‹ Les ennemis de ChapelainChapitre 38 sur 122 · LETTRE DU SIEUR DU RIVAGE · texte numérisé non relu

LETTRE DU SIEUR DU RIVAGE

En cette circonstance, comme en tant d'autres, il vint à son aide, sinon de sa plume, du moins de ses conseils. L'exemplaire conservé à la Bibliothèque nationale fournit une preuve inattendue de cette intervention (1). A la fin du volume se trouve une pièce fort curieuse, manuscrit original, et qui nous semble de récriture de Conrart, avec cette suscription : Remarques de M. Conrart sur la réponse de M. Chapelain à la lettre imprimée du sieur du Rivage. C'est une série d'observations , de critiques , de corrections , proposées par le Secrétaire perpétuel de l'Académie avec une entière indépendance et sans le moindre ménagement. A ce titre , cette pièce est fort intéressante : elle nous montre comment les deux amis entendaient le rôle de censeur, non pour se flatter entre eux , mais bien pour se reprendre franchement et se dire la vérité.

Cette agression déconcerta Chapelain , car il ne s*attendait pas à cet assaut. Dans le biscours placé en tête do sa Poétique (2) , La Mesnardière avait fait autrefois réloge du futur poème, t La critique qu'il fit de la PucelUy sous le nom de du Rivage, après l'apparition du poème, écrit l'abbé d'Olivet, est d'au- * tant plus surprenante qu'auparavant, dans le biscours qui précède la Poétique ^ il en avoit fait l'éloge (3). »

(1) Lettre du sieur Du Rivage, Bibl. nat. , Exemplaire coté Y 97 + A.

(2) Parue chez Antoine de Sommaville, in-4», Paris, 1640. Bibl. nat.

(3) HisL de l'Acad. franc,, II, 98 ; édit. Ch. Livet.

Comment expliquer ce changement d'opinion ? Est-ce caprice, légéretë de gens de lettres, tirant vanité de la mobilité de leurs jugements, louant aujourd'hui l'auteur contre lequel ils décocheront leurs traits le lendemain ? Ainsi faisait Ménage, et ainsi ont fait mille autres depuis. Dans son épîlre à Pellisson , Ménage défend en J653 « les beaux vers » de Chapelain ; et en J665, au témoignage de Boileau, il les siffle gaiemont en compagnie de quelques « grimauds (1). » Claude Quillet , dont nous avons dit un mot un peu plus haut, en fit autant de son côté. En 1655 , il publia la première partie d'un poème, et mêla à ses vers plus d'une épigramme contre Mazarin. L'année suivante , sans beaucoup de scrupules , il offrait au ministre la dédicace de la seconde partie (2) , et travaillait tranquillement, en 1666, à son apologie.

Une brouille serait-elle survenue entre les deux académiciens? C'est pbssible; mais les lettres de Chapelain n'en disent rien. Elles semblent plutôt indiquer que la guerre fut déclarée à l'improviste à l'auteur de la Pucelle, et sans le moindre motif. La Mesnardière entra dans la conspiration ourdie par MaroUes et Linière, sans avoir, comme les deux autres conjurés, ni griefs à venger, ni rancunes à satisfaire. Chapelain •

(1) Satire IV, 1664, adressée à l'abbé Le Vayer, 1629-1664. Détail assez piquant : c'était le fils de La Mothe le Vayer, de l'Académie française, l'un des bons amis de Chapelain.

(2) Callipaedia , seu de pulchrse prolis habendœ rations, La première édition parut à Leyde, 1655, in-4" ; la seconde, à Paris, 1656, in-8*. Voy. Vissac, La poésie latine en France, Appendice^ p. 306.

