‹ Les ennemis de ChapelainChapitre 44 sur 122 · PORTRAIT DE MAR0LLE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE MAR0LLE

dans un genre dont il prétendait garder le monopole. « C'étoit assez que vous eussiez parlé des conditions requises à la bonne version, disait Chapelain, pour vous le mettreàdos ; et, comme ilétoitbienassuréquMlne trouveroit pas chez vous de quoi flatter sa vanité, il n^avoit garde qu'il ne vous attaquât, combattant pour cela envers et contre tous, tanquam pro aris et focis. S'il concevoit mieux ce qu'il lit , il ne vous auroit peutêtre pas im[)osé si effrontément dans ce qu'il allègue comme de vous ; son esiirit a la jaunisse, et ne vit jamais les choses comme elles sont (1).

« Cela n'est pourtant point plaisant, qu'il vous décrie ainsi en langue vulgaire auprès des jeunes palatins ; car, auprès des habiles, ce n'est que lui seul qu'il décrie. Encore, si ces calomnies-là ne tomboient qu'à vos secondes ou troisièmes productions, vous diriez qu'il veuille étouffer votre gloire à sa naissance. Vous me manderez en quelle disposition cet insulte (2) vous a laissé. >

DansceUelettresi intéressante, Chapelain, — ne nous en plaignons pas, — reparle un peu de lui, do sa querelle avec Marolles, et nous fournit à ce sujet de nouveaux renseignements. Ainsi, et il ne l'avait pas dit encore, il nous indique exactement le début et la cause première de la rupture : la traduction de Virgile, parue en 1649. Voilà l'origine du conflit bien

(1) Sous une forme plus pittoresque, c'est le mot de Montaigne : « Ceux qui ont la jaunisse, ils voient toutes choses jaunâtres. » Essais, liv. II,chap. xii ; p. 744, éd. Jos, V.Leclerc.

(2) Insulte , alors masculin et féminin. Richelet.

déterminée, d'après un témoignage sérieux , et avec une certitude qni nous avait manqué jusqu'ici. « Pour moi, disait Chapelain à Huet, je réputai à grande fortune, lorsqu'il s'avisa de n'être pas de mes amis, et de payer d'ingratitude les avis qu'il m'avoit demandés sur sa version de Virgile (1). Il se fâcha de ma sincérité et se figura que mes notes étoient pour lui des notes d'infamie, étoient des effets de jalousie ou de présomption. Il me mordit dans une de ses préfaces, sur une traduction que je fis à l'âge de vingt ans, sans nom, et pour complaire à des personnes de qualité de mes amies. Il entra depuis vilainement dans la conspiration de Menardière et de Linières, et fut le promoteur du libelle du premier (2), et son correcteur d'imprimerie. Et voilà qu'il s'est encore rué sur moi dans son risible Traité de i*Epique, que je n'ai point vu, et que je suis certain qui n'est pas digne qu'on le voie, vu la profondeur de l'ignorance du compagnon et les épines du sujet, et pour l'intelligence duquel les esprits les plus sensés et les plus éclairés ne seroient pas trop bons encore (3). »

Cette traduction faite « à Tâge de vingt ans, » est celle de Guzman d'Alfarache. Faut-il croire, comme le donne à entendre M. Tamizey de Larroque, que Chapelain aurait publié, en 1615, une édition française du roman espagnol, antérieure à celle de 1633? Nous ne le pensons pas, « Cette traduction de la

(1) Parue on 1649. 1 vol. in-f% Paris» Toussaint Quinet.

(2) La lettre du Sieur du Rivage, parue en 1656.

(3) Lettre à Huet, du 18 février 1662 ; II, 207.

