‹ Les engrais, les ferments de la terreChapitre 11 sur 51 · GOÉMONS · texte numérisé non relu

GOÉMONS

couverte des aiguilles que laissent tomber de maigres pins rabougris, languissant sous les ardeurs du soleil.

Quoi qu'il en soit, le fumier de ferme fait défaut en Provence, pour soutenir les belles cultures de fleurs de Saint-Rémy, celles de légumes de Cavaillon, et le blé, et la vigne, et l'olivier; et l'on aurait été très empêché, si Ton n'avait trouvé un engrais précieux dans les résidus de l'extraction de l'huile des graines oléagineuses, dans les tourteaux.

On sait que les savonneries de Marseille importent de grandes quantités de graines exotiques. Or ces graines renferment, comme celles qui mûrissent sous notre climat — comme notre colza, notre lin, ou notre pavot — outre de l'huile, des matières azotées et des substances minérales riches en acide phosphorique et en potasse. Quand la graine est moulue, que par la pression on en a extrait l'huile, le tourteau restant sert, suivant sa nature, à l'alimentation du bétail ou à la fumure du sol. Si les tourteaux de lin, de colza conviennent dans le premier cas, ceux de ricin, de croton, de pignon d'Inde, de moutarde, dangereux pour les animaux, sont pulvérisés et vendus comme engrais; très employés dans toute la région méridionale, ils y portent le nom de trouille. On estime à 620 000 tonnes, valant 62 millions de francs, la quantité de tourteaux annuellement consommée en France.

Les tourteaux ne sont pas les seules matières d'origine végétale employées comme engrais; depuis un

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temps immémorial, on fait usage, sur les cotes, des plantes marines; la pêche en a même été réglée dès le moyen âge : on distinguait le goémon d'épave, celui qui «mlraîné par les vagues vient échouer sur la grève, du goémon de coupe directement exploité sur les rochers voisins du littoral. Les uns et les autres, exposés à la pluie pendant quelque temps, perdent le sel dont ils sont imprégnés ; enfouis alors dans le sol, ils s'y décomposent facilement et suffisent à soutenir les récoltes. Hervé- Mangon a décrit, il y a déjà plusieurs années, le mode de culture très particulier, suivi à Noirmoutiers, dont le sol conserve depuis des siècles une fertilité moyenne par l'emploi exclusifdes goémons; les déjections solides du bétail sont séchées et employées comme combustible, remplaçant le bois qui fait défaut. Pendant leur calcination, les matières animales laissent échapper des eaux ammoniacales et on assure que si Tazoture d'hydrogène, l'alcali volatil, est encore désigné sous le nom d'eau égyptienne, d'eau à'Ammon^ d*ammonia€, c'est que cette base nous est venue d'Egypte ; Tabsence de bois dans la vallée du Nil y ayant toujours fait employer comme combustible les déjections animales.

J'ai eu occasion, il y a une dizaine d'années, de parcourir l'île de Ré : à cette époque elle était entièrement couverte de vignes ou de céréales; pas de prairie, par suite, pas de bétail; le goémon seul servait d'engrais. C'est encore à lui que Jersey doit sa prospérité; on sait que grâce à la culture des primeurs pour le marché de Londres, le produit brut h l'hectare y atteint de 4 800 à

2 000 francs. Enfin la ceinture dorée de là Bretagne, cette région voisine du littoral où la culture est luxuriante, ne doit sa richesse qu'à l'emploi simultané des goémons et des sables marins, apportant les uns les matières azotées, les autres le calcaire, qui font défaut dans Tintérieur du pays.

Les tourteaux et les goémons ne sont pas les seules matières fertilisantes que le règne végétal fournisse à la culture, il lui donne encore les engrais verts. On désigne sous ce nom les plantes cultivées spécialement pour être incorporées au sol qui les a portées et les débris laissés par les récoltes dont une partie seulement est utilisable par l'industrie.

Il est extrêmement curieux de constater que les cultivateurs de Tantiquité aient reconnu que certaines plantes sont particulièrement avantageuses à enfouir dans le sol comme engrais vert. Il y a plus de vingt siècles que les agronomes latins conseillaient de semer la vesce ou le lupin pour les retourner au moment de la floraison et enrichir ainsi les terres inaccessibles aux chariots chargés de fumier. Ce choix est absolument justifié, nous savons aujourd'hui, grâce aux recherches récentes de MM. Hellriegel et Wilfarth, que les diverses plantes appartenant à la famille des légumineuses, portent souvent sur leurs racines des nodosités peuplées de bactéries fixatrices d'azote gazeux; que, par suite, ces plantes enrichissent d'azote le sol qui les a portées et méritent absolument le nom de plantes améliorantes que leur ont donné les cultivateurs, bien

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avant qu'on eût découvert le rôle capital qu'elles remplissent dans le maintien de la fertilité.

