PANÉGYRIQUES OUTRÉS
Le public n'avait eu garde de faire valoir un tel droit. Mais, dans ces dernières années, le vœu de Huet a été rempli. Il s'est rencontré un héroïque éditeur qui a publié les douze derniers chants de la Pucelle (1). Ce n'était vraiment pas la peine : on pourra bien, çà et là, à force de dégoût et de patience, comme a fait M. Kerviler, tirer quelques bons vers de la Pucelle; mais ils apparaîtront toujours comme les naufragés de V Enéide , et il faudra en revenir à la sentence de Boileau et au mot de M*"' de Longueville : « C'est beau, mais c'est bien ennuyeux. »
Chapelain aime les compliments pour eux-mêmes , par faiblesse humaine , par vanité ; il les aime aussi comme témoignages de la considération dont il jouit, comme justification, en quelque sorte, de sa domination dans le monde des lettres. Ce sont des titres honorables dont il se pare, des espèces de certificats qu'il n'est pas fâché de montrer ou de tenir en réserve. Aussi en fait-il venir de tous pays, de France, d'Allemagne, d'Italie, et du fond même de la Suède. Pressé de faire ses provisions , il recherche moins la qualité que la quantité. Un encens, même un peu grossier , malgré sa forte odeur , ne l'incommode pas ; il le reçoit volontiers, pourvu cependant qu'un maladroit n'aille pas , comme dit Boileau :
Donner de Tencensoir au travers du visage (2).
(1) 1 vol. in-12, Orléans, Herluison, 1882, avec une étude de M. R. Kerviler, sur Chapelain.
(2) Epitre IX, à Je&n-B&ptiste Colbert, marquis de Seignelay.
Alors , la crainte du ridicule le met hors de lui , et , tout rouge de colère , il malmène l'étourdi, qui , pour le flatter , a failli le compromettre. En 1667 , il rudoie un pauvre Allemand, professeur à Altdorf. Celui-ci devait avoir singulièrement excédé la mesure , si on en juge par le ton irrité de la réponse. «Je reçus avant hier, lui dit-il, par M. Patin (1), médecin célèbre entre nous , deux exemplaires d'un traité De belb que , faute de me bien connoître , vous m'avez fait l'honneur, dès le mois d'août, de m'envoyer et de me dédier, dans la vue que je pourrois être utile à votre vertu auprès du Roi, par mes offices... Je ne suis qu'un exécuteur des ordres du Prince, et ne suis auprès de Sa Majesté ni introducteur , ni solliciteur de personne... Si quelque chose étoit capable d'attiédir l'ardeur qui me porte à souhaiter du bien aux gens doctes , ce seroit cet encens anticipé que je ne recevrois pas môme sans répugnance de ceux que j'aurois utilement servis (2). »
Quelques jours après , Chapelain informe un de ses correspondants d'Allemagne de ce petit incident , et lui raconte comment il a éconduit le malencontreux solliciteur, c Vous avez, au reste, à Altdorph, dit-il à Waghenseil, un certain professeur nommé Felwinger, qui s'est imaginé , sur les grâces que je vous ai procurées, à M. Conringius, et à M. Boeclerus, qu'il
(1) Guy Patin, né en 1602, mort à Paris en 167Î.
(2) Lettre du 16 décembre 1667, à Falwinger, professeur à Altdorf; II, 541. — Altdorf, petite ville de Bavière, de 2,500 habitants, où se trouvait alors une université.
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n'y avoit qu*à me dédier un livret , pour être mis au rang des gratifiés, et qui m'a envoyé ce livret avec une lettre par où il me la demande presque ouvertement , quoiqu'il sache bien que son nom n'est pas entre les illustres, et qu'il doive savoir que le Roi ne favorise de ses bienfaits que ceux qui le sont, ou qui l'ont prévenu par leurs services. La pensée de cette personne m'a semblé bizarre, et le moyen qu'il a pris pour la faire réussir , encore plus ; ce qui m'a fait lui répondre d'une manière qui le pourra mortifier ; mais il n'y a pas eu moyen de le laisser dans l'erreur où il est tombé , ni de lui permettre de croire que l'encens intéressé d'un inconnu fût propre à persuader un homme qui n'aime que le solide , et que la fumée ne repaît point du tout. Il est , à la vérité , naturel de chercher ses avantages ; mais il est de la prudence de les chercher discrètement , et que le biais dont on s'y prend ne choque point la bienséance, et ne puisse déplaire à ceux qu'on en regarde comme les instrumens. Je vous ai voulu faire savoir cette aventure , dont vous ne ferez point parottre d'avoir connoissance, vous contentant de m'informer des conditions et des talens de cet homme-là, afin que, s'il me répliquoit, je susse comment m'y conduire (1). »
Au fond, le professeur d'Altdorf n'avait d'autre tort que d'avoir traité Chapelain d'une façon trop germanique, un peu lourdement; d'avoir demandé avec une franchise brutale ce que les autres sollicitaient
(1) Lettre du 24 décembre 1667, «t à M. Waghenseil, professeur en langue hébraïque, à Altdorph ; o II, 543.
