‹ Les ennemis de ChapelainChapitre 35 sur 122 · LINIÈRE · texte numérisé non relu

LINIÈRE

port des amis L*Huillioret Ménage, et j'ai cru facilement qu'ils me rapportoient la vérité (1). »

Mais Linière, mais I^a Mesnardiëre, mais Gostar , et tous les autres qui ont osé ébranler le frêle édifice de sa gloire poétique, sont pour lui des scélérats , des monstres féroces , des âmes basses et des « cervelles démontées , » dignes du mépris et de la haine de tous les honnêtes gens. M. Kerviler a raconté fort agréablement la cause du conflit survenu entre Liniëre et Chapelain. Ce fut querelle de poètes. Le « grand podestat des terres épiques, » comme Furetière appelle plaisamment Tauteur de la Pucelle (2), n'avait pas admiré le génie poétique de son jeune émule (3) , et , faute impardonnable ! lui avait même conseillé de ne plus faire devers. Le fameux poètne, si longtemps attendu, si souvent annoncé, parut enfin dans les premiers jours de Tannée 1656. Au début, l'ouvrage eut une vogue considérable, pour l'époque : on s'arracha tous les exemplaires, malgré le prix élevé, qui était de « quinze livres en petit papier, et vingt-cinq en grand. » De* plus, en fort peu de temps, dans le court espace de dix-huit mois, la Pucelle eut six édi-

(1) Lettre à Balzac, du 11 novembre 1640; I, 7'20. — Sur Vhôtel de Thou, situé rue des Poitevins, et le cabinet des frères Du Puy, voy. l'excellent ouvrage de M. Isaac Uri, François Guyet, p. 8 et suiv. Paris, Hachette, 1886.

(2) Nouvelle allégorique , ou histoire des derniers troubles arrivés au royaume d'Eloquence ^ 1 vol. in-12. Paris, Guillaume de Luyne, 1659.

(3) François Payai de Liniére, le poète bafoué par Boileau ; né à Paris en 1628, mort en 1704.

lions. En présence d'un tel succès , Chapelain se fit illusion sur le mérite de son œuvre. Mais , soyons justes , n'en avait-il pas un peu le droit? Et s'il s'est trompé, à qui donc la faute? Quel est l'homme rare qui, sur la foi de l'opinion publique, ne serait tenté de s'admirer? Si, au théâtre , la bonne pièce est celle qui réussit, comment, pour un auteur, le bon livre ne serait-il pas celui qui se vend ? C'est ce que Chapelain exprimait un jour en quelques mots, presque avec fierté , quand il parlait à Huet de l'impression , « recueil des mauvais ouvrages et le relief des excelleus (1). »

Notre t podestat » en était là de ses douces illusions, quand brusquement il fut tiré de son aimable rêverie. Voici comment la chose advint. Ecoutons le charmant récit de M. Kerviler. « Un coup de sifflet strident, nous dit-il, parti dès l'année 1656 des humbles rangs du parterre poétique, vint troubler le concert des louanges anticipées ^ et le calme relatif du premier enthousiasme, singulièrement refroidi par la lecture. Linière en voulait beaucoup à Chapelain qui avait, un jour, froissé son amour-propre littéraire. Etant venu montrer des vers au critique, celui-ci, après en avoir fait la lecture , lui avait dit trop franchement : « Monsieur le chevalier, vous avez beau- » coup d'esprit et de bonnes rentes : c'en est assez, » croyez-moi, ne faites point de vers. La qualité de » poète est méprisable dans un homme de qualité » comme vous. » Linière, outré de ces paroles, qui

(1) Lettre à Huet, du 15 octobre 1661 ; II, 158.

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