Dans les contrées où le loyer de la terre est élevé, nous ne consentons pas à sacrifier toute une saison pour obtenir une plante destinée à être enfouie comme engrais; nous tournons la difficulté par deux méthodes différentes : ou bien nous semons du trèlle dans une avoine, ou bien nous donnons après la moisson un léger labour du décbaumage, puis nous semons de la vesce : ces deux plantes occupent le sol pendant tout l'automne, mais tandis que le trèfle est conservé, passe rhiver, donne deux coupes l'année suivante et n'est enfoui qu'après avoir vécu seize mois, la vesce, qui gèle facilement, est retournée par les grands labours de novembre.

Quand la culture a réussi, les plantes enterrées pèsent de 15 000 à 48 000 kilos; elles renferment de 60 à 80 kilos d'azote correspondant à 12 000 ou 16 000 kilos de fumier de ferme, c'est une petite fumure.

Les plantes enfouies ne se décomposent qu'au printemps suivant, où l'azote qu'elles renferment reparaît à l'état de nitrates. La décomposition des végétaux enterrés est lente ; en effet, avant que leurs tissus aient été la proie des insectes, des champignons, des bactéries, un temps assez prolongé s'écoule, et il arrive même qu'on ne retrouve pas pendant l'année suivante, à l'état de nitrate, tout l'azoté que la culture dérobée a maintenu dans le sol ; on l'a enrichi en cet humus dont nous avons reconnu la stabilité.

CTTLTUnKS DÉROBÉES D' AUTOMNE i'^}

Quoi qu'il en soit, la terre a conservé un élément de richesse qui est habituellement perdu ; quand, ainsi que le recommandaient déjà les agronomes latins, ce sont des légumineuses qu'on sème à Tautomne, à Tazote des nitrates vient s'associer Tazote de Tair fixé par les bar- Léries des nodosités, et l'opération devient ainsi plus profitable; il est vraisemblable que ce mode de culture, encore cantonné dans quelques-uns de nos départements, s'étendra à mesure qu'on en connaîtra mieux les avantages.

Ce semis des cultures dérobées d'automne en usage dans quelques-uns de nos départements depuis un temps immémorial, tend 'à se généraliser, et il se répandra d'autant plus vite qu'on comprendra mieux le très grand avantage qu'il présente de diminuer les pertes d'azote nitrique entraîné à l'automne par les eaux qui s'infiltrent dans les profondeurs.

Pendant l'hiver 1892-1893, une terre de Grignon découverte laissait couler des eaux de drainage infiniment plus chargées d'azote nitrique que celles qui avaient traversé une prairie de graminées; les eaux qui traversent les cultures de blé d'automne sont aussi pendant l'hiver beaucoup moins chargées que celles des terres découvertes.

Ainsi les nitrates sont retenus; comment le sont-ils? Pendant l'hiver la croissance des plantes est ralentie, la formation des principes immédiats azotés faible ou nulle; les nitrates que les eaux de drainage n'avaient pas entraînés, que l'activité vitale n'avait pas trans;

formés, devaient se retrouver en nature dans les tiges, et en effet il est facile de les y caractériser *. Ils sont engagés dans une combinaison assez stable pour résister aux lavages à Teau froide; un de mes élèves, M. Demoussy, a montré qu'il faut tuer la cellule à l'aide du chloroforme ou par la dessiccation pour lui arracher les nitrates qu'elle renferme. Pendant Thiver les plantes herbacées emmagasinent dans leurs racines et leurs tiges les nitrates qu'ils utiliseront au réveil de la végétation au printemps, et cette curieuse propriété explique comment les pertes par les eaux de drainage s'atténuent dans les terres emblavées.

Cette propriété des racines de presque toutes les plantes de retenir les nitrates explique très bien comment on peut substituer à la vesce, généralement employée comme engrais vert, d'autres plantes à végétation rapide, du colza, de la moutarde, qui sont enfouies à l'automne.

Pendant les années ot les fourrages sont rares, il est

plus avantageux de semer en cultures dérobées, des

raves, des navets destinés à la nourriture des animaux.

Dans tous les cas, on évite les pertes considérables de

nitrates que les eaux entraînent à l'automne de toutes

les terres découvertes.

i.Nous avons actuellement dans les laboratoires un réactif qui nous permet de caractériser très nettement de faibles quantités de nitrates, c'est le sulfate dedipbénylamine; en présence de ces sels il prend une coloration bleu indigo; or si, en hiver, on arrache quelques racines de graminées' ou de légumineuses, qu'on les sèche à lOO», puis qu'on y ajoute du sulfate de diphénylamine, on leur voit prendre une coloration bleue, démontrant qu'elles sont gorgées de nitrates.

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