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parle souvent du médecin bel esprit. Dans ses lettres, écrites avant Touverture des hostilités , on voit qu*il veut le gagner, et il lui prodigue les éloges les plus excessifs et les moins justifiés. En 1638, il écrit à Balzac : « J*ai vu M. de La Mesnardière par hasai*d , et lui ai fait voir son immortalité dans votre lettre. Il ne se peut dire combien son ambition en a été flattée, et la joie qu'il a eue de se voir si beau chez vous. Il y aura plaisir, quelque jour, de voir si nous nous sommes rencontrés dans nos observations sur son ouvrage, et si vous n'avez point été plus orateur qu'historien dans réloge que vous lui avez donné (1). Je ne suis pas marri du petit sentiment que vous avez des matières et de la doctrine qu'il vous a occupées (2). Ce vous sera un aiguillon pour vous exciter à ne plus nous retenir ces belles méditations de votre solitude , afin que lui, ou d'autres, ne vous achève pas de prendre vos matières , et ne leur ôte pas , poiir vos écrits, la grâce de la nouveauté (3). »

Vers la fin de 1639, au moment où va paraître la Poétique, Chapelain est dans la jubilation. Il est ravi des éloges de La Mesnardière, alors « médecin domestique » de M"** de Sablé, comme parle Tallemant des Rcaux (4). Au comble de la joie, il écrit à la célèbre

(1) La Mesnardière publia deux ouvrages en 1638 : Raisonnement sur la nature des esprits qui servent aux sentimenSy I voL in-12, et sa Traduction du Panégyrique de Trajan , I vol. in-4'. — Sa Poétique parut deux ans plus tard, en 1640.

(2) C'est-à-dire : qu'il a traitées avant vous.

(3^ Lettre à Balzac, du 11 décembre 1638; I, 334. (4) HiêtoHettes, vol. V, p. 48.

marquise : « Mais, Madame, que M. de LaMesnardiëre a mal fait de vous croire, quand vous lui avez persuadé de me donner une place si glorieuse dans son discoui^s ! C'est un mauvais office que vous lui avez rendu, en m'en voulant rendre un bon ; et il se trouve qu'en cette occasion encore, il a plus de sujet de se plaindi^e de vous, que moi de m'en louer. Pai- la faveur que vous l'avez obligé à me faire, vous m'avez ôtôle moyen de lui faire justice, et je suis réduit à n'oser bien parler de lui, parce qu'il a bien parlé de moi. En lisant son ouvrage, j'ai eu, à chaque période, des sentimens d'admiration que je vous e^sse expliqués en vous les rapportant, si ce que j'ai vu , sur la fin, du comte do Dunois et de la Pucelle , ne m'eût point fait perdre la parole. C'est une chose cruelle. Madame, que je ne vous puisse plus dire par combien de raisons cet avant-propos m'a semblé excellent, sans être soupçonné de le faire pour rendre la pareille à son auteur, et pour encenser celni qui m'a voulu parfumer de louanges (l). »

Quand parut la Poétique ^ c'est à Chapelain que La Mesnardière apporta l'exemplaire destiné à Montausier. Celui-ci était alors en Alsace , à Tarmée d'Allemagne. Le secrétaire accoutumé du marquis s'empresse de l'avertir du présent reçu pour lui. « M. de La Mesnardière, écrit -il à Montausier, a enfin publié le premier volume de sa Poétique^ et, en revenant tantôt de la ville, j'en ai trouvé un exemplaire céans pour vous l'envoyer. C'est ce que je no ferai pas, vu sa grosseur et grandeur, dont il n'y a point de cour-

(1) Lettre à M- de Sablé, du 24 octobre 1639 ; I, 514.

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rierqui se voulût charger pour une si longue traite ; et puis, je ne crois pas, selon que je vous connois, que vous voulussiez employer le temps qui vous reste à la lecture d'une matière de chicane poétique , où , pour bien qu'elle soit traitée, il n'y a rien à apprendre pour vous. Cela veut dire que vous le savez aussi bien, ou mieux que son auteur. Vous ne laisserez pas, s'il vous plaît, de l'en remercier avec votre civilité oitlinaire , soit dans une lettre exprès, soit dans celle que vous m'écrirez. Cependant, je vous conserverai le livre , et vous le trouverez tout neuf à votre retour (1). »

Le volume dont « la grosseur et grandeur • effrayait un peuChapelain était, en effet, un in-quarto asseziourd de 444 pages. 11 devait être suivi de deux autres. Mais la mort de Richelieu, protecteur de La Mesnardière , en empêcha la publication. Au fond, malgré ce qu'il dit à M"« de Sablé, son admiration pour La Mesnardière est factice, et il n'a pas grande estime pour son talent. « Le jugement que vous me faites du médecin auteur de la Poé/igue , écrit-il en 1639 à Balzac, ne peut être plus conforme au mien ; et il faut avouer que sa dernière (2) est la plus pardonnable, et qu'elle passera pour louable à plusieurs. J'en attens votre avis, quand vous aurez vu le livre (3). »

Quelques jours auparavant. Chapelain avait fait

1) Lettre du 4 novembre 1639, « à M. le marquis de Montauzier, à Colmar ; » I, 521.

