LINIÈRE
le choquèrent beaucoup plus que si Chapelain lui avait dit que ses vers étaient mauvais, résolut de s'en venger, et lança d'abord cette épigramme pendant qu'on préparait l'édition :
Nous attendions de Chapelain, Ce noble et fameax écrivain , Une incomparable Pucelle ; La cabale en dit force bien ; Depuis vingt ans on parle d'elle :
Dans six mois on n*en dira rien (i). »
[je chevalier avait prouvé qu'il ne faisait pas toujours de méchants vers ; mais ce trait léger, cette petite piqûre ne pouvait suffire à sa rancune. IJ prépara à la hâte un pamphlet contre le poème , et le publia sous le pseudonyme d'Eraste, presque en même temps que paraissait la Pucelle : « Lettre d'Eraste à Philis sur la Puc^Z/tf de Chapelain (2). » L'effet de l'attaque, si nous en croyons Vigneul-Marville, fut désastreux pour le pauvre podestat. « Trois jours après que ce poème si vanté devint public, nous dit-il, un critique d'un fort petit mérite lui ayant donné le premier coup d'ongle , chacun fondit dessus , et toute la réputation du poète et du poème tomba par terre. A ces nouvelles, Chapelain, rappelant toutes les forces de son esprit, et s*armant de là philosophie dont il faisoit profession, parut ferme et constant. Il avoua franchement qu'il étoit mauvais versificateur; mais il soutint qu'en sait) La Bretagne à l'Académie, p. 213, l vol. in-8». Paris, Palmé, 1879.
(2) 1 vol. in-4'. Paris. 1656.
vant poète, il avoit observé toutes les règles de l'art, et se mit on devoir de le prouver la plume à la main. Comme, sans contredit, M. Chapelain étoit un très habile homme, je ne doute point qu'une apologie de sa façon n'eût été un excellent ouvrage ; mais cet écrit, s'il a été fait , n'a point paru, ses amis ne croyant pas que rien fût capable de le relever de sa chute, la plus grande et la plus déplorable qui se soit faite , de mémoire d'homme , du haut du Parnasse en bas (1). »» Naturellement, Chapelain n'oublia jamais le service rendu et les efforts déployés pour le faire trébucher. Aussi, toutes les fois qu'il en trouva l'occasion, il ne manqua pas de draper Liniëre de la belle façon. En 1657, Erasle se disposait à faire paraître une nouvelle brochure. Chapelain n'hésite pas : il fait bravement ce qu'il reprochera bientôt à Costar; il a recours à de hautes influences, même à celle du chancelier, et, sans autre forme de procès, s'empresse de faire supprimer la pièce. Le 25 janvier 1657, il écrit à l'abbé de Montigny, plus tard évêquo de Snint-Pol-dc-Léon et son collègue à l'Académie française : « Pour le fripon d'Eraste, il avoit mis son libelle sous la presse , sous une permission qu'il avoit extorquée du bailli du palais (2). Mais celui-ci ayant ajppris que c'étoit
(1) Mélanges de littérature et d'histoire ^ vol. H , p. 5. 3 vpl. in-12, 1725. — Dom Bonaventuro d'Argoiinc , connu sous le nom de Vigneul-Marville , naquit à Paris en 1634, et mourut, en 1704, à la Chartreuse de Gaillon, Seine-Inférieure.
(2) A Paris , le bailli du palais avait la juridiction dans l'enceinte du palais de justice. Voy. Chcruel, Diction, des Institut, de la France ^ I, 59.
