PORTRAIT DE MAROLLES
tous ceux qui en ont acquis par leurs ouvrages , surtout en fait de traductions. Celles de M. d'Ablancourt Font mis à la mort. Il Tattaqua ridiculement , et à sa mode , sur César , et le combat eût eu une fâcheuse suite pour lui si M. de Laon (1) qui Taime, ou par accoutumance ou par pitié, n'y fût pas venu mettre les holas. » Le « censeur du faubourg » a raconté sa querelle avec Perrot d'Ablancourt, dans le Dénombrement placé à la suite de ses Mémoires (2). Naturellement, il ne se donne pas le mauvais rôle dans ce débat.
Après cet aimable prélude commençait la satire du personnage, faite de verve , avec Tesprit, la malice et le tour hyperbolique que le genre autorise ou demande. Si jamais Marolles vit son portrait peint par Chapelain, en vérité il dut être content; il dut sentir, à la vigueur des traits, qu'il avait eu affaire à forte partie, à un artiste qui n'était pas dépourvu de ressources, et savait représenter fort plaisamment les ridicules et les défauts de ses agresseurs. « Jamais homme, continuait Chapelain, n'a plus brouillé do papier que lui (3) , ni fait perdre plus d'argent aux simples qui, prévenus do sa qualité et conseillés par leur foiblesse, s'imaginent qu'il traduit bien parce qu'il traduit beaucoup. Cependant, outre qu'il parle assez
(1) César d'Estrées, né à Paris en 1628, évéque de Laon en 1653, de l'Académie française en 1657, cardinal en 1671. Il mourut à Paris le 19 décembre 1694.
(2) Mémoires, vol. III, p. 225.
(3) Barbouiller du papier inutilement.
souvent mal françois, et qu'il n'a guères les fondemens de notre langue, il est tout à fait aveugle dans les anciennes, et, pour se jeter à tout, comme il fait , il n'a que de la présomption et de la témérité, par lesquelles il dupe la canaille. Jamais homme n'envisagea moins la vérité, n'entendit moins les auteurs, pour peu qu'ils soient difficiles, ne crut moins important de les rendre fidèlement, ni ne distingua moins les termes, pour les employer selon leur terminaison et leur corps ou selon leur âme et leur signification : témoin son amphore (1) et d'autres semblables. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'il ne conçut jamais moins la matière qu'il manie, n'eut moins de teinture des préceptes de l'éloquence et de la poésie, ni ne sut moins les principes de la philosophie. Avec tout cela, aucun n'eut jamais plus cette démangeaison, ce scribendi cacoethes du satirique (2), et ne pensa s'honorer davantage en se déshonorant. Tenez à bonheur de n'être pas à son goût ; c'est, pour vous, le meilleur signe du monde. 11 y a avantage d'être l'antipode de ces gens-là. »
Avec sa jactance habituelle, sa jalousie à l'égard de ceux qui s'occupaient de traductions, l'abbé de Marelles avait cherché querelle à Huet. Ce domaine lui appartenait; il se l'était réservé, et ne permettait à personne, ni à Perrot d'Ablancourt, ni à Chapelain, ni au jeune et savant érudit de Caen, d'avoir d'autres idées que les siennes, ou d'autres mérites que lui ,
(1) Allusion à quelque bévue de MaroUes.
(2) Juvénal, satire VII.