(2) Sa dernière œuvre.

(3) Lettre k Balzac, du 27 novembre 1639 ; I, 532,

faire le voyage d'Angoumois au livi*e« du médeciu auteur de la Poétique. > Il en parle presque avec éloge, signalant surtout à Balzac, non sans quelque intention, cette « préface » où La Mesnardière donnait « une place si glorieuse » au chantre de la Pucelle. « Au reste, lui écrivait-il le 6 novembre 1639, Je ne sais si vous avez amitié ou habitude avec le médecin M. de la Mesnardière, et s'il a accoutumé de vous envoyer de ses ouvrages, quand il les donne au public. Mais j'ai reçu le dernier imprimé, avant-hier, pour vous le faire tenir, où j'ai vu parce qu'il y a écrit au commencement, qu'il fait ou veut faire profession d'être de vos passionnés serviteurs. Le livre traite de l'Art poétique selon la doctrine d'Aristote, qu'il a recueillie de ce qu'il a lu dans Scaliger le père et dans Heinsius. C'est une chose assez merveilleuse qu'un médecin, qui n'entend point trop bien le latin et à qui leslai^gues italienne et espagnole ne sont connues que labiis tenus ^ qui n'abonde point en jugement, comme il l'a montré dans les additions qu'il a faites au panégyrique de Pline pour l'embellir (1), et qui n'a songé aux vei*s que depuis qu'il a vu que c'étoit une porte pour avoir entrée auprès de Son Eminence Ducale, soit devenu tout d'un coup poète, et non seulement cela, mais encore maître des poètes par les règles qu'il leur donne de la poésie , et qu'il leur donne plus agréablement et plus solidement qu'aucun n'ait fait en France jusques ici. » Evidemment, Chapelain est sous le charme : il ne

(1) TrAduciion du Panégyrique de Tr^yan, 1 vol. iii-4% 1638.

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formule un jugement si favorable et si doux que par bonté d*âme, par reconnaissance pour des hommages qui Tont touché profondément, au point de lui « faire perdre la parole. » — « Vous verrez sa préface, ajoute-t-il, et le corps du livre que je mis dès hier entre les mains du sieur Rocolet (1), et vous m*avouerez que nos jeunes rimours y trouveront d'excellentes leçons et auront moyen de s*y rendre bien plus habiles. Ce n*est pas qu'au fond nous ne voyons bien comment cela s'est pu faire si subitement, et que nous ne discernions bien ce qu'il y a de bon d'autrui et ce qu'il y a de mauvais de lui. Néanmoins, cela ne laisse pas d'être admirable, et la Franco, en vérité, lui a obligation de sa témérité et même de ses fautes, puisqu'il lui a donné un corps qu elle n'avoit point et qui lui étoit si nécessaire, dans lequel il y avoit tant de profit à faire pour ceux de cette profession. Je ne sais pas si vous le remercierez de son présent par une lettre expresse, et, si vous m'en croyez, vous vous en pouvez dispenser, n'en ayant point reçu de lui; mais je sais bien que vous lui en devez un remerciement dans les miennes, et je ne doute point que vous ne le fassiez (2). •

Balzac avoua tout ce qu'on voulut , que la Préface surtout était digne d'admiration. Vers la fin de l'année, ou, au plus tard, dans les premiers jours de 1640,

(1) Pierre Rocolet, l'éditeur de Balzac et son expéditionnaire. Imprimeur libraire depuis 1618; il mourut le 19 janvier 166'2. Voy. Jean de La Caille, Histoire de l'imprimerie et de la. librairir, p. 228. 1 vol. in-4% 1689.