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contre moi, il retira la pièce et la permission, et il n'y a pas d'apparence qu'il lui rende ni Tune ni l'autre (1). •
Déchirer publiquement la Pucellâj c'était frapper Chapelain à l'endroit le plus sensible; c'était un acte d'hostilité qui tendait à la destruction de son influence et de sa fortune. Amis et ennemis , il les distingue à ce signe ; et, comme il a des paroles attendries pour les premiers , il n'a que des termes de mépris et de colère pour les seconds. Au commencement de l'année 1659, il n'est pas encore brouillé avec Ménage, et, à propos des rudes assauts qu'il soutient, il lui écrit une lettre charmante, pleine de sens et d'esprit. Sujet déli. cat et difficile ! Il a à s'expliquer sur une satire dirigée contre son malheureux poème. Il fait bien un peu la grimace; toutefois, il donne son avis sur la pièce , et , malgré un secret dépit , il exprime ses réserves d'un ton poli, dans un langage parfaitement mesuré (sauf en parlant de Linière), comme s'il n'était pas en cause et s'il ne s'agissait pas de son œuvi*e. Le 8 janvier 1659, il écrit à « M. l'abbé Ménage, à Paris. » — « Je vous renvoie, lui dit-il, le Spécimen crUicum in Virginem Aurelianensem ^ après l'avoir couru (2) d'un bout à l'autre. Ces sortes de satires, comme vous savez , ne peuvent jamais guère plaire à ceux contre qui elles sont faites. Colle-ci, néanmoins, étant bien écrite, et son auteur m'ayant paru, non seulement
(1) Cité par M. Kerviler, La, Bretagne à l'Académie^ p. 215. — Jean do Montigny, 1636-1671.
(2) Examiné rapidement,
élégaut dans le style , mais profond dans Térudition , et) sinon juste dans ses jugemens, au moins adroit à les faire souffrir sans grande amertume» agréable par conséquent dans les choses mêmes où il n*a pas raison, la lecture m*en a presque autant plu qu'elle m'a choqué, et, d'ailleurs, je lui suis obligé de ses louanges. Ce n'est pas que ce métier de critique soit le plus honnête du monde , et il est malaisé que ceux qui l'exercent, pour discrètement qu'ils le fassent, puissent éviter le soupçon d'envier la gloire d'autrui , ou d'avoir de la malignité dans l'âme.
» S'il n'y alloit point du mien après ce qu'il a fait contre moi, je rechercherois l'amitié d'un homme de ce mérite , pour le persuader de rechercher à se faire honneur par une voie moins suspecte que celle-là. Car les secoussas qu'il a données à mon ouvrage ne me troublent pas jusqu'à m'ôter la connoissance de ce qu'il vaut, et du plaisir qu'il y auroit d'en être aimé. »
Dans cette affaire, « où il y alloit du sien, » il conseille de ne pas livrer le Spécimen criticum à l'impression. L'invitation fut-elle comprise? C'est probable. Il ne parait pas, en effet, que la satire ait été publiée dans la suite; du moins, n'en est-il pas question dans le Menagiana. Chapelain avait alors assez de querelles sur les bras : il esquiva adroitement cette nouvelle attaque. Avec quelle habileté et quel art presque parfait passe-t-il de la réserve et des reproches aux louanges ! de la fierté du langage au ton le plus humble ! Comme il sait bien , d'une main légère, prodiguer et caresses et compliments, dans l'espoir d'obtenir par la douceur
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ce qu'il ne pourrait arracher par la violence ! « Que s*il ne s'y étoit appliqué, comme il dit, que pour son ami seul , ajoutait Chapelain dans sa lettre à Ménage, je ne blâmerois pas beaucoup cette sorte d'exercice , qui remue des questions de doctrine sans préjudice du prochain , et pour la seule satisfaction ou instruction d'un particulier qu'on aimeroit. Mais si c'étoit pour rendre la pièce publique , je ne crois pas que la couleur de l'utilité que le public en pourroit recevoir , le mît à couvert de blâme et fît que ses raisons, pour bonnes qu'elles fussent, ne perdissent beaucoup de leur poids. »
Si l'auteur du Spécimen avait un tel désir « d'instruire les ignorans des mystères poétiques, » il y avait un moyen beaucoup moins odieux que de prendre un poète à partie : c'était de composer c un traité de la scène épique, » et d'eu donner les préceptes généraux, c Et ce travail innocent, disait Chapelain , seroit bien d'une autre autorité que celui d'une censure particulière qui, étant faite de gaieté de cœur , contre un ouvrage qui a le bonheur d'une approbation presque générale, sera toujoure prise plutôt pour un libelle diffamatoire que pour un jugement désintéressé , surtout s'il le publioit sans y mettre son nom pi'opre , et , plus encore , s'il y laissoit ses éloges, que j'y ai trouvés, de ces deux écrivains si foibles et si diffamés (1), qui ont tenté la môme chose que lui, et qu'on diroit qu'il n'a fait que suivre, quoi-
(1) Linière, sous le nom d'Eraste^ et La Mesnardiére, sous le nom de sieur Du Rivage.
n LES ENNEMIS DE CHAPELAIN.
