‹ Les ennemis de ChapelainChapitre 53 sur 122 · C08TAR ET GIRAC · texte numérisé non relu

C08TAR ET GIRAC

nuscrit avant que l'ouvrage fût imprimé. Il le prouve par un passage du Menagiana , passage formel , et qui renferme des détails si précis , qu'il est difficile de révoquer en doute un tel témoignage. « Je passois par le Mans , raconte Ménage , dans le temps que la Défense fut achevée. M. Costar m'en donna deui exemplaires (1) : Tun pour être envoyé à M. de Pinchesne, neveu de M. de Voiture, et l'autre à M. Conrart. Il me dit qu'il se soumettroit volontiers à tous les changemens qu'on y voudroit faire, soit qu'on voulût y ajouter ou retrancher. Une des copies fut communiquée à M. de Balzac, qui envoya des corrections. Cependant l'ouvrage s'imprima; et parce que ses corrections arrivèrent dans le temps que l'impression fut achevée, on lui manda qu'elles étoient venues trop tai*d ; et le livre parut tel qu'il étoit , dont il eut quelque chagrin (2). »

Il nous le semble, le récit de Ménage ne laisse pas la place au moindre doute sur la conduite de Costar en cette occasion. Sa mémoire est bien assez chargée, sans qu'on aille lui jeter à la figure une infamie dont il était parfaitement capable , mais qu'il n'a pas commise. Bayle, avec sa sagacité accoutumée, explique ce qu'il y a de louche dans toute cette affaire. Après avoir cité le témoignage de Ménage, il ajoute : « Gela n'empêche point que beaucoup de gens necroientqu'on se joua de Balzac, et que les excuses empruntées de ce que le neveu de Voiture fit imprimer, sans en avertir

(1) Dans le sens de copies.

(2) Menagiana, I, p. 184.

Costar^ sont de pures avanies. lia guerre des auteurs a ses ruses, aussi bien que celle dos souverains; et, apparemment, c*ost un stratagème des combats de plume que ce qi^i fut pratiqué en cotto rencontre envers Balzac. L'impression alla son train et sortit son plein et entier oiïbt, m.Ugré les fortes oppositions qu'il faisoit signifier par M. Conrnrt (I). »

En 1654, Costar publia la Suile de la Défense de M, de Voilure. Nou?^ n'en parlerions pas, si nous ne trouvions, dans las piquanLs comraénigos de Tallemant, un coup do grifTo à l'adresse do Conrart, et un nouveau ti-ait de la platitude du caractère du triumvir. « Il n'osait contredire, nous dit M. Fournel, et abondait toujours dans le sons de ses interlocuteurs, à moins que ce ne fussent de petites gens. » L'historiette suivante n'est pas pour inûrmer ce jugement. « Sur cette Suile de la Défense de Voiiuref raconte Tallemant, Costar pria Conrart de lui dire son avis. L'autre lui écrivit que le monde étoit scandalisé de ce qu*il dôchiroit M. de Balzac, car colle fois il lève le masque et ne raille plus, et aussi de traiter si mal M. de Girac sur une chose où il n'y avoit motif; c'est sur je no sais quel passage. Coslar lui répondit en colère qu'on avoit bien raison de lui avoir donné avis qu'il étoU plutôt pour Girac que pour lui. Conrart, qui a toujours de la bile do reste, monte sur ses grands chevaux ; Costar cale la voile, et lui demande pardon (2). »

(1) Art. ThomM de Girac.

(2) Hiêtoriettei, IV, 153.

