‹ Les ennemis de ChapelainChapitre 46 sur 122 · VANITÉ DE MAR0LLE8. 1S · texte numérisé non relu

VANITÉ DE MAR0LLE8. 1S

en a point de plus négligées que celles qui s'adonnent aux lettres ; et le petit nombre de bienheureux en ce genre-là (je n'en connois aujourd'hui que deux ou trois) ne doit point imposer, ni faire de conséquence à tous les autres. Je sais ce qui en est par ma propre expérience, et par celle de quelques-uns de vous et de plusieurs qui sont morts et que j'ai connus , sans que je m'imagine qu'on ait dessein de me faire changer d'avis.

« Croyez-moi , messieurs , pour prétendre aux faveurs de la fortune , il ne faut que se rendre utile ou complaisant à ceux qui ont beaucoup de crédit et d'autorité; être bien fait de sa personne , flatter les puissans , souffrir de leur part en riant toutes sortes d'injures et de mépris , quand ils trouvent bon d'en user de la sorte ; ne se rebuter jamais de mille obstacles qui se présentent; avoir un front d'airain et un cœur de rocher 9 insulter sur (1) les gens de bien persécutés , dire rarement la vérité, et paroître dévot, quoique l'on abandonne toutes choses pour ses propres intérêts. Apres cela, tout le reste est inutile. Mais, quoi qu'il en soit, ne faisons point le mal, afin qu'il en arrive du bien ; révérons les puissances souveraines avec tous les respects qui leur sont dus, et souvenons-nous que la courte durée de notre vie nous défend de concevoir ici bas de longues espérances, et que nos jours s'écoulent tandis que nous parlons (2). >

(1) Insulter sur..,, pris dans son sens étymologique, insultAre, a sauter. » Ce mot, pris ainsi au propre, n*est pas dans Richelet ; il ne s'y tronve qn*avec le sens figuré d'outrager.

(2) Mémoireêf p. vu.

L'abbé de Marolles se souvient avec humeur qu'en diverses occasions , en 1650 et en 1651 , il a ff^it présent de ses œuvres à la reine de Suède et au duc d'Orléans, sans qu*on ait songé à le payer de sa peine. Ainsi, en 1650, à la prière de Du Maurior, il offrit sa version de Lucrèce h la reine Christine, qui oublia dç le remercier, ou peut-être pensa que ce n'était vraiment pas la peine. « Toutefois , raconte l'abbé de Marolles , cela ne servit de rien ; et je ne sais pas même si elle reçut le livre... Du moins, n'en ai -je point reçu de réponse, contre la coutume de cette princesse, qui étoit alors assez libérale de ses complimens aux gens de lettres. Quoi qu'il en soit , le livre n'a pas laissé d'être assez bien accueilli du public (1). »

Marolles ne parle jamais autrement de lui-ipéme : fort mécontent des autres, il est en revanche fort content de lui et de ses œuvres. Son extrême suffisance , qui en fait un Don Quichotte littéraire , a je ne sais quoi de gai^ qui excite le rire plus que la mauvaise humeur. Chapelain le connaissait à fond ; et, en quelques mots, sans le calomnier, il a fort bien dépoint le personnage, quand, en 1660,, il disait de lui : « Il a de la naissance et auroit les mœurs commodes, si l'amour de la louange ne le perdoit et ne l'étrangloit(2). »

L'abbéMoJVilleloin avait une haute opinion de luimême et tenait rigueur à ceux qui osaient le décrier. Ménage raconte à ce sujet une plaisante anecdote : elle

(1) Mémoires, vol. 1, p. 354.

(2) Lettres de Chapelain, vol. II, p. 77.

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