FUMIER DE FERME
Sarrasin , Froment
33 hect,
19 hect,
L’engrais chimique l’emporte sur le fumier.
Sur la terre sans aucun engrais, quel a été le résultat? Absolument nul, pas de récolte. Qui oserait dire alors que la récolte obtenue avec l’engrais chimique vient des éléments naturels du sol ?
Mais ce n’est pas tout.
On sait que la suppression d’un seul des quatre termes de l’engrais chimique réduit souvent l’effet de tous les autres au point de l’annuler complètement. On a répété l’expérience dans ces nouvelles conditions :
On a supprimé le phosphate de chaux : pas de récolte ;
On a employé la matière azotée seule : pas de récolte;
Sur la terre sans engrais : pas de récolte.
Avec tous les éléments réunis : récolte abondante !
A qui sommes-nous redevables de cette série si complète et si concluante d’expériences ? A l’un des représentants les plus considérables et les plus respectés de l’agriculture française, qui fut l’élève avant de devenir l’émule et le continuateur de Mathieu de Dombasles, à l’honorable M. Pdeffel, directeur de la ferme régionale de Grand-Jouan !
Aussi l’opinion ne s’y est pas trompée. Elle a vu nettement les intérêts assez pauvres qui se cachent derrière les clameurs dont on nous assourdit, et dans son impartialité elle a su en faire promptement justice. Écoutez plutôt :
« La grande question de la nutrition agricole, qui jusqu’ici n’avait pu se dégager des controverses vagues et pédantesques des praticiens, se trouve désormais portée à la hauteur d’une loi scientifique.
<!c II n’y a donc que des paroles vides de sens et qui ne peuvent être adressées qu’à des personnes qui n’ont pas étudié et
compris l’œuvre de M. Georges Ville, dans les affirmations marquées au coin de l’ignorance et de la mauvaise foi qu’on lui oppose sur les conséquences de la nouvelle doctrine agricole. A quelles assertions les plus risquées n’est pas tous les jours en butte cet infatigable travailleur ! Pour les uns, c’est à Liebig, pour les autres à M. Boussingault que M. Georges Ville a tout pris.
« Certains prétendent qu’il faut 400 fr. par hectare pour suivre le système des engrais chimiques. Ici, on vous dit que le fumier doit être supprimé ; là, que notre climat du sud-ouest est un obstacle radical à l’emploi des engrais ; un marchand d’engrais vous assure que le système de M. Ville éreinte les terres, mais il vous PROPOSE l’objet DE SA FABRICATION !
€ Quant aux preuves, on n’en donne aucune : il faudrait discuter scientifiquement; la plupart s’en gardent, et pour cause. Mais n’est-il pas triste que ceux qui n’ont pas l’ignorance pour excuse se fassent si légèrement les instruments d’une critique si peu sérieuse, et que ce soit de leur côté que cette parole de Voltaire trouve son application : « Notre misérable espèce est telle- « ment faite, que ceux qui marchent dans le chemin battu jettent « toujours des pierres à ceux qui enseignent un chemin nouveau. » (Théophile Petit, Revue agricole du Midi, no 106.)
FIXATION DU PRIX DES ENGRAIS
Sur ce point, la doctrine des engrais chimiques a fait aussi son œuvre de lumière et de progrès : prix usuraires, dissimulation de titre, promesses fallacieuses, doivent cesser. Nous possédons maintenant un étalon pour fixer avec certitude le prix des engrais. La pratique le sait et le dit :
« Une des grandes conséquences de la théorie nouvelle, c’est la facilité qu’elle nous donne pour apprécier la valeur d’un en-
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grais quelconque, animal^ végétal^ minéral, mixte, et même celle du fumier,
« Toute la question se réduit à fixer, d’après le cours des engrais chimiques, le prix du phosphate de chaux, de la potasse et de la matière azotée qu’un engrais contient. 7> {Revue agricole du Midi, 16 mai 1869.)
Il est impossible de mieux dire ; cette règle suffit, en effet, à tous les besoins et répond à toutes les éventualités.
Avant d’acheter un engrais, il faut poser au marchand ces deux questions :
1» Combien y a-t-il d’acide phosphorique, de potasse et d’azote?
2» Sous quelle forme chacun de ces produits y est-il contenu?
La seconde question est le complément obligé de la première. La première n’a de valeur que par la seconde. Insistons sur ce point capital pour la pratique.