qu'il n'y ait aucune proportion d'eux à lui. » On trouvera peut-être que Chapelain , avec sa phrase surchargée de que , s*y prend un peu lourdement pour détourner le coup qui le menace. Mais, au dixseptième siècle, et du temps môme de Voltaire, Tusage autorisait l'emploi de ces diverses locutions. « Mon Dieu, Scapin, lisons-nous dans Molière, faisnous un peu ce récit gt**on m'a dit qui est si plaisant (1). » Et Voltaire, bien longtemps après, ne se faisait aucun scrupule d'écrire dans son Commentaire sur CépUre à Ariste : « Voici cette épttre de Corneille qu'on prétend qui lui attira tant d'ennemis (2). »
Puis, selon sa méthode ordinaire, Chapelain passe de son œuvre à sa personne ; il fait valoir les motifs qui commandent des ménagements à son égard : son estime , son affection même pour l'auteur soupçonné, ses bonnes relations avec la compagnie dont celui-ci était membre. L'auteur en question, soupçonné par Chapelain , était un jésuite , le P. François Vavasseur, professeur au collège de Clermont, « critique sévère, dit l'abbé Vissac, adversaire acerbe des jansénistes, de Port-Royal , de Godeau (3). b
Celui-ci avait eu déjà affaire à l'intrépide censeur qui , en 1647 , avec sa satire : AntonitAS Godellus, uirum poeta î avait fait grand bruit au pays latin. Chapelain, dans ces conditions, ne devait pas tenir àse me-
(1) Les Fourberies de ScapUiy 1671; acte III, se. i.
(2) Œuv. compl. de Voltaire, vol. IX, p. 378; édit. Didot. in-4% 1861.
(3) Voy. La poésie latine en France au siècle de Louis XIV, Appendice, p. 303. — François Vavasseur, 1605-1681,
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sarer avec un adversaire assez dangereux, u En quoi je le plaindrois davantage , disait-il à Ménage , si ce qu'on m*assure étoit véritable , qu'il est de vos amis , et qu'il tient un rang honorable en une sainte compagnie , où j'y ai bon nombre , desquels je le comptois aussi. Car , en ayant toujours fait grand cas, et le lui ayant fait savoir même , j'aime a*ssez son honneur pour voir avec peine qu^il le souillât par une société si peu convenable à sa profession , à sa vertu et à son savoir, et qu'il se fît le tort de devenir le suivant de ces âmes basses et de ces cervelles démontées , qui ne seroient pas dignes d'être avouées de lui pour ses copistes seulement. Il en usera comme il le trouvera à propos : car les amitiés et les haines peuvent bien n'être pas justes , mais elles sont toujours libres ; et vous ne me connoissez pas d'humeur à vouloir contraindre qui que ce soit, ou à faire quelque lâcheté pour acquérir des partisans, ou pour éviter des ennemis, me contentant de faire toujours ce que je dois, selon la raison , pour l'un et pour l'autre, et laissant le reste à la Providence.
> Si la conspiration de ces gens-là cohti*e moi lui plaît y et qu'il estime honorable pour lui deme faire la guerre sous leurs enseignes, je n'en serai pas fort son obligé, comme vous pouvez croire ; mais, du moins, aurai-je la consolation d'avoir un ennemi que je ne sois pas forcé de mépriser, et avec qui, si je le voulois, il ne me soit pas honteux de me commettre (1). »
(1) Lettre du 28 janvier 1659, « à M. l'abbé Ménage, à Paris; » 11, 13.
En 1660, un M, Boudet de lâ Bulliëre, conseiller à la Cour des monnaies à Bayonne , lui avait envoyé une description des Pyrénées , « et du vallon où la paix s'étoit réfugiée durant nos débats. » Chapelain remercie de cet hommage, et, « avec un double ressentiment > contre les deux démolisseurs de sa gloire, il ajoute : « Que si quelque Liniëres, ou quelque Mesnardiëre s*avisoit de fronder ce petit poème, je vous demande permission de leur opposer, pour toute défense, ce que vous avez eu la bonté de m*en envoyer motu proprio^ lorsque je croyois qu'il étoit demeuré parmi les ballieures du Parnasse... Ce sera un bouclier plus ferme contre leurs attaques, quecelui d'Ajax contre celles de tous les Troyens (1). »
(1) Lettre du 22 octobre 1660; II, 104.