d'un ton plus humble et à mots plus couverts. D'ordinaire, le dispensateur des largesses royales ne « se cabre » pas ainsi. Sauf quelques petites réserves pour la forme , il se montre au contraire fort sensible aux caresses. « Je suis honteux, écrit-il à Ferrari, des excessives louanges dont le civil M. Gronovius m'a accablé dans ses notes de Pline (1) ; et le pis est qu'il faut que j'en sois obligé à l'intempérance de sa plume, à moins que de passer pour méconnoissant. Vous aurez été bien plus juste et plus modéré dans l'adresse (2) qu'il vous a plu de me faire de votre Luceme anti^ che (3); et je me consolerai par votre sagesse de l'exorbi tance de notre ami (4). »
En 1666, il rend avec usure compliments pour compliments à Isaac Gruter, un Hollandais qui portait le même nom que « le savant collecteur des inscriptions anciennes (5). » Cette bonne opinion conçue, « sur le bruit commun de M. de Balzac et de M. Heinsius, »
(1) Je&ri'Frédéric Gronovius, né à Hambourg en 1613, mort à Loyde en 1671 ; Plinii hisloria naturaliSj ex recensione Johannis Frederici Gronovii^ etc, 3 vol. in-8*, Leyde, 1669.
(2) AdressCf dans le sens de dédicace.
(3) La dissertation De Lucernis sepUlcralibuSf parue on 1670,
(4) Lettre à Ferrari, à Padoue, du 18 février 1671 ; II , 720. Exorbilancey néologisme, d'après M. Littré. Le mot avait été employé , il y a doux siècles , par Chapelain. Ces lettres offrent de curieuses rencontres, et sont de la plus grande utilité pour la philologie française.
(5) Jean Gruter, célèbre érudit, né à Anvers, 1560-1627. Le Corpu8 inscriplionum de J. Gruter avait paru à Heidelborg en 1601, in-f*.
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le comble manifestement ide joie. De tels éloges le couvrent d^uue agréable confusion et seraient dangereux, dit-il, « pour un homme qui ne se connoîtroit pas, comme je fais. » II est tout disposé à accepter Tofifre d'une amitié si glorieuse pour lui, l'amitié d'un homme dont le nom « porte une si grande recommandation avec soi. » Mais, détail assez piquant, au milieu de ces adulations et de ces politesses , le prudent Chapelain ne perd pas la tête ; il prend à Tavance ses mesures contre les sollicitations d'un nouveau Falwinger, et déclare qu'il n'y a rien à attendre de lui « que son afTection et que son estime. »
Gela dit, et tranquille de ce côté, il reprend son ton bienveillant, parle à Gruter avec courtoisie, lui donne de curieux renseignements sur ses œuvres, et l'assure de ses bons offices à Paris. « Par mes premières , lui dit-il, je ferai savoir à notre excellent ami, M. Heinsius , le bonheur qui m'est arrivé par lui de m'ôtre trouvé à votre goût, et d'avoir été prévenu de vos qualités sur sa parole. Quand vous aurez découvert mon foible» vous rabattrez bien de l'idée sublime que vous vous êtes formée de moi ; mais vous en garderez quelques vestiges, comme j'espère, à cause de lui, qui est d'une valeur si grande, qu'il en a de reste pour ceux qu'il chérit etque l'on peut sembler du moins de quelque prix à son ombre.
» Pour ce qui regarde mes écrits, ils sont presque tous compris dans le volume que j'ai publié de la Pucelle ^ en attendant le second. De dix ou douze odes panégyriques, que les occurrences diverses ont arrachées à ma plume, il y en a cinq d'imprimées ; et si
je ne craignois de vous accabler de leur port, je vous ferois juger par vous-même si ce sont des vaisseaux d'honneur ou d'ignominie. Je remettrai ce petit présent à celui de ma connoissance qui voyagera le plus tôt en vos quartiers, pour décharger votre bourse d'autant.
» Au surplus y si vous avez jamais à m'ordonner quelque chose, ne hasardez point vos lettres à la poste à moins que de vous résoudre qu'elles périssent ; ou adressez-les à quelqu'un qui soit bien aise de vous rendre l'office de me les envoyer sûrement; car c'a été par la plus grande merveillle du monde que celle que vous m'avez écrite, sans marquer ma demeure , est venue en mes mains, après avoir traîné longtemps dans les balieures (1) du bureau, et s'être fort salie dans la poche des porteurs. Il est malaisé qu'il n'y ait pas toujours ici quelqu'un de vos compatriotes, quelque secrétaire d'ambassadeur', quelque académiste, qui ne soit bien aise de vous servir en cela, et de se venir entretenir avec moi de vos beaux talens et des marques que le public en a eues (2). »
Au fond, Chapelain est ravi de ces hommages qui lui arrivent de tous pays. Il est charmé du bruit grandissant de sa renommée, de ce concert d'éloges qui , des bords du Tibre aux rives de la Baltique ,
(1) Pour balayures. A cette époque, on disait encore balieûr, Richelet.
(2) Lettre du 15 octobre 1666, « à M. Isaacus Gniterus, à Rotterdam ; » II, 487. — Les recueils biographiques ne disent rien d'/saac Gruter.