CHAPITRE V
Attaques personnelles contre Chapelain. ~ François Guyet. Rudesse de son caractère. Chapelain supporte sa mauvaise humeur d'assez bonne grâce. Il est moins doux pour ses autres détracteurs. — Linière. Cause de sa querelle avec Chapelain. Lettre d'Eraste à Philis sur la Pucelle, 1656. ~ Autre satire contre la Pucelle, 1660. Le P. Vavasseur, professeur au collège de Clermont, soupçonné d'en être Tauteur.
On voit d'ici la figure de Chapelain quand il s'agira d'essuyer des attaques personnelles. Malgré la modération de son caractère, en raison même de cette modération, il ne sera pas fort endurant ; il ne pourra comprendre qu'on le harcèle , qu'on le maltraite et l'injurie, lui si indulgent pour tout le monde. C'est l'exclamation naïvement comique de Boileau :
Attaquer Patelain ! ah ! c'est un si bon homme (1) !
La plus mauvaise critique, dit-on , faisait plus de
(1) Satire IX, 1667. — Dans les premières éditions des Sa/treSf Chapelain est toujours désigné par ce terme injurieux, ou par celui de PuceUin,
peine à Racine que le plus grand succès ne lui causait» de plaisir. Chapelain, à en juger par ses lettres, avait la même sensibilité excessive ; sensibilité d'autant plus douloureuse que les critiques étaient justes. L*autour de Phèdre pouvait se moquer des faibles traits de Pradon ; mais lui , le malheureux , bon gré mal gré , il dut compter avec Boileau , et tomba tout meurtri sous ses coups. Heureusement , tous les adversaires ne furent pas de la force du redoutable athlète. Avec ceux de moindre valeur, il reprend ses avantages, leur tient tête hardiment, et repousse leurs assauts avec une hauteur dédaigneuse, en homme qui a le sentiment de sa supériorité. Toutefois , il ne traite pas ses détracteurs de la même manière : selon le degré de l'offense et le caractère de Tagresseur , ou il raille , ou il contient son dépit , ou il éclate et lance des imprécations comme celles dont il chargeait la tête de Tinfortuné Priolo.
Ainsi, il supporte les égratignures de Guyet avec une certaine bonhomie. Le rude savant avait l'admiration difficile. Chapelain le sait, et se console do ses boutades en le traitant de pédant. « Votre lettre sur les Supposés (1), écrit-il en 1639 à Balzac, a été aussi lue chez MM. Du Puy par M. f/Huillier et admirée de toute la troupe. Guyet y étoit présent, qui demeura dans le silence. Notre ami (2) dit que c'est sa façon de louer, et que, tout au moins, c'est un signe infaillible , qu'il n'y a rien trouvé à dire , car sa lan-
(1) Comédie de TAHoste : / Suppositi.
(2) Lhuillier.
FRANÇOIS GUYET. 8l
gue n'épargne rien de ce que son esprit n'approuve pas (1). »
Balzac n'est guère plus patient, ou plutôt il l'est moins encore que Chapelain , quand surtout son amour-propre est en jeu. Dans les premiers jours de mai , iJ répond avec humeur : « Pour le ridicule *** (2), on souffre un peu trop de son humeur. II ne faudroit pas le laisser régner si absolument , que de temps en temps on le fît souvenir de la berne , et il en seroit peut-être plus sage (SJ. »
Chapelain , toujours occupé à calmer son irascible ami , excusait Guyet tant bien que mal , rejetait tout sur le caractère du personnage, rappelant , avec une certaine mélancolie, qu'il n'avait pas été mieux traité lui-même. « Je ne sais que vous dire de Guyet , écrit-il à Balzac le 7 mai 1639 , sinon que j'en crois tout ce que vous dites. Mais il seroit mal aisé d'obtenir de M. L'Huillier ni d'aucwn de l'académie Putéane qu'ils méprisassent son jugement en matière de lettres, ni qu'ils entreprissent de le berner (4). Parmi toute sa brutalité qu'ils condamnent , mais à quoi il les a accoutumés, ils trouvent en lui un sens ferme et net , qui ne pèche , disent-ils , que dans sa rudesse et dans la brusque manière de le débiter ; et je n'ai pas ouï dire qu'ils l'aient convaincu plus d'une
(1) Lettre à Balzac, du 23 avril 1639; I, 416.
(2) Qnyei.
(3) Lettre XII, liv. XX ; Œuv. comp, de Balzac, p. 791, vol. I, édit. de 1665. Lettre avec la date fausse du 8 juin 1639.
(4) C'était mettre quelqu'un dans une couverture, et le faire sauter en Tair.
fois de s'être engagé mal à propos dans la dispute en ce lieu-là. Au surplus , en cette occasion , il ne vous fit autre tort que de ne vous louer pas , et de demeurer pour vous dans son humeur ordinaire ; et, encore, ce ne fut pas vous faire tort, selon lui , puisqu'il ne loue jamais personne ou qu'il ne loue que par son silence ; du moins , vous pouvez vous assurer qu'il n'a rien trouvé à redire à l'ouvrage , puisqu'il n'en a rien témoigné. Pour mon particulier , je lui aurois grande obligation s'il m'avoit traité aussi favorablement, et qu'il se fût abstenu de me mordre auprès de son maître (1) , qui n'a jamais eu depuis bonne opinion de mes bagatelles. Il est vrai que ce sont bagatelles, et qu'elles méritoient cette difiérence de traitement (2). »
Chapelain ne parle jamais de Guyet avec plus de ressentiment. Malgré la morsure, il ne lui est pas trop sévère et lui garde un fond de sympathie. Sa plaisanterie à son endroit n'a rien d'amer et ne va pas au delà d'une raillerie inoffensive. En 1640, Balzac fit des avances à Guyet, dans une pièce dédiée à Ménage : « De hypevcritico Galeso , ad JSgidium Menagium^ Ludus poeticus (3). » Quelques louanges adroitement tournées eurent bientôt raison du farouche censeur et l'apprivoisèrent.
(1) Le cardinal de La Valette, Louis de Nogaret d'Epernon, né à Angouléme en 1593, mort à Rivoli, près de Turin, le 28 septembre 1639.
(2) Lettre à Balzac, du 7 mai 1639 ; I, 420.
(3) Balzac, Œuv. comp.f vol. II, p. 14 , Carminum liber primu8f édit. de 1665.