On trouve aujourd’hui dans le commerce le phosphate de chaux à cinq ou six états différents : Apatite de l’Estramadure, Phosphorite de Nassau, Poudre d’os, Phosphate précipité des fabriques de gélatine. Nodules des Ardennes, etc. J’omets à dessein le phosphate acide ou superphosphate de chaux. J’y reviendrai dans un moment.
Supposons que l’on déclare dans un engrais 6 p. 100 d’acide phosphorique, sans autre explication : dans ces termes, cette déclaration n’a pas de valeur.
L’apatite est une roche d’origine ignée, dont la texture est si compacte, qu’introduite dans le sol, elle n’y éprouve aucun changement. Insoluble dans l’eau, les végétaux ne peuvent l’absorber. Elle contient beaucoup d’acide phosphorique, mais à l’état inactif et latent ; sa présence dans les engrais est une lettre morte, une non-valeur.
La phosphorite de Nassau ne vaut guère mieux.
Les nodules de la Moselle contiennent de 50 à 60 p. 100 de matières inertes , parmi lesquelles figure l’alumine, qui forme avec l’acide phosphorique des composés insolubles, sans valeur pour la végétation. A l’état de poudre fine, les nodules ont cependant une action certaine ; une partie de l’acide phosphorique
est absorbée par les plantes ; mais une autre partie qu’il est impossible d’indiquer a priori, parce qu’elle dépend de la fraction variable et non définie d’acide phosphorique combiné avec l’alumine, est encore une non-valeur.
Dans la poudre d’os et dans le phosphate de chaux précipité, au contraire, la totalité de l’acide phosphorique est assimilable.
Il résulte de là que la déclaration du titre, si on n’a pas égard à l’origine et à la nature du phosphate, est une garantie illusoire. Pour la rendre réelle, il faut la compléter par l’indication de la matière première employée.
Suivons les conséquences de ces premiers faits ; le phosphate acide va nous en donner les moyens.
Ce produit est obtenu en traitant les autres phosphates par 50 P . 100 environ d’acide sulfurique à 50 ou 55®. L’acide sulfurique a pour premier effet de désagréger les phosphates et de faire passer les deux tiers de l’acide phosphorique à l’état de phosphate acide ou superphosphate de chaux.
Ph05 , f CaO 1 2 H O
lequel est entièrement soluble dans l’eau, et peut manifester sans délai son action sur les plantes. Un tiers du phosphate soumis à ce traitement reste à son état primitif (1).
Le phosphate acide a donc sur tous les autres l’avantage de présenter aux plantes l’acide phosphorique à son maximum de solubilité, sous une forme constante, invariable et toujours comparable à elle-même.
Supposons cependant un marchand d’engrais qui fixerait ainsi la richesse de ses produits en acide phosphorique :
(1) Si on traitait le phosphate de chaux par une quantité plus forte d’acide sulfurique, il se formerait plus de phosphate acide, mais le produit deviendrait pâteux et serait d‘un emploi très-difficile.
FIXATION DU PRIX DES ENGRAIS
Acide phosphorique. Total 6 p. 100
Dont, soluble 4 p. 100
Insoluble 2 p. 100
Cette déclaration, tout en étant un progrès sur la première, est encore insuffisante.
L’Apatite, et en général tous les phosphates naturels, contiennent Tacide phosphorique à l’état de phosphate tribasique.
Ph05 , 3 CaO.
Or, supposons deux phosphates acides de même titre, l’un fabriqué avec de l’apatite, et l’autre avec de la poudre d’os. Leur valeur sera-t-elle la même ? Pour la partie soluble, oui ; pour la partie insoluble, non. Ne savons-nous pas que le phosphate dans les os est assimilable, et que dans l’apatite il ne l’est point ?
Vous le voyez : sans la déclaration de la matière première employée, la garantie fondée sur le titre est décidément insuffisante.
Les mêmes observations sont applicables aux sels de potasse
Parmi les sels de potasse, le plus avantageux sous tous les rapports est le nitrate. Il contient à la fois de l’azote et de la potasse, tous deux sous la forme la plus active et la plus facilement assimilable par les végétaux ; la potasse épurée, le silicate de potasse ont aussi une grande valeur, quoique inférieure à celle du nitrate. Enfin, au bas de Téchelle, viennent le chlorure de potassium et le sulfate de potasse que l’on trouve dans le commerce à tous les états possibles d’hydratation et d’impureté, associés à du sulfate de magnésie et à du sel marin. Or, du moment que ces divers sels n’ont ni la même valeur vénale, ni la même action fertilisante, dire qu’un engrais contient 5 ou 6 de potasse, sans autre explication, c’est en réalité une déclaration illusoire. Pour rendre la garantie réelle, il faut indiquer de plus la nature du sel employé.
