‹ Les ennemis de ChapelainChapitre 37 sur 122 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La Mesnardière. — Lettre du sieur Du Rivage sur le poème épique de la Pucelle , t656. Chapelain fort sensible à cette attaque. Situation do l'agresseur : Lecteur du roi, protégé de Mazarin et membre de TAcadémie française. Chapelain et La Mesnardière d'abord amis. Réplique de Chapelain, sous le pseudonyme de Cbasteaugaillard ou sieur de la MonttLgne. La Mesnardière recommandé à Colbert dans la « Liste de quelques gens de lettres yivans en 1662. » En quels termes.

Cette première agression de Linière fut suivie presque aussitôt d'une seconde, aussi irrévérencieuse, plus désagréable, et qui porta encore plus atteinte à une gloire déjà si contestée. Le coup fut d'autant plus sensible qu'il partait d'une main amie» d'un confrère à l'Académie, avec qui Chapelain avait enti'etenu jusque-là de fort bons rapports. Le libelle, comme celui de Linière, parut sous un pseudonyme, avec ce titre : Lettre du sieur Du Rivage contenant quelques 06servations sur le poème épique et sur le poème de la Pucelle (1). On sut bientôt que c'était La Mesnardière,

(1) 1 vol. in-4*, Paris, Sommaville, 1656. Le privilège est du 26 février 1656. Bibl. nat.

homme sans cervelle, écrivain sans goût, digne émule de Pradon et de Cotin, mais bel esprit à la mode, médecin amateur, ami de M"" de Sablé, fort en crédit dans la plupart des ruelles et occupant dans le monde une situation honorable (1). Grâce à la protection de Mazarin, il devint lecteur ordinaire de la chambre du roi. Il avait été reçu à l'Académie française en 1655, à la place de Tristan THermite, mauvais poète comme lui.

La Mesnardiëre avait été chargé de travailler à la gloire du cardinal Mazarin, dans le temps même où Chapelain, par ordre de Golbert, travaillait à celle du roi, et formait le Recueil des ouvrages composés à la louange de Louis XIV. « Je ne vous puis bien dii'e, écrit- il en 1664 à Heinsius, dans quel temps ce recueil paroftra, encore que je pense que la publication n*en sera plus guères différée. Pour celui du feu cardiûîil, il y a cinq ans qu'il est commencé ; et Mesnardiëre et Quillet (2), deux des quatre députés [)Our cela, sont morts en la peine. Ménage et Buti , les deux autres, continuent à en rassembler les pièces, et il y en a déjà une partie d*imprimée (3). » Quel est ce Buii, collaborateur de Ménage, dont le nom ne se trouve nulle part? Nous Tignorons. Ce doit être un de ces mots que Chapelain aime à forger, et qu'il substitue, comme un sobriquet, au nom des personnes. L'ou-

(1) Hippolyte^Jules Pilet de La Mesnardiëre, né en 1610 à Loudun, Vienne; mort le 4 juin 1663.

(2) Claude Quillet, né à Chinon, Indre-et-Loire, en 1602 ; mort à Paria en septembre 1661.

(3) Lettre à Heinsius, du 29 avril 1664 ; II, 359.

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vrage continué par Ménage et Buti parut peu de temps après, en 1666, en un magnifique volume in-folio, avec ce titre : « Elogia Julii Mazarini cardinalis^ a diversis autoHbus latine y galfice et ilalice in Incem emissa (1). »

De bonne heure, dès 1655, membi*e de TAcadémie française, La Mesnardière fut nommé par Mazarin, en 1657, lecteur ordinaire du roi. La charge n'était pas lucrative , mais elle était considérable par la situation qu'elle assurait au titulaire. Ce qui le prouve , c'est la qualité et le rang de son successeur. En 1663, à la mort de La Mesnai*dière, le lecteur du roi fut un président de chambre, M. de Périgny , devenu plus tard en 1667, précepteur du Dauphin (2). Vers cette époque. Chapelain écrivait à Colbert : € Quant à M. le président de Périgny, je n'ai aucune connoissance de ce qu'il vaut dans les lettres ; mais je ferai mes diligences pour en être informé et pour vous en éclaircir. En gi^os, je sais qu'il est estimé ; et c'est, à mon avis, à lui qu'on donne ces portraits du parlement qui furent trouvés chez le surintendant Fouquet, et qu'il avoit faits, dit-on , pour lui plaire (3). »

(1) 1 vol. in-f», Paris, Antoine Vitré, 1666. — Se trouve à la Bibliothèque nationale.

(2) Octave de Périgny, président à la troisième chambre des enquêtes, mourut jeune encore, le !•' septembre 1670, à l'âge de quarante-sept ans. Voy. , sur le président de Périgny , la notice de M. Ch. Dreyss, dans les Mémoires de Louis XIV, 2 vol. in-8*. Bossuet lui succéda en qualité de précepteur du Dauphin.

(3) Lettre à Colbert, du 31 janvier 1663 ; II, 289.