009TAR BT GIRAC. 201

Cette querelle, qui durait encore 1658, avait su9«cité « trop de volumes. » Elle avait été poussée, dit Bayle, « aux dernières extrémités que nôtre langue puisse souffrir dans dos ouvr.nges sérieux. » La bravoure n'y fut pas du côté do Costar. En 1058, il fit un coup digne de lui et de son courage. Gii'ac allait pu* blier une réplique à V Apologie parue en 1657. Pour se débarrasser de son adversaire, Costar ne trouve rien de mieux que de lui former la bouche, et de lui faire défendre, par sentence du lieutenant civil, de publier son livre. Le 25 octobre 1G58, Gui Patin écrit à Falconet : « M. de Girac y a répondu , et envoyé ici sa copie. M. Costar, qui en a eu le vent, a présenté requête contre l'impression do ce livre, et a obtenu qu'il ne s*imprimeroit point ; môme ce qui en a été commencé en a été saisi (1). »

La peur était visible dans ce procédé, et Bayle compare avec raison la conduite de notre homme à celle d'un gentilhomme « qui, dans unequerelle d'honneur, auroit son recours au juge du lieu, et non à son épée ». Bayle savait comment s'y prennent certaines gens pour étrangler un auteur et étouffer une discussion ; il s'indigne d'une telle lâcheté. « Il est honteux à un bel esprit, dit-il, qui s'est battu quelque temps avec sa plume, de la quitter pour se servir dos armes du magistrat. C'est visiblement lâcher le pied , quitter le champ de bataille, jeter son bouclier et son épée, pour gagner plus promptement un asile, pour s'aller cacher avec plus de diligence derrière un au-

(1) Vol. III» p. 95, édit. RéveUlé-Parise.

tel. Girac n*eut garde de se taire, et insulta bien son homme. » Le livre s'imprima en Hollande, àLeyde (1), et parut en 1660, sous ce titre : Réponse de M. de Girac à M. Costar.

Au mois d*avril 1659, Chapelain écrivait à Spanheim (2), à Heidelberg : « UAristippe de mon défunt ami passe avec raison pour la pièce de toutes les siennes qui est la plus accomplie. M. de Girac avoit répondu à son adversaire (3), et la réponse étoit presque achevée d'imprimer, lorsqu'elle fut saisie par Tordre du magistrat, sous couleur qu'elle étoit injurieuse à sa partie. Ainsi, le livre est arrêté , et s'il ne s'imprime en Hollande, il y a danger qu'il ne paroisse jamais. Cela en a aiguisé la curiosité, et le général du monde blâme ce procédé inouï entre gens de lettres, plusieurs s'imaginant que la suppression en a été procurée non pas à cause des injures, mais à cause des raisons. S'il perce un jour les ténèbres qui Tenveloppent, on verra si cette imagination est bien fondée ou non. »

Quand l'ouvrage a paru. Chapelain tout joyeux, s'empresse de féliciter Tauteur. Au ton de l'éloge, à la vivacité des applaudissements, vous sentez que Chapelain ne voit pas seulement en Costar l'adversaire de

(1) Chapelain dit à Amsterdam. Lettres de Chapelain, vol. II, p. 106. Edit. de M. Tamizey de Larroque.

(2) Ezéchiel Spanheim, né en 1629, mort en 1710; gouverneur du prince palatin; II, 30. — Frédéric Spanheim son frère, 1632-1701, fut professeur à Heidelberg,

(3) Costar, adversaire de Balzac , dans la pensée de Chapelain.

Balzac. Le 20 janvier 1661 , il écrit à Girac; il le remercie, lui dit-il , « de ce volume imprimé en Hollande, qui met si hautement votre honneur à couvert, et qui montre si clairement la turpitude de votre adversaire. Vous pouvez penser que cet ouvrage demeurera sans repartie et que, par sa force, vous avez fermé et cadenassé la bouche à vos lâches ennemis. » Nous avons dit plus haut ce que nous pensions de la conduite du défenseur de Voiture; nous ne croyons pas devoir modifier notre jugement. Quant à ses intentions, c'est autre chose : nous ne voudrions pas nous en porter garant. D'après certain aveu, au contraire, il semble singulièrement sujet à caution. C'est une lettre écrite par lui qui commande cette réserve. Elle porte la date de 1658, époque de la publication de Y Apologie et de la suppression de la réponse de Girac. Elle est insérée dans le Menagiana, à propos d'une folie attribuée à Bautru, homme d'esprit, célèbre par ses bons mots et ses plaisanteries (1). « On prétend que le cardinal de Richelieu ayant demandé un jour à Balzac s'il ne se portoit pas mieux, Bautru, sans donner le temps à Balzac de répondre, dit au cardinal : Comment pourvoit' il se bien porter? Il ne parle que de lui*méme ; et à chaque fois il met le chapeau à la main : cela l'enrhume. Costar, mieux instruit de la chose, la conte autrement, dans une lettre adressée à Bautru lui-même et imprimée l'an 1658, sept ans avant la mort de Bautru. C'est la cinquantième du tome P'.