(2) Lettre à Balzac, du 6 novembre 1639 ; I, 522.

il répondit sur le ton que Chapelain semblait attendre, et qu'il avait provoqué (1). « Si ne faut-il pas finir, écrit-il à Chapelain, sans vous dire que j*ai reçu , il y a envii*on trois heures , le riche présent de monsieur de la Meuardière. Ce que j'ai pu faire depuis ce temps-là, c'a été de lire le Discours qui est à rentrée du livre , où je vous avoue qu'outre la force du raisonnement et la solidité de la doctrine , j'ai vu des lumières si vives, et en si grand nombre, que j'en demeure tout ébloui. Si j'écrivois encore des lettres , je ne manquerois pas de lui témoigner le ressentiment que j'ai d'une si chère faveur. »

Mais à partir de 1656 (nous n'avons malheureusement pas les lettres des années 1657 et 1658), le ton change entièrement; et l'homme rare de 1639 devient, après l'exploit commis en 1656 par le sieur du Rivage, un homme sans cervelle. « Vous eussiez bien mieux fait, madame, disait Chapelain à M«« de Sablé, de laisser parler de ma foiblesse à cet homme rare, selon son sentiment et selon la vérité (2). » La Mesnardière eut l'imprudence de toucher à cette foiblesse; dès lors, il n'est plus bon à rien , et le poète blessé ne voit plus en lui qu'un conspirateur et un traître.

En 1659, dans une sortie fort vive contre l'abbé de Marelles, Chapelain frappe en même temps sur le complice. Il se moque avec beaucoup d'esprit du méchant écrivain, « le plus ancien abbé et le plus infatigable, »

(1) La réponse de Balzac porte, dans Pédition de 1665, la date impossible du 27 juin iSkO^ p. 823, lett. ivii, liv. XXL

(2) Lettre du 24 octobre 1639; I, 514.

disait Moréri, et de ce flot de traductions dont se trouvaient inondées les boutiques des libraires (1). Le 2 janvier 1659, Chapelain écrit à Heinsius, « secrétaire latin de messieurs des Estats^ à La Haye. » — « Cette traduction françoise de Stace par Tabbé de Marelles , dit-il au savant hollandais , est un de ces maux dont notre langue est affligée. Ce personnage, quia fait vœu de traduire tous les vers latins anciens , et a presque déjà accompli son vœu, n'ayant pardonné ni à Plante, ni à Lucrèce, ni à Catulle , TibuUe , Properce , ni à Horace, ni à Virgile , ni à Lucain , ni à Perse , ni à Juvénal , ni à Martial , ni à Stace même , comme vous avez vu. Votre Ovide s'en est défendu avec Sénèque le Tragique , Térence , Valérius Flaceus , Silius Italiens et Claudian ; mais je ne les en tiens pas pour sauvés , et toute la grâce qu'ils en peuvent prétendre , c'est celle du Cyclope à Ulysse , c'est d'être assassinés des derniers. C'est le compagnon de Mesnardière , et le chef de la conspiration contre la Pucelle (2). Dieu nous garde de plus mauvais garçons et d'ennemis plus redoutables ! Je ne m'en suis vengé que par le mépris , suivant votre conseil salutaire (3). »

En 1660 , cependant, toute relation n'était pas rom-

(1) Michel de Marolles, abbé de Villeloin, en Touraine, était né à Genillé, Indre-et-Loire, en 1600 ; il mourut à Pari» en

(2) Sur l'abbé de MaroIIes et sa conspiration contre Chapelain, voy. Sainte-Beuve, Causeries du lundiy vol. XIV, p. 107 et fluiv.

(3) Lettre à Heinsius, du 2 janvier 16^ ; II, 6.

ilO LEb ENNEMIS DE CHAPELAIN.

