MORT DE B. PRIOLO
pour prendre amorce à son mauvais feu ; et présentement on n*en parle plus que comme d*un personnage impudent et audacieui , dont le monde candide est heureusement délivré pour jamais. Si le cours de votre histoire doit aller jusqu'au temps de sa' satire , je crois qu'il n*7 aura aucun des autres bruits populaires plus dignes d'être réfuté, que ces malignités affectées dont son pot pourri est rempli. Mais vous n^avez pas besoin d'avis sur cet article (1). »
Ces violences de langage envers un défunt , ce ton si dur y qui va souvent jusqu'à la cruauté, tout cela est-il absolument désintéressé? Tout en paraissant venger l'honneur de son maître, Chapelain ne vengerait-il pas aussi quelque rancune personnelle? Une telle persistance dans Tinjure, une telle amertume semblent justifier nos soupçons. Pour exciter à ce point son dégoût, Priolo devait avoir commis quelque méfait envers lui ; l'avoir mordu , comme il le dit quelque part, dans son style pittoresque, en parlant des « aboyeurs » qu'il a à ses trousses. Si notre soupçon est fondé, il faut l'avouer, Chapelain n'est pas demeuré en reste avec son détracteur, et a payé en bonne monnaie.
11 a regret , dirait-on , de n'avoir pas assez donné, et il complète sa libéralité en faisant mourir Priolo comme un gueux , dans l'abandon , en un coin du royaume et « sur un fumier. » Et puis dites que la colère n'aveugle pas ! et allez vous en rapporter aux récits des gens passionnés ! Ija vérité , au contraire ,
(1) Lettre du !•' décembre 1670, à Ferrari, à Padoue; II, 712.
est que ]*auteur suspect de Tadministration de Mazarin mourut en pleine faveur. En 1667, il était chargé par Lionne (1) d'une mission secrète auprès de la république de Venise, qu'il avait habitée jadis avec le duc de Rohan. A son passage à Lyon , il fut frappé d'apoplexie, et mourut, non pas précisément « sur un fumier, » mais chez l'archevêque de la ville , Camille de Villeroi (2). Bayle s'excusa plus tard d'avoir parlé inexactement de cette mort , dans la première édition de son Dictionnaire critique (3). En 1706, quand il donna une seconde édition j il reconnut franchement sou erreur : « J'avois avancé sur un ouï-dire, écrit-il, qu'il étoit mort à l'hôpital ; mais je corrige cette fausseté dans cette seconde édition ; et je puis protester sincèrement que je n'avois débité cela que selon l'esprit de ceux qui me Tavoient dit à Genève , gens que j'avois lieu de croire bien informés, et qui, ayant de l'estime pour c^t auteur, n'alléguèrent cette particularité que comme un exemple du malheur des gens de lettres (4). »
(1) Hugues de Lionne, marquis de Berny, né à Grenoble en 1611, mort à Paris le !•• septembre 1671 : secrétaire d*Etat des affaires étrangères, do 1663 à 1671.
(2) Archevêque de Lyon, du 28 mai 1653 au 3 juin 1693.
(3) 2 vol. in-f, 1699. — Pierre Bayle était né à Carla-le- Comte, dans rAriège, en 1647; il mourut à Rotterdam, le 18 décembre 1706.
(4) Bayle, Dictionnaire historique et critique ^ 3« édit. Rotterdam, 1720, in-f*, art. Priolo.