(1) Guillaume Bautru, comte de Serrant, mort en 1665, et Tun des premiers membres de T Académie française on 1634.

« M. de Balzac, lui dit-il, est le seul qui me reste des » triumvirs dont vous avez fait mention. Ce que vous » lui mandâtes par l'un de ses confidents, sur le su- » jet de ses fréquentes fluiions , que vous attribuiez » à la mauvaise coutume qu'il avoit de parler tou- » jours de soi-même, et de n*en parler jamais qu'il » ne mit la main au chapeau, et qu'il ne se tint dé- » couvert, étoit sans doute une raillerie aussi cruelle » qu'elle étoit ingénieuse ; et s'il ne mourut point de » ce dangereux traif , qui le perça de part en part, con- » fessez, s'il vous plaît, que les miens qui ne faisoient » que l'effleurer et que le chatouiller, sont innocents » du meurtre dont vous m'accusez (t). »

Girac mourut peu d'années après son antagoniste , vers le mois de juin 1663, et non le 2 janvier^ comme le dit le Dictionnaire de Moréri. Bon ami de Balzac, il l'était aussi de Chapelain , qui incline plus vers l'opinion de Tallemant, que vers celle de Dayle. Le chantre de la Pacelie semble savoir gré à Girac d'avoir repoussé les attaques détournées de Costarcontre Balzac. En 1663, il parle du conseiller au présidial d'Angoulôme avec une bienveillance marquée, et exprime le regret que lui laisse sa mort. Le 17 juin 1663. il écrit à M. do la Place, écuyer de M"« d'Alençon (2) à Angouléme : « Je compte entre mes avantages et mes consolations, lui dit-il, après la perte que vous m'ap-

(1) MenagiantL, vol. III, p. 225.

(2) Elisabeth d'Orléans, dite M"* d'Alençon, seconde fille de Gaston d'Orléans , frère de Louis XIII. Elle épousa le duc de Guise en 1667, et mourut en 1696.

prenez que j'ai faite de M. Oirard (1) et de M. de Gilac , que Dieu vous conserve si bien disposé à leur succéder dans l'aQeclion qu'ils avoient pour moi» et à faire quoique estime de la mienne. »

L'histoire des relations de Costar et de Balzac est curieuse. Chez Tun , ce fut affaire de vanité , et question d'intérêt chez l'autre. Costar cherchait les amis en vue, ceux qui pouvaient laisser tomber sur lui quelque rayon de leur gloire ; Balzac appela à lui les hommages de tous et dépensa une bonne partie de son adresse, de son industrie et de son zèle à se former une cour brillante des beaux esprits du temps, occupera célébrer sur tous les modes et sur tous les tons la gloire du maître et la splendeur de son génie. C'étaient là comme des satellites gravitant autour de l'astre qui leur envoyait sa clarté. On com«prend le part^ qu'un habile homme pouvait tirer, pour sa renommée, de ce nombreux cortège de courtisans , tous entraînés à sa suite , et marchant en cadence dans l'orbite qui leur était tracé. C'est ce qui explique tant de douceurs , tant de caresses prodiguées à tout Qatteur disposé à entrer dans le concert ; ce qui explique, en particulier, Tindulgeace de Balzac, sa faiblesse obstinée pour Costar , malgré les réclamations , les réticences et les avis discrets de Chapelain. Celui-ci distribue des compliments à tout

(1) CUude Qirard, archidiacre d'Angouléme , éditeur des Lettres familiéreM à M. C/iapeUin, 1656 ; des Lettrée à M. Con» rtirt^ 1659, et des Entretiem de M. de Balzac, 1667. -^ Ltttce à M. de La Place; II, 311.

le monde pour ne pas être mordu ; Balzac , pour être encensé. L'auteur du Socrate chrétien aime ces adulations , les recherche , les encourage et , quels que soient leurs vices ou leurs défauts , ne peut consentir à perdre aucun de ceux qui le flattent. C'eût été diminuer le nombre de ses courtisans : un pareil sacrifice était au-dessus de ses forces et il n'en était pas capable.