pue entre Chapelain et son détracteur. A cette époque, La Mesnardière lui faisait parvenir Touvrage de Chevreau : Remarques sur les œuvres de M, de Malherbe (1). Notre poète écrit aussitôt à Tauteur , le remercie du livre reçu, et lui parle de son ennemi avec froideur et dignité , en homme qui sait fort bien faire sentir son dédain. « Vous avez, lui dit-il le 14 septembre 1660 , d^autant plus d'obligation à M. de la Menardiëre du soin qu*il a pris de m'envoyer vos Remarques sur Malherbe, qu'il s'est déclaré mon ennemi par un libelle imprimé contre la Pucelle, au temps même que par mes offices anciens et nouveaux , j'avois sujet de compter sur lui , comme sur un de mes amis des plus fidèles. J*ai été bien aise de vous articuler ceci , afin que vous lui sussiez plus de gré de l'exécution de vos ordres : ce qu'il n'a pu faire sans se faire une fort grande violence , vu l'état où il s'est si peu raisonnablement mis avec moi. Or, comme son action a son mérite, du moins, je vous la laisserai l'econnoître , lorsque vous le remercierez de sa diligence , et que vous lui ferez savoir que je vous en ai donné avis.

» Mais si je n'ai point de grâces à lui rendre pour cela, j'ai un très grand remerciement à vous faire d'un ouvrage si digne de vous et si fort au-dessus, de moi. Bien que je Taie reçu pendant une fièvre continue, qui m'a pris depuis douze jours et -dont je ne suis pas encore quitte , je n'ai pu m'empécher de me le faire lire; et si l'attention que j'ai eue à en considérer les beautés n'a pas avancé ma guérison, le plai-

(1) 1 vol. in-4*, Saumur, Jean Lesnier, 1660.

sir qu'il m*a donné n'a pas peu servi à adoucir ma peine et m'a fait trouver de fort heureux momens dans de très fâcheuses heures de souffrances. >

Chapelain loue ensuite le ton poli de cette discussion littéraire. On le sent : les éloges adressés à Chevreau retombent comme un reproche sur ceux qui n'ont pas imité la même modération à son égard. A ces louanges , il ajoute cependant certaines observations et certaines réserves : remarques de vrai critique, qui révèlent le juge éclairé, sinon d'un goût toujours sûr, que tant de lettres nous ont fait connaître et qui justifient le mot de Sainte-Beuve : « Chapelain était, somme toute^ et sur bien des matières, un sensé et savant homme (1). » — t Cette critique, Monsieur, disait celui-ci à Chevreau, est la plus honnête qui se puisse faire. Elle ne va point à diminuer l'honneur d'un si grand homme ; elle ne va qu'à instruire le monde par l'exemple de sa fragilité , et à éviter quelques pas dangereux où il a bronché. Votre ordre et votre division m'ont semblé bonnes ; vous avez commencé par les mots et par les phrases que vous avez cru dignes d'être reprises. Vous ave» fini par les conformités qui se trouvent entre quelquesunes de ses expressions et de celles des anciens et modernes, soit que cela soit arrivé par rencontre, soit que cela soit arrivé par imitation ; et vous avez fait cela avec tant de modération d'esprit , que les plus aveugles partisans de cet auteur , non pas même no-

(1) C&uêerieê du lundi, 3* édit., vol. U, p. 168, article HuET.

tre cher M. de Gomberville , n'auront pas le moindre sujet de s*en plaindre. »

Après ces éloges viennent quelques restrictions.

« Je voudrois seulement , reprend-il avec la même courtoisie , que vous n'eussiez point examiné les Larmes de Saint Pierre, lesquelles il m*a désavouées lui-même, comme un avorton de sa jeunesse (1). En effet, elles ne sont pas comprises dans l'édition principale de ses œuvres (2) , et il pourra sembler, à ceux qui ne vous connoissent pas bien , que vous Taurez voulu condamner en ce qu'il avoit déjà condamné. > L'appréciation du petit poème est juste; et plus tard, en 1666 , dans son commentaire sur les Poésies de Malherbe, Ménage confirmait œ jugement, c Malherbe , dit-il , fit ce poème étant encore fort jeune (3). 11 n'est pas si poli que ses autres ouvrages, et j'ai souvent ouï dire à M. Guyet et M. de Racau que l'auteur le désavouoit. Cependant on ne peut nier qu'il n'y ait beaucoup de belles choses. » Au passage, Chapelain n'a pas manqué de donner un coup de patte au futur éditeur^ avec lequel il commençait à être fort mal. « J'eusse voulu , ajoutait-il dédaigneusement, laisser ces vers-là à sasser (4) au commentateur dont vous me parlez, qui, suivant son humeur,

(1) Les larmes de Saint Pierre ^ Au Roi, 1587, in-4'. Paris.

