‹ Les ennemis de ChapelainChapitre 14 sur 122 · FLÉCHIER ET HUET · texte numérisé non relu

FLÉCHIER ET HUET

les affaires de ce pays nous laissoient quelque solide tranquillité , j'irois faire un dernier voyage à Paris , et j*y porterois ce manuscrit (1). »

Huet, à son tour, qui avait plus de savoir que de goût , lié d'ailleui*s à Chapelain par des sentiments de vive gratitude, déplorait l'infortune imméritée de la PucelU, Il était regrettable, à son avis, que la seconde partie n'eût pas été publiée; et, pour bien juger du poème ^ il eût fallu considérer la composition môme de l'épopée, son ordonnance générale, et ne pas s*arrôter seulement à la versification. Le bouillant avocat a défendu son client avec une ardeur et une conviction dignes d'une cause moins désespérée. Malgré tous ses efforts, l'arrêt de Boileau subsiste, et chacun continue de murmurer les jolis vers du poète :

La PxiCêlle est encore une œuvre bien galante, Et je ne sais pourquoi je bàiUe en la lisant (2).

« Je n*ai jamais consenti , disait bravement Huet , au jugement que le public a fait de la Pucelle. On l'a condamnée , parce qu'il étoit à la mode de la condamner ; et la mode s'en est établie par des juges très incompétens... Et de tous ceux que j'ai vus s'acharner si impitoyablement contre cet ouvrage, aucun ne m'en a jamais allégué d'autres raisons que quelques expressions dures et quelques vers forcés , comme si ce genre de poésie ne les demandoit i>as

(1) Œuvres complètes de Fléchier, vol. IX, p. 199. Edit. Ducreux, Nimes, 1782.

(2) Satire III, Le repat Hdicule. 1665.

quelquefois de ce caractère, qui seroit vicieux dans une épigramme, et qui est nécessaire dans quelques endroits des grands poèmes. >

Là-dessus , l'intrépide défenseur fait le procès à la nation entière^ se plaint de sa frivolité, et de ses goûts ennemis des longs ouvrages. « Notre génie se borne à rétendue du madrigal. Nous sommes le siècle des coliûchets. » La cause d'ailleurs , ajoutait-il avec une apparence 'de raison , n'a pas été suffisamment instruite. On juge d'un architecte, de ses qualités ou de ses défauts , quand il a achevé son œuvre , et non quand Tédifice est à peine terminé à moitié. « C'est en quoi, disait Huet, les exécuteurs du testament de M. Chapelain et ses héritiers, et M. de Montausier, qui fut appelé à cette délibération , lui ont rendu un très mauvais office , en supprimant la seconde partie de la Puceiie, Car , appréhendant un aussi mauvais succès pour cette seconde partie que pour la première, ils ont ôté aux bons juges et aux fins connoisseurs les moyens de juger sainement de l'une et de l'autre , et, peut-être, d'efikcer la flétrissure que sa mémoire a reçue injustement, ou du moins, sans connoissance de cause. I^e mal n'est pourtant pas sans remède. Ces héritiers gardent ce dépôt, et le cachent contre l'intérêt d'un parent qui leur a fait honneur, contre le leur, et contre celui du public , qu'ils privent d'un bien qui lui appartient , et qui a le droit de le redemander (1). »

(1) Huetiàtiàt p. 51. 1 vol. iQ-12, Paris, Jacquet Estiennd,

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