Chapelain a beau l'avertir que l'affection de Costar est trompeuse, que ses hommages sont intéressés, que cette amitié n'est pour le triumvir qu'objet de parade et rien de plus, il fait la sourde oreille et continue de combler cet ami suspect de ses attentions et de ses bonnes grâces. Cet échange de cajoleries, ce commerce assidu de lettres exaspéraient Chapelain. Au fond, il abhorrait Costar, et il eût bien voulu le voir « rejeté dans les ténèbres. » Il enviait à l'ambitieux pédant ce titre de gloire dont il le jugeait parfaitement indigne. Le 6 novembre 1639 , il écrit à Balzac. « J'ai fait voir, lui dit-il avec humeur, la lettre de M. Costar (1) à tous nos amis et amies, et en ai laissé prendre copie à qui a voulu , tant pour lui faire honneur que pour vous faire justice. »

Sous ces paroles un peu sèches se cachait l'expression d'un regret. Balzac le comprit, et, comme pour se faire pardonner une telle amitié , il répondit en quelques termes dédaigneux. « Vous avez donc mon-

(1) La lettre de Costar a à M. de La Thibaudière, » dont Chapelain parlait à Balzac dans sa lettre dn 30 octobre 1639. Voy. plus haut, p. 165,

tré à nos amis et à nos amies la lettre de Monsieur ***. Il se tromperoit, s'il s'imaginoit là-dessus que je voulusse faire trophée des louanges qu*il me donne, et que je fusse encore affamé d'une viande dont je suis soûl, il y a longtemps. N'ayez pas peur que sa profusion me fasse changer de volonté, ni qu'elle me donne envie d'écrire des lettres (1). »

Le 27 novembre 1639, Chapelain s'explique clairement et, au risque de déplaire à son correspondant, ne se gêne guère pour dire quel cas il fait d'un tel panégyriste. « J'ai fait voir la lettre du Triumvir à nos amis, écrit-il à Balzac, pour payer à son esprit la part qu'il vous a voulu donner dans cette longue pièce, laquelle néanmoins quelques-uns , qui le connoissent mieux que moi , jurent qu'il a bien plutôt fait (sic) pour la vanité que pour votre gloire; et qu'il eût été bien empêché de tous ces lambeaux dont il l'a tissue, s'il n'eût trouvé un sujet comme le vôtre , pour les employer. Je ne vous ai point considéré là-dedans comme ayant nécessité de ses éloges et apologies ; j'ai seulement voulu témoigner à ceux à qui je les ai fait voir , que je faisois le bien contre le mal , et qu'entre son humeur et la mienne il n'y avoit guère de ressemblance (2). B

Ce bien, Chapelain le faisait en maugréant quelque peu et en l'accompagnant de singulières réserves. Avec une malicieuse liberté, il répète sur tous les tons que Tencens de Costar est de qualité inférieure ,

(1) Edition de 1665, p. 82i:

(2) Lettre à Balzac , du 27 novembre 1639; I, 532.

et y sans le dire expressément, insinue à Balzac qu'il ferait bien de le mépriser. « Je suis bien aise , lui écrivait-il huit jours auparavant, le 20 novembre, de voir que nous sommes du même avis pour Téloquence du Triumvir. Vous eussiez pu seulement, lorsque vous dites qu'elle tient plus de La Motte (1) que de Cicéron, dire justement que du Biilzac, puisque son éloquence est françoise et qu'il vous dit en grossas lettres qu'il a toujours eu dessein de vous imiter (2). •