Si Chapelain voulait perdre Périgny auprès de Colbert, et le lui rendre à jamais suspect, le moyen était infaillible : c'était de le représenter comme le confident de Fouquet. Nous avons parlé ailleui^s de c«s portraits du Parlement (1). Nous rappellerons qu*ll ne faut pas les confondre, comme a fait M. Chéruel, avec les Notes secrètes sur le personnel de tous les parlemens , rédigées en 1663, à la demande de Golbert, et publiées en partie par M. Depping, dans le second volume de la Correspondance administrative sous Louis XIV (2).

Le savant historien a fort bien indiqué le caractère de ces informations adressées à Fouquet. « Des notes rapides et peu bienveillantes, nous dit-il, furent rédigées vers cette époque sous son inspiration , et signalèrent le caractère et les relations de chaque membre du Parlement, en indiquant le moyen de s'en emparer et de 16 dominer... Ces notes pouvaient servir, comme on le voit, à diriger le surintendant dans les gratifications qu'il faisait distribuer aux conseillers, et dans les divers moyens qu'il employait pour s'en faire des créatures (3). » L'auteur fixe la date de ces notes, d'après les personnages nommés dans cette liste. « Elles sont postérieures, nous dit-il, à la nomination du premier président Guillaume de Lamoignon,qui eut lieu en 1657, et antérieures à la disgrâce de Fouquet, qui est de 1661. C*est dans cet intervalle,

(1) La, jeunesse de Fléchier, vol. II, 389.

(2) Vol. Il, p. 34 et suiv. Imprimerie nationale, 1850.

(3) A. Chéruel, Mémoires sur la. vie publique el privée de Fouquet, vol. I, p. 307. 2 vol. in-8% Paris , Charpentier , 1862.

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à l'époqae où Fouquet était eiicoi*e procureur général, qu'elles ont été rédigées. » Tout cela se comprend et semble assez exact. Ce rapport aurait été dressé avant 160! à la demande de Fouquet, et, à en croire Chapelain, par M. de Périgny.

M. Chéruel ajoute : « On en trouve une partie dans le tome II do la Coirespondance administralive sous Louis XIV. » C'est là une erreur. D'après M. Depping, les Notes publiées par lui furent rédigées pour Colbert, et en 1663. Voici le titre de ce document; il ne paraît nullement le même que celui qui était destiné à Fouquet : Notes secrètes sur le personnel de tous les parlemens et cours dès comptes du royaume^ envoyées par les intendans de province à Colbert^ sur sa demande^ vers la fin de l'an 1663(1).

En ce qui concerne la position de La Mesnardière dans le monde, les renseignements donnés plus haut sont confirmés par d*01ivet, dans son Histoire de l'Académie française. « La Mesnardière , nous dit-il , étoit riche. Outre sa maison de Besso (2) , il avoit une charge de lecteur du Roi , qui ne lui rapportoit que 600 livres, mais qui ne pouvoit être tenue que par un homme considérable; après lui, nous voyons comme lecteurs, sur les contrôles, un président aux Enquêtes , M. de Périgny, et M. d'Avaux, de la maison de Mesme (3). »

Aussi, grand fut le scandale à Tapparition du pam-

(1) Correspondance administrative ^ vol. II, p. 33.

(2) Petit village de trois cent cinquante habitants , dans la Vienne.

(3) Hist. de CAcad. ft^anç., édit. Ch. Livet, II, 94.

phlet. Tous les amis de Chapelain, — et ils étaient nombreux, — s*émurent de ces critiques et prirent part à la querelle. « Les observations du sieur du Rivage, raconte Tallemant , fâchèrent fort la caballe ; et M. de Montausier, en parlant à I^a Mesnardière, qui s'est déguisé sous ce nom-là, dit, après avoir bien parlé contre cet écrit, que celui qui Ta fait mériteroit des coups de bâton , et il vouloit qu'on bernât Linière au bout du Cours (1). »

Chapelain , directement intéressé à l'affaire , répliqua avec colère dani: un libelle rempli de louanges à son adresse et d'injures envers son détracteur. Il fit circuler la pièce sous un pseudonyme : Béponse du sieur de Chasteaugaillard ou de la Montagne , au sieur du Rivage , oii sont ses observations sur le poème de la Pucèlle, Cette défense n'a pas été imprimée, mais elle est mentionnée dans l'inventaire des manuscrits laissés par Chapelain (2). De plus, M. Tamizey de Larroque nous apprend que le factum existe. Il se trouve à la Bibliothèque nationale, dans un volume in-folio de Mélanges donné en 1761 par l'abbé d'Olivet (3). L'écrit a plus de dix pages, et il est simplement intitulé : Lettre de M. Chapelain à M. de La Mesnardière,

Conrart ne pouvait abandonner son ami en péril.

(1) Tallemant des Réaux, vol. II, p. 491, édit. in-12. — Pour tous ces détails, voy. La Bretagne à /'Académie, p. 216 et suiv.

(2) Inventaire publié par M. Rathery, Bulletin du bibliophile de 1863, p. 375, diaprés le manuscrit de la bibliothèque nationale.

(3) Bibl. nationale. Cabinet des manuscrits, fonds français, n* 13069.

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