Vie de Guzman d^Alfarache, nous dit le savant éditeur des Lettres de Chapelain (1), aurait donc été de 1615 et aurait, par conséquent, précédé de huit ans la lettre sur le poème d^ Adonis de Marino, qui est la première des publications de Chapelain insérées dans le Catalogue des œuvres laissées par les académiciens (2). » A notre avis, ce passage pourrait induire en erreur. En 1615, a à rage de vingt ans, » que Chapelain ait traduit l'ouvrage de Matheo Aleman, il n'y a aucun doute à cet égard : Taffirmation de Chapelain est formelle. Mais ce travail fut-il imprimé à cette époque? Rien ne le prouve; et il est impossible de le conclure des termes vagues employés dans la lettre à Huet. Aucun contemporain, aucun biographe, Marolles, Ménage, Goujet, Ch. Brunet, dans son Manuel dit libraire, personne ne parle d'une traduction de Chapelain antérieure h celle que nous possédons encore , et qui est de 1633 (3). Nous en donnons le titre malgré Sii longueur : « Le Gueux, ou la vie de Guzma d' Alfarache , image de la vie humaine, en laquelle

(1) Vol. II, p. 208.

(2) La préface de VAdone est de 1623. — Voy ce C&ta.logue dans VHistoire de l'Académie française, édit. Ch. Livet , vol. II, p. 519.

(3) De 1621 à 1633, il y eut diverses éditions françaises de Guzman d'Alfarurhe. Voy. La Bretagne à l'Académie, p. 90. — Aux éditions indiquées par M. Kerviler, nous ajouterons celle de 1639, 1 vol. in-12, Paris, sans nom do libraire , renfermant les deux parties. Bibl. nat.,Y*, 1207. B. — C'est Texemplaire do la maison de Condé. Sur la couverture intérieure , d'une écriture grossière du temps, sont écrits ces mots : Emigré, Condé, Chantilly.

toutes les fourbes, et toutes les meschancetez qui se pratiquent dans le monde sont plaisamment et utilement descouvertes (1). » De plus, si cette édition de 1615 eût existé, n'en trouverions-nous pas quelque trace, dans l'un de nos dépôts publics, à l'Arsenal , à Sainte-Geneviève, à la Bibliothèque nationale surtout, enrichie des précieuses collections du dix-septième siècle, de celles des frères Du Puy, de Huet, de Thou et de bien d'autres , où ne pouvait manquer la traduction anonyme de Chapelain? Et il ne s'agit pas ici , qu'on veuille bien le remarquer , d'une petite brochure qui peut s'égarer facilement; mais de deux volumes in-8** dont la disparition totale demeurerait inexplicable.

Chapelain se plaint que Marolles l'ait mordu en diverses occasions : ce n'est vraiment pas étonnant, car, de son côté, il se gêne fort peu pour heurter toutes les idées de l'abbé en matière de traduction. Puisque nous parlons de Guzman d'Alfarache, qu'on nous permette de dire un mot de VAverlissemenl au lecteur (2). C'est un véritable manifeste littéraire, qui révèle déjà le critique éclairé et le bon écrivain. De bons juges, MM. Ch. liivot et Kerviler entre autres, pensent que cette traduction de Guzman d'Alfarache n'est pas de Chapelain (3). Nous sera-t-il permis d'être d'un avis tout différent? M. Kerviler, il nous le semble, a sacri-

(1) 2 vol. in-8*, Rouen, Jean de La Mare, 1633, sans nom d'auteur; Bibl. nat., Y», 1207.

(2) Placé en tôto du premier volume.

(3) Voy. La Bretagne à l'Académie, p. 89 et suiv.

fié trop aisément cette Préface. Elle a bien Tair, au contraire, d'être de Chapelain ; car elle porte à chaque ligne , en quelque sorte , la signature de son auteur. Longtemps avant le De claris interpretibus , la préface de Guzman donne certaines règles de traduction, avec tout ce qu'il faut pour exaspérer Tabbé de Marolles et rabattre ses prétentions.! Traduire est une chose vile, déclare hardiment Chapelain ; et la traduction, en ceux qui la professent, présuppose une bassesse de courage et un revalement (1) d'esprit. Les généreux en dédaignent l'exercice , et rarement a-t-on vu d'esprit né à de grandes choses l'embrasser que par passe-tems, non plus que d'ouvrage traduit , avoir ou longue ou fameuse vie. »