Un tel enthousiasme pour l'éloquence rouillée de Costar n'avait rien d'encourageant ; aussi Balzac mettait^l un médiocre empressement à communiquer des pièces dont on diisait tant de bien. Mais Chapelain ne lAche pas piîse, et, pour dernière vengeance, après s'être bien nooquô , il condamne Balzac à lui envoyer ces divers morceaux de rebut. « Il me semble, lui dit-il le 15 janvier 1640 , que vous m'avez fait un peu de tort de ne m'envoyer point de copie de la lettre du Triumvir. Quoique ce no soit qu'un recueil et un ouvrage de pièces rapportées, le langage du moins en est à lui; et votre exemple a fait que, pour l'ordinaire, ce langage a ses grâces. Au cas que cela se trouve en celle ci , je vous la demande, et je serai bien aise de voir ses allégations en un stylo imité du vôtre (3). »

(1) La MoUie lo Vayer, né à Paris en 1588, mort on 1672 ; de l'Académie française on 1639. — Le Dictionnaire de Dézobrj le fait naître en 1558 I

(2) Lettre à Balzac, du 20 noveml>re 1639; I, 529.

(3) Lettre à BalzM , du ih janvier 1440; I» Sj».

C08TAR BT BALZAC. 209

Le 29 janvier suivant , il avait en main la lettre de Ciostar. Il ne Ta pas encore examinée à fond, qu'il en parle sans beaucoup de respect. « Le remerciement de M. Goustard est fort beau, écrit-il , mais toujours à sa mode. Je le veux revoir plus d'une fois et le^rderai toute cette semaine (1). » Enfin, quand il a bien hi le beau remerciement, il le rend à Balzac à Tépoque axée, avec ces quelques mots manifestement moqueurs : « Je tous renvoyé , écrit-il le 5 février , vos deux lettres du Triumvir et du secrétaire architeole (2). La première est fort belle et bien du beau cdraetère de l'homme qui vous Ta écrite ; si elle a attiré une réponse, je ne serois pas marri de la voir (8). »

Bal^c paya, en effet , les louanges de Costar d'une longue réponse : c'est un véritable discours (4). Singiuiier moyen , en vérité , de calmer les susceptibilités de Chapelain ! Mais le maître savait le secret de tout éoncilier : il décochera en particulier quelque noaveau trait bien acéré contre Costar, et, à la faveur de cette petite trahison , il fera passer les éloges qu'il lui adresse. « J'attends impatiemment, écrit Chape*lain le 27 février 1640 , le discours que vous avez envoyé au Triumvir, et je ne doute point qu'après

(1) Lettre à Balzac, du 29 janvier 1640; l, 565.

(2) Le secrétatire architecte est Constantin Uuygens, né à La Haye en 1596 et mort en 1687 ; il était secrétaire des Etats de Hollande : c'est le père du célèbre astronome.

(3) Lettre à Balzac, du 5 février 1640 ; I, 568.

(4) La réponse de Balzac est intitulée : De la grande éloquence ; à M. Costar. Edition de 1665, p. 519.

GT)ogle

ravoir lu , je ne lui alloue pour bonnes toutes ses hyperboles et toutes ses pâmoisons... Son afTaire n'est qu'ambition. M. de Voiture en a fait son ami particulier et en parle toujours comme d'un homme rare. »

Quelques jours après, le 8 mars. Chapelain loue d'un ton railleur le Discours envoyé à Vhomme rare ; il ne peut s'empêcher de se montrer quelque peu suiv pris, sinon jaloux , de l'honneur fait à un tel personnage. « J'ai lu avec admiration , dit-il à Balzac , la réponse que vous avez faite à M. Coustard , et j'ai trouvé qu'il y avoit lieu d'expirer de ravissement, non seulement d'en pâmer pour un quart d'heure. La pièce , en effet , m'a semblé digne de toutes les plus grandes louanges qu'il lui a su donner ; et je suis as* sure que , dans l'éloge qu'il vous en a fait , il n'y a pas une seule hyperbole. Il reste à la faire voir à nos amis et à nos amies , et à les gratifier d'une si belle et exquise lecture , à quoi vous croyez bien que je n'ai garde de manquer, pour l'honneur de l'un et pour le contentement des auti*es, et je suis bien certain de vous en mander des satisfactions et des applaudissemens étranges (1). »