(2) Parue pour la première fois en 1630, in-4*.

(3) Il était né à Gaen en 1555, et mourut à Paris, le 6 octobre 1628. — Voy. Œuvres complètes de Malherbe ^ édit. LuU. Lalanne, Paris, Hachette, 5 vol. in-8*, 1862-1869.

(4) Sasser t a proprement passer au sas ou au crible. » Au flgnré : examiner avec soin.

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ne le veut commenter que pour le reprendre. » L'édition de Ménage parut bien des années après, en 1666, avec les nombreux emprunts faits à son devancier (1). « Chevreau, dans ses Œuvres mêlées (2), nous dit M. Tamizey de Larroque, accuse Ménage d'avoir pillé son manuscrit. Ce n'aurait été ni le premier ni le dernier plagiat de Ménage. »

Fidèle à son préjugé, parce qu'il croyait pouvoir défendre par là son mauvais poème, le chantre de Jeanne d'Arc et de Dunois aurait voulu que Chevreau eût appliqué son u savoir si exquis » et son « jugement si épuré » à l'étude des règles dans Malherbe. A l'entendre , le secrétaire de la reine de Suède eût bien fait d'examiner si le poète avait « satisfait à l'art, » non pas seulement dans l'exécution de ses œuvres, mais encore dans le dessein, « cette partie, si essentielle et si élevée au-dessus de tout le reste. » Chapelain avait ses raisons pour exalter ainsi les préceptes de fart : il^prétendai^ les connaître à fond, et se vantait de les avoir scrupuleusement suivis dans sa triste épopée. Hélas! les règles n'ont jamais sauvé personne. Et n'est-ce pas le lieu de répéter ici le mot si plaisant de Condé, à la sortie de la représentation delà Zénobie de l'abbé d' Aubignac (3) : « Je lui sais bon gré,

(1) Poésies de 3f a/herbe, avec les observations de Af. Ménage, in-8^. Paris, Thomas JoHj, 1666.

(2) P. 103 ; 1 vol. iii-12, 1696.

(3) Zénobie, tragédie en prose, oii la vérité de l'histoire est conservée dans l'observation des plus rigoureuses règles du poème dramatique. Paris, Sommaville , 1647, in-4*. Bibl. nat.

ditle prince, d'avoir si bien observé les règlesd* Aristote; mais je ne pardonne pas aux règles d*Aristote de lui avoir fait faire une si mauvaise tragédie. » Et Chapelain, comment avait-il pu oublier le motde Boileau sûr un poète qu'il détestait? La Mesnardière s'imagina de se faire auteur dramatique. Il composa une mauvaise tragédie intitulée Aiinde, et bientôt citée partout comme preuve de l'inutilité des règles. « L'auteur, disait Boileau en raillant ^ a manqué à la première règle, qui est d'avoir le génie poétique. »

Ces réserves faites, Chapelain termine sa lettre à Chevreau par les compliments les plus flatteurs, accompagnés d'une ruade à l'adresse d'un autre advei'saire, dont nous parlerons bientôt, «f Je vous suis très obligé, dit-il en finissant, du compte que vous me voulez bien rendre de vos études présentes , et vous m'avez ravi du grand fonds que vous avez amassé pour vos projets à venir. Je suis au moins fort assuré que quand vous laisserej voir des dissertations sur des matières savantes , vous suivrez plutôt 4'exemple de Balzac que celui de Costar , et que vos allégations seront plutôt des preuves et des lumières pour les endroits douteux et obscurs , et non pas tles piles de lieux communs, qui ne sont que jetés sur le papier, pour dire qu'on a bien lu (l) , et pour se faire admirer de la nation pédante, ou des ignorans de cour, sans qu'aucun soit nécessaire, ni ne contribue rien à l'illustration du sujet. Cela est bon à nos gens do mémoire , qui sont les pires nourrissons des Filles

(1) Beaucoup lu.

de Mémoire, et dont Tâme ne seroit rien du tout, si la mémoire leur manquoit (1). »