r^e jeune traducteur de Matheo Aleman n'a garde de faire l'important; il n'enfle pas son rôle, et semble se moquer à l'avance des airs glorieux des Marelles futurs. Sauf le Plutarque d'Amyot, dont il fait un bel éloge , l'auteur anonyme traite traductions et traducteurs avec la dernière irrévérence. Il leà met tous à leur rang, et les rappelle à l'humilité de leur tâche, tout comme s'il n'était pas un traducteur luimême. La leçon est rude ; et, formulée dans cette langue si libre et si fière du seizième siècle, dont les vestiges demeuraient encore, elle ne manque pas de charme. « De toutes les versions maintenant dont notre âge regrattier (2) fourmille, le Plutarque seul a valu

(1) Pour ravalement ; au figuré : bassesse. N'est pas dan^ Richelet.

(2) Regrattier, « revendeur; celui qui achète des denrées,

son original ; il ne s'en voit point d'autre qui ait donné du nom à son autheur peu ou prou, et n'en desplaise à Viginère (I). Et certes, je suis d'opinion opiniâtre, quoi qu'en dient les intéressés , que la cognoissance de deux langues , quand elle seroit parfaite (qui est tout ce qu'on peut mettre en avant pour abonnir (2), cette affaire) n'est pas chose bastante (3), pour faire estimer un homme , davantage que pour bon grammairien : vil honneur, servile ambition. Ce n'est pourtant pas que j'en veuille blasmer l'usage, ni l'interdire pour cela: car, au contraire, je le tiens pour utile à chacun, et pour nécessaire à plusieurs , que les livres traduits en leur langue maternelle instruisent d'infinies choses, de la cognoissance desquelles ils seroient privés, pour ignorer celle en laquelle ils sont écrits. Mais je veux dire que ceux qui s'en meslent ne se doivent pas promettre aucune louange d'habileté ny de doctrine (qui est le seul et riche los (4) que les lettres peuvent donner à leurs nourrissons), veu que l'une ny l'autre ne se peut dire des idiomes , qui sont les instrumens des sciences, ains (5)

qu'il revend ensuite. » La Curne de Sainte-Palaye, Glossaire de l'ancienne langue française; 10 vol. in-4*, Paris, Champion, 1875-1882.

(1) Auteur de mauvaises traductions de César y de Tite^ Live, etc. Né en 1523, à Saint-Pourçain, Allier, mort en 1596. Dézobry dit 1592. Il fut secrétaire du duc de Nevers.

(2) Rendre bon ou meilleur.

(3) Suffisantef de l'espagnol bastante. Donné encore, en 1719, dans le Dictionnaire de Richelet.

(4) LoSj réputation, du latin laus.

(5) AinSf 0 mais, d

des sciences seulement qui ont les principes naturels et leurs démonstrations certaines. »

Cette manière de recommander les traducteurs et leurs œuvres était toute nouvelle ; elle dut singulièrement déplaire à l'abbé de Marolles, qui se proposait d'en tirer sa principale renommée. Le reste delà Préface, loin d'atténuer ce dédain, l'accentue encore davantage; et à ceux qui voudraient s'exagérer leur besogne, leur mestier, comme il dit, Chapelain avoue qu'il n'en fait pas le moindre cas. Ce n'est pas que le succès eût manqué à l'original , dont on vendit jusqu'à « cinquante mille volumes, » et qu'il n'espérât le même succès pour la copie. Mais « traduire est chose vile , » semble-t-il répéter avec affectation , et « les généreux en dédaignent l'exercice. » Pour achever de déplaire à Marolles, il avait un autre moyen : ajouter à ces déclarations hautaines des détails irritants sur le rapide débit du livre ; et entretenir « l'ami lecteur » de Taccueil bienveillant espéré pour le roman espagnol devenu français. L'abbé de Villeloin, au témoignage de Chapelain, était cupide de gloire^ « et jaloux de* tous ceux qui en ont acquis par leurs ouvrages, surtout en fait de traductions. Celles de M. d'Ablancourt l'ont mis à la mort (1). » Ce qui suit n'était guère capable d'apaiser les jalousies et les rancunes du futur assassin des poètes anciens. « Ayant de tout tems esté de cet avis, continuait le traducteur de Guzman,ie ne sçache rien