Puis, comme Balzac semblait insinuer que son ami tenait rigueur à Costar et jugeait mal de lui par un reste de rancune , Chapelain se défend noblement d'un tel soupçon. « Quant à trouver à redire, ajoutet-il, à la grâce que vous avez faite à cette personne, vous me connoissez trop généreux pour en être capable ; et il y a longtemps que, dans une douleur plus

(1) Lettre à Balzac , du 8 mars 1640; î, 579.

fraîche, je lui ai été moi-même civil et Tai confondu de la noblesse de mon cœur, si je Tose dire, et de ma courtoisie. C'est Tavantage que vous et moi pouvons prendre sur les âmes basses de maîtriser notre passion et de pardonner aux infirmes. Pour moi , je n'ai jamais plus de plaisir, que quand la fortune me donne sujet de montrer la différence qu'il y a entre mon courage et celui du commun des hommes. Je ne m'aperçois que bien tard que je me loue assez franchement et que je vous fais une confession , non pas de mes fautes, mais de mes perfections. »

Mieux que cela: en cette même année 1640, Balzac s'intéresse vivement à la pleine réconciliation de Costar et de Chapelain , brouillés ensemble depuis l'affaire de 1634, et mal raccommodés en 1638. C'est lui qui triomphe des répugnances de Chapelain à pardonner, lui qui prépare le traité de paix et qui, à travers mille difficultés , veille à ce qu'il ne soit pas rompu. Le 10 juin 1640, Chapelain écrit à Balzac, et, après lui avoir parlé de plusieurs choses, il ajoute : « Mais c'est trop, ayant à vous répondre sur un article de votre lettre bien plus important , puisqu'il s'agit de recevoir un nouvel ami dans mon cœur. Et, certes, monsieur, il n'y auroit rien de si aisé à me persuader que d'aimer un homme que j'estime , si je n'avois eu des raisons de croire qu'il ne m'estimoit pas , et que , par conséquent , il étoit fort éloigné de m'aimer. Je ne vis que d'amitié , ou bien je ne sens de consolation dans la vie que celle qui me vient du commerce de mes amis ; de sorte que , si votre souveraine éloquence m'assureque ce grand changements'estfaiten M. Cous-

tart, et qu'il veuille fort aimer celui qu'il méprisoit fort; si vous me voulez servir de caution que son amitié sera généreuse et sincère et qu'il m'avertira, à l'avenir , de mes défauts par charité , plutôt que par jalousie, et en particulier plutôt qu'en public, sur votre parole, je lui ouvrirai mon cœur et lui donnerai place dans un lieu qui est assez noble , et qui ne reçoit rien qui n'ait le caractère d'une magnanime bonté... Je l'y reçois donc sans condition, pour ce qu'il le veut , pour ce qu'il le mérite et pour ce que vous le désirez ; et je ne vous dirai rien davantage pour le passé , sinon qu'une des choses qui m'y a le plus touché a été de voir qu'un honnête homme (1) entre miUe, sans sujet, ait mieux aimé être mon ennemi que mon ami ; et pour cette heure , je vous dirai que son amitié, si elle est sincère, me sera d^autant plus chère, qu'il lui aura fallu faire plus de chemin pour me la donner (2).

Balzac avait son plan , en travaillant ainsi à rapprocher les deux adversaires: il voulait les retenir également l'un et l'autre^autour de lui. Aussi, encouragements, promesses, assurances formelles, il ne néglige rien pour mener à bonne fin sa négociation. « Je ne puis assez louer, écrivait-il à Chapelain, le bon sens , la sagesse et la magnanimité que vous ap* portez dans le traité dont je vous ai fait