Ces réserves s’appliquent avec plus de force encore aux matières azotées.
L’azote n’est efficace dans les engrais qu’à l’état de nitrate, de sel à base d’ammoniaque, ou de matière organique capable de se putréfier dans le sol, acte pendant lequel l’azote de ces matières passe, partie à l’état de nitrate et partie à l’état d’ammoniaque.
Il suit de là cette première conséquence, dont l’évidence est manifeste,, qu’à richesse égale un engrais dont l’azote est à l’état de nitrate ou de sel à base d’ammoniaque doit produire plus d’effet, et partant a une valeur plus grande qu’un deuxième engrais dont l’azote est à l’état de matière organique.
Dans le premier cas, le composé est soluble, immédiatement assimilable; dans le second, au contraire, il doit subir, pour être absorbé par les plantes, une transformation qui en change complètement la nature, et que mille circonstances, sans influence sur les bons effets des nitrates ou des-sels ammoniacaux, peuvent entraver.
Mais ce n’est pas tout. Lorsqu’une matière organique azotée se décompose, l’azote se partage en trois parties :
30 p. 100 passent à Fétat d’ammoniaque ou de nitrate.
40 restent dans le sol à Fétat de produit fixe, dont les propriétés nous sont mal connues.
30 (1) se dégagent dans Fair à Fétat de gaz azote.
Ce qui charge de 30 p. 100 le prix de l’azote utile. Ainsi, par exemple, la corne en poudre fine vaut 26 fr. les 100 kil. Elle contient 16 p. 100 d’azote, mais elle perd 5 p. 100 dans l’acte de sa décomposition : ce n’est donc en réalité que 11,70 p. 100 au lieu de 16, ce qui porte le prix de l’azote utile à 2 fr. 20 le kil. au lieu de 1 fr. 62 que lui assigne son titre. Nouvelle aggravation. Suivant la nature de la matière organique, et pour la même matière selon son état de division, les quantités d’azote utili-
(1) M. Ville, Entretiens agricoles de i867, 3e édition, p. 301.
FIXATION DU PRIX DES ENGRAIS
sées ou perdues varient dans une proportion considérable. Autant de conditions qui affectent l’effet utile, et dont il faut tenir compte, puisqu’elles réagissent sur le prix de l’azote utilisé.
La corne à l’état de poudre fine est une matière azotée efficace ; à l’état de fragments un peu volumineux, son action est lente et à peine sensible. Le sang et la viande cuite desséchés, qui se décomposent très-rapidement dans le sol, ne peuvent être mis en parallèle avec les débris de cuir dont la décomposition, par suite de l’opération du tannage que la peau a subie, est incomparablement ralentie. Quant aux matières décidément pauvres, comme la tannée putréfiée par une longue exposition à l’air, et introduite dans la composition de certains engrais à l’état de poudre sèche, pour donner de Vhumus à la terre, dit-on, je n’en parle pas plus que des additions de tourbe : leur emploi est un acte insigne de sophistication.
Vous le voyez, la déclaration du titre, si elle n’a pour complément l’indication de la matière première employée, n’a qu’une utilité médiocre. Pour pouvoir fixer avec certitude la valeur réelle d’un engrais, il faut de toute nécessité savoir ce qu’il contient d’acide phosphorique, de potasse et d’azote; sous quelle forme, et à quel état ?
Avec ces deux renseignements, tout devient simple, car alors on peut faire le décompte de l’engrais et comparer sa valeur à celle d’un engrais chimique de richesse égale.
Avec les engrais chimiques, tout est connu : le titre, la nature, le prix de chaque élément, les frais de mélange, etc. ; or, l’équité veut que tous les engrais soient soumis à l’avenir à ce mode de contrôle et d’estimation.
Pour hâter autant qu’il peut dépendre de moi cette réforme inévitable et nécessaire, voici quelques renseignements sur le prix et la richesse des matières les plus usitées dans la fabrication des engrais industriels.