Le « savant M. Chevreau, » comme l'appelle d'Artigny (2), oublia dans la suite tous ces éloges , et s'en montra fort peu reconnaissant. En 1697, il publia lui-même le Chevrœana^ recueil, nous dit encore l'abbé d'Artigny, « que bien des gens mettent au-dessus de ce que nous avons de meilleur en ce genre. » Là, Tancien secrétaire de la reine de Suède s'est moqué sans beaucoup de scrupule de Chapelain et de ses épltres. « Deux ou trois cens lettres que j'ai de lui, disait-il, ne signifient rien (3). » Mais, en vérité, Chevreau était bien difficile, si surtout, dans sa collection, il en avait beaucoup de pareilles à celle que nous venons de citer.

Enfin, dans la Liste de quelques gens de lettres vivans en 466S, dressée par ordre de Colbert, Chapelain paya largement La Mesnardiëre de sa trahison. « Je ne m'en suis vengé que par le mépris, » disait-il en 1659 (4) à Heinsius. Conduite magnanime, et qui serait digne des plus grands éloges, s'il l'avait tenue. Plus tard, à ce dédain généreux, il ajouta tout ce qu'il fallait pour décrier le Lecteur du roi auprès du minis-

(1) Lettre du 14 septembre 1660, « à M. Chevreau, secrétaire de la reine de Suède, à Loudun ; o II, 96.

(2) Nouveaux mémoires d'histoire^ de critique et de littérature, vol. I. p. 309. 7 vol. inl2. Paris, Debure, 1749. — L'abbé Antoine Gacbat d'Artigny, né à Vienne, Isère, en 1706; mort en 1778.

(3) Chevrœana, vol. I, p. 27; 2 vol. in-12, Paris, 1697-1700.

(4) Lettre du 2 janvier 1659.

tre et empêcher qu*il ne filt gratifié. On ne saurait s*imaginer combien est curieux ce Mémoire^ expliqué à l'aide de la correspondance de Chapelain. Celle-ci nous donne la vraie raison des jugements favorables ou hostiles qui se rencontrent dans la Liste de 1662. Les fidèles , comme Conrart, comme « le philosophe du faubourg Saint-Marceau , > La Mothe le Vayer , comme Huet et tant d'autres , y sont traités avec une extrême bienveillance et récompensés de leur dévouement; les traîtres , au contraire, comme La Mesnardière, Marolles , Ménage, tous , sans exception, quel que soit leur nombre ou leur mérite , sont immolés sans pitié et exclus de la faveur royale. Cette différence de langage ne frappe pas tout d*abord ; mais , quand on y regarde de près, elle est sensible; et le ressentiment de Tauteur, son désir de tirer vengeance de ses ennemis nous expliquent certaines violences qui étonnent sous la plume de Chapelain , surtout dans un document officiel destiné à Colbert.

Voici, en particulier, comment La Mesnardièro est recommandé à la faveur du ministre. « Quand il se veut élever, disait Chapelain, il dégénère en obscurité et ne fait paroitre que de beaux mots qui ne font que sonner et ne signifient rien. Sa paraphrase, plutôt que sa traduction du Panégyriqite de Pline et sa Poétique le font paroitre dépourvu de jugement (l), aussi bien que les pièces de son invention, qui sont le principal du Folume de vers qu'il a publié (2). Son Traité des esprits

(1) Chapelain parlait bien autrement de la Poétique en 1639. Voy. plus haut sa lettre à M*» de Sablé, p. 104.

(2) Paru à Paris, l vol. in-8% 1656.

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naturels et sa Paraphrase de quelques épigrammes de l'Anthologie ne sont pas méprisables ; et , s'il n*avoit fait voir que cela , il en seroit plus estimé. Enfin , ce n'est pas un homme dont on puisse rien faire, ni sur qui on puisse appuyer aucun dessein où il faille tant soit peu de cervelle (t). » Le « Lecteur du roi » mourut en 1663, avant les gratifications faites aux lettrés de France et de l'étranger; mais c'eût bien été merveille si, après une telle apologie, La Mesnardière avait été au nombre des gratifiés.

(1) Voy. Continusition des Mémoires de littérature de Sallengrey parle P. Desmolets, vol. II, p. 21 et suiv. Paris, Simart, 1726.

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