(1) Lettre de Chapelain à Huet, du 18 février 1662. Voy. plus haut, p. 134.

qui eust plas de répugnance à mon inclination que ce mestier, et l'ont m'eust pu conter merveilles , que je les eusse creiles plutôt que de m'y jamais penser voirassujelty. Je ne feins point à dire(l) que mon ambition m'eslevoit plus haut, et qu'elle me le faisoit croire au-dessous de mon pouvoir et de mes forces : car il est vray que je ne me suis exercé aux langues que pour m'en donner du plaisir, et non pas de la peine.

w J'étois en cette disposition d'esprit , quand l'estime que j'avois faite à quelques miens amis du Guzman espagnol les porta avec ardeur, jusqu'à oser dire im- • portune, à m'en faire entreprendre la version. Le pouvoir qu'ils ont sur mon âme et sur mes actions m*a doucement violenté à ce travail, et m'en a fait quitter peut-être de meilleur pour les contenter. Crois-moi , que c'est une force qu'on m'a faite, et je te le dis sans afection (2), mon nom que je cache pour la considétion susdite t'en doit lever tout soupçon. Or, de deux maux, c'est une espèce de bien de se rencontrer sous le moindre ; la peine en est bien supportable, lors qu'en cette occupation l'on rencontre un bon sujet et bien receu. Ce que le Guzman a eu à sa naissance avec tant de bon-heur, que non toute l'Espagne seule, mais

(1) Je n'hésite pas à dire. — La Bruyère, comme Chapelain, ami de la vieille langue et des vieilles locutions, disait encore, en 1687, dans Tespèce de préface placée en tète de ses Caractères : a Je ne feignis point d'ajouter..., o pour : a Je n'hésitai pas à... »

(2) Zèle excessif, attachement démesuré à une chose ou à une autre.

toute l'Europe, sans mentir, en a fait de cas si grands, qu'elle l'a creu le meilleur de tous ceux qui jamais ayent été foits en ce genre : et les curieux, en sa recommandation , ont remarqué avec estonnement du coui-s qu'il y a eu, qu en sept ans (1), de la première partie seule il s'est fait vingt-cinq impressions privilégiées, sans les falsifiées, et qu'il s'en est débité cinquante mille volumes du moins. Cette particularité , peut-estre basse et indigne de ce lieu, témoigne irréprochablement la commune opinion touchant sa valeur. Mais la mienne particulière ne passe pas si avant, et ne me prens pas pour te vendre mes denrées plus cher qu'au juste elles ne valent. »

L'autour analyse ensuite, et avec beaucoup de goût, avec un véritable sens critique, les qualités et les défauts de l'original espagnol. Il expose sa méthode de traduction, et les principes qu'il a suivis, pour ne pas f ruiner sa composition et sa tissure. » — « Que si les doctes, ajoute-t-il, trouvent cet ouvrage inférieur à ceux du passé, ils pourront, quant et quant (2), admirer la foiblesse du siècle, et luy en attribuer .la faute, car c'est le meilleur qui s'y soit faicl ; et que YEupfwrmion, ny la Justine qui l'ont suivy n*en appellent point : ils le perdroient tout net contre une si forte partie; il est le premier en datte, en quelque façon qu'on le prenne (3). Voilà ce queje tiens de Guz-

(1) De 1599 à 1606.

(2) En même temps. — « Ces mots, pour dire en même temps y ne se disent plus ni ne s'écrivent plus. » Vaug. Rem, — Richelet, Diclionn, /"ranç., 1719.

(3) La première partie parut à Madrid, en 1599, en casas de

man : lequel venant à entreprendre, le but de mon labeur a esté d'en faire voir non tout ce qui y estoit, mais tout ce qui en pouvoit plaire. Aussi , pour en user ainsi, je me suis souvent trouvé contraintd'y retrancher des choses inutiles, et d'y en adjouster de néces- ^saires, surtout en la liaison des sens , lesquels dans Toriginal sont fort descousus^ et s'entretiennent assez bien dans cette copie. Ainsi, sans témérité, je te dis qu'il n'a rien dit de bien qui ne soit icy; qu'il n*a rien dit de mal qui y paroisse, et que ce qu'il a deu dire y est le plus souvent. »

Chapelain termine cet examen de son œuvre et de son modèle par une petite exécution faite sans beaucoup de scrupule. Il avait un devancier, Gabriel Chappuis, dont la traduction, parue en 1600, avait valu eu France une grande célébrité au romancier espagnol (1). Rien n'égale le ton de pitié avec lequel Chapelain traite son prédécesseur. Celui-ci est égorgé, mais si gentiment qu'on ne songe pas à réclamer en faveur de la victime. « C'est à peu près, disait l'indigne émule dô Chappuis, le bien et le mal de ma traduction , laquelle je prévois bien , à l'abord , devoir être mésesti-

Vare« de Castro, 1 voL in-4*. Brunet, Manuel du libraire, art. Msiteo Aleman, — D'après le Dictionnaire de Dézobry, il y aurait eu une première édition à Anvers, en 1583, édition dont Brunet ne dit rien. Le pauvre Dictionnaire de Dézobry fourmille de renseignements inexacts. — Mateo Aleman était né à Séville, dans le milieu du seizième siècle, et mourut vers 1620. (l) Elle a pour titre : Guzmand d'Alfarache , 1 vol. in-l2, 1600. Voy. Brunet. — Nous n'avons pas trouvé cette édition à la Bibliothèque nationale.

mée, ou peut estre blasmée par des jugemens légers, comme inutile, puisque, diront-ils, elle a déjà esté faite une fois, et comme facile, puis que je me seray (sic) peu servir de cette première faite. A quoy mon honneur m'oblige de respondre, en premier lieu, que sans troubler la pauvre mémoire de Chappuis, lequel- 7 avoit mis la main, au jugement d*un chacun , il y avoit mal réussi , et si mal , que si ses œuvres premières luy eussent onc (1) donné du nom, cette dernière le luy ostoit sans remède. Ce n'estoit pas malice qui le tint, car le bon homme y alloit tout à la bonne foy ; mais il est vray que ce morceau estoit un peu trop friand pour son palais, et la seule nécessité le pouvoit faire jetter dessus. Aussi, la congnoissance de son mauvais exploiter en cela, et les plaintes que j'en voyois formées par tous les entendus, m'ont fait résoudre, ayant à mettre la seconde partie en lumière du mesme autheur (2), (rare et nompareille pièce, sans faire tort à celle-cy) de refaire encore la première, et de postposer (3) la peine que cette courvée me devoit donner au profit qui reviendroit au public de les luy bailler toutes deux d'une mesme plume et d*un mesme ancre (4), bien formées, si je Tose dire

(1) Onc on onqueSf o jamais. »

(2) La première partie seule avait été traduite par 0. Ghappuis.

(3) Du latin postponere • placer après. » — Courvée et Corvée, voy. Richelet , 1719.

(4) Ancrey par un a , dans ce sens et au masculin , n*est pas dans La Cume de Bainte-Palaye. — Jean-Baptiste de La Cume de Bainte-Palaye , de TAcadémie française en 1758 , né à Auxerre en 1687, mort à Paris en 1781.

148 LES ENNEklIS DE CHAPELAIN.

sans présomption. Je Tay àonc rebastie de nouveau, à ce seul dessein de ton utilité, amy lecteur. •

Il est intéressant de voir avec quelle vivacité et quelle chaleur il repousse Taccusation d'avoir rien einpriinté à son devancier. La défense est excellente. Mais sil'avocat Ta présentée « sans troubler la pauvre mémoire de Chappuis, » nous ne voudrions pas Taffirmer. Voidi d'ailleurs le passage, on en jugera : « tour le second poinct, disait Chapelain au lecteur, que la première version m'auroit servy , je te laisse à penser si je me voudrois servir d'une chose laquelle je rejette avec tout le monde pour mauvaise, et laquelle, pour la recognoistre telle du tout, je fais résolution de renouveller plustost que de corriger ; ce seroit t'àbuser et m' abuser moy-mesme, si je m'en voulois servir : ce seroit ou aux passages aisez , ou bien aux difficiles; aux aisez, non, car les choses faciles sont faciles et ne requièrent point d'aide ; aux difficiles encore moins, veu que si aux difflcultez il a voit rencontré de sorte qu'il méritast d'en estre imité , il l'auroit à plus forte raison aux choses faciles, et par conséquent auroit bien faict partout. Ce qui est contre le sens commun et contre l'opinion de ceux-là mesme qui ont fait cette objection. Icy, d'abondant (1), je te jure que, durant tout mon travail, ny par l'espace de plus de six ans avant, je n'ay ny leu, ni mesme veu celuy de Chappuis, tant afin de te pouvoir faire ce religieux serment, que de peur qu'il ne m'en restast quelque

(1) D'abondant, o en outre, en sus. » Nicot, Thrésor de U langue françoise, 1 vol. in-f% Paris, David' Douceur, IflOe.

impression autre que bonne, qui eust peu gesner mon sens, et captiver la liberté de ma veine. Mais, Sf^ns autre raison et sans autres sermens , je remets ceux qui me voudroient faire entrer en une odieuse concurrence (s'ils s*y entendent) à l'examen des passages espineux, et à la conférence des lieux par l'un et par l'autre touchez, où je m'assure que peu de sujection (1) les esclaircira de mon labeur et de sou ignorance.

» Que s'ils ne veulent ou s'ils ne peuvent l'y rendre, qu'ils lisent la seconde partie : c'est un sujet tout neuf, qui n'est ne veu ne touché par autruy et qu'on ne me peut imputer avoir desrobé ny emprunté de personne. lia façon dont je l'ay traictée prouvera sans réplique que, pour la première mesme, je n'ay eu ny l'efifect, ny mesme la pensée d'une telle vileté (2).

» Et les notes que, tant pour ma satisfaction particulière que pour ton profit, Lecteur, j'ay faite (sic), la traduction courante, sur les plus difficiles rencontres (lesquelles les apostilles montrent), serviront encore à te faire cognoistreque mon travail est de toute autre espèce que celuy d'autruy, tout autrement exact, et dressé de toute autre sorte à ton bien et à ton contentement. Ainsi, ce qneje te donne est un corps plein, accomply de tous ses membres, autant qu'il le peut estre, sans tare et sans doffaut, qui te puisse justement offencer. 11 est divisé en deux par-

(1) Sujétion^ « application. » Richelet.

(2) Vileté ou vieuté^ « bon et grand marché de toutes choses, 9 vilitas, Nicot, Thrésor de la lang. franc.

ties : la première a eu tant de celébrateurs (1) de sa bonté, qu'il est inutile icy d'en chanter les louanges : tu ne peux estre assez neuf dans les livres pour n'en pas sçavoir le prix. De la seconde, comme de celle qui a esté moins veue et qui n'est tombée qu'en bien peu de mains, je te diray que tu y verras surpasser ton espérance, et mesme ton désir : car, si l'autre a mérité de se faire imiter par tant d'autheurs, et d'estre suivie par un (2) de dessein formée, celle qui la suit (si elle ne terminoit point ses malheurs) (3) , mériteroit, non pas une, mais cent suittes en tesmoignage de sa perfection. »

Cette Préface qui renferme plus d'un renseignement utile, nous fournit aussi un très curieux échantillon de la prose de Chapelain en 1633. Celui-ci écrit à Huet en 1662, et lui parle de l'abbé de Marolles. « C'était assez, dit-il, que vous eussiez parlé des conditions requises à la bonne version, pour vous le mettre à dos. • Nous ne serions pas surpris que cette rude préface, écrite d'un ton si ferme, et quelquefois si fier, n'eût contribué pour une bonne part à irriter l'abbé de Marolles, « comme si elle eût été faite contre lui par prophétie. » Bien mieux encore que « la déclaration imprimée» de \Q\^ {^)^V Avertissement de 1633 avait tout ce qu'il faut pour froisser la vanité de « l'infâme traducteur » et augmenter son ressentiment. En fait

(1) Mot créé par Chapelain, du latin celebrator, a celui qui en vante un autre. »

(2) Chappuis.

(3) Les malheurs de Guzman.

(4) Voy. plus haut» p. 119.

VANITE DE MARQLLES. 151

de traductions, celui-ci ne pouvait soufiPrir qu'on eût d'autres idées que les siennes, et traitait en ennemi quiconque se permettait de le contredire.

Cette vanité s*étale avec une audace naïve dans les Mémoires de Marolles. Celui-ci les termine par cette formule modeste, tout à fait digne de César ou de Napoléon dictant leurs Commentaires : € J'écrivois ces choses le 15 du mois d'octobre 1655, qui est la treizième du règne de notre glorieux roi Louis XIV (1). • Mais cela n'est rien, comparé à TEpître du début. La dédicace a pour titre : « A mes proches et à tous mes illustres amis. s> L'abbé les prie de modérer leur enthousiasme pour son œuvre, et de lui épargner le péril d'une admiration qui pourrait soulever la jalousie des envieux. Marolles suppliant ses amis de ne pas l'accabler de leurs louanges et d'épargner sa modestie ! la précaution est risible. C'est le comble de la fatuité, cette fatuité dont Molière se moquera en 1659 dans la personne de Mascarille et de Jodelet, et que nous allons prendre ici sur le fait.

« Quant à mes amis, écrit Tabbé de Marolles, je les conjure de supporter mes défauts. Je leur demande aussi la grâce de ne me livrer pas à la rigueur des juges impitoyables en matières de livres, et de ne chargerpasmon ouvrage de louanges excessives, si, par hasai-d, il y avoit quoique chose qui fût à leur goût : car, je sais le danger du précipice où ces sortes de louanges mettent* ce qu elles veulent élever trop haut. Oui, messieure, si j'en étois cru, ni vous ne déchireriez

(1) Mémoires^ p. 393, édit. in-12.

point ces petits mémoires, que j'ai bien voulu honorer de votre nom, ni vous n'en feriez point aussi tant d'état, par un excès de votre civilité, que d'autres qui écriveiit mieux que moi s'en pussent offenser. Mais vous êtes trop obligeans ot trop judicieux , et comme je n'ai pas sujet de craindre le premier, j'en ai beaucoup moins de me défier du second ; car, pour en dire la vérité, ce dernier danger ne menace que ces hautes tôtes dont la renommée [lorte le nom et la gloire en tant de régions, et il n'egt redoutable que pour ces beaux esprits qui ont cent bouches qui parlent en leur faveur , et cent plumes qui célèbrent tout ce qu'ils font. »

Une recommandation , placée à la suite de l'Epître, a quelque chose de plus réjouissant. Marolles s'y plaint d'un ton mélancolique, des rigueurs delà fortune à son endroit, et de l'abandon où on laisse les gens de lettres. Et cependant il n'avait pas trop à se plaindre du sort. Il n*avait rien obtenu h titre d'écrivain , mais il avait été pourvu de bonne heure, avant d'avoir fait grand'chose pour mériter une faveur quelconque. Toutenfant, en 1609, il reçut de Henri IV l'abbaye de F^eaugerais. Des convenances de famille faisaient abbé avec abbayes un enfant de dix ans ; et M. de la Guôle, archevêque de Tours, lui envoyait ses lettres de tonsure dès le mois de mars 1610. « Ils eurent donc dessein de me faire abbé, raconte-l-il de ses parents, ayant d'ailleurs un aîné assez bien fait qui doniioit de grandes espérances de maintenir la famille, et jugèrent à propos de faire mon frère Louis, plus jeune que moi d'un an, chevalier de Malte.

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