RAISON DE CETTE PRODIGALITE
Bien longtemps à Tavance , sauf les injures de la fin, c'est le prélude dé la scène de Trissotin et de Vadius, quand ils se chargent Tun et Tautre de compliments :
Vos vers ont des beautés que n*ont point tous les autres.
Tout ce qui précède, on effet, n'est-il pas écrit en vue des deux dernières lignes ? pour inviter Tautour de la Lettre héroïque à préparer son enthousiasme, et à admirer à son tour c le petit ouvrage » qui va lui arriver? 11 s'agissait alors de VOde à Mazarin, sur le mariage du roi. La veille, le poète aux gages de la cour avait écrit à Lionne, en ce moment à Saint-Jeande-Luz, et lui avait envoyé huit exemplaires de son ode « semés de fleurs de lis , pour le Roi, la Reine sa mère, la reine sa femme, M. son frère, Mg» le prince de Conti', celui où sont les armes de S. Em. pour Elle, et l'autre pour vous... Le huitième sera, s'il vous plaît, pour M. Colbert (1). »
A. qui veut bien le louer, Chapelain rend hommages pour hommages : ce n'est plus affaire de jugement et de goût, mais de pure politesse, désir de répondre à un bon procédé par un autre. Voilà l'explication de tous les compliments que Chapelain prodigue, de cette indulgence dont on s'étonne, qu'on a regardée comme un acte de timidité et de faiblesse , et qui, en définitive, n'était qu'un échange courtois
Matignon , mort à Cherbourg en 16^. Il fut le père de François de Caillières, de l'Académie française en 1689. (1) Lettre à Lionne du 28 mai 1660; 11, 85.
d'aimables propos. « Je ne vous ai point envoyé, écrit-il à Huygens , les deux petits poèmes de M. Huet^ pour ne vous pas assassiner d*un trop grand port de lettres, ayant reconnu combien les courriers vendent chèrement leurs pas. S*il ne se présente point d'occasion d'ami, je crois même que je vous les garderai jusqu'à votre arrivée. L'un de ces ouvrages est une ode sur le mariage du roi , l'autre une épître à la manière d'Horace, où il décrit très sensément la peine où se met un homme qui veut plaire à tout le monde (1). »
L'épttre était dédiée à Ménage , avec lequel Chapelain était alors complètement brouillé. Huet , comme La Fontaine le dira bientôt à Maucroix , apprend à son ami qu'on ne peut contenter tout le monde, et que le meilleur est de se moquer de l'opinion des hommes. « Hominum judicia nullius esse momenti , » tel est le titre de la pièce. Et il ne serait pas étonnant que La Fontaine eût tiré de là, aussi bien que de Faôrne (2), l'idée de sa belle fable : Le meunier, son fils et rdne. Notre fabuliste , on le sait , était fort lié avec le futur évêque d'Avranchos. Les six premiers livres de ses Fables parurent eu 1668 seulement; les six derniers furent publiés successivement, de 1678 à
(1) Lettre à Iluygens, du 6 mai 1660; II, 85. — Les deux pièces, VOde et VEpitre^ se trouvent dans le recueil de vers latins do Huet, p. 89 et 123 ; 1 vol. in-12. Paris, Barbou, 1761.
(2) Gabriel Faërne, 1500-1561. — Sa fable est intitulée : Pater, filius et AsinuSf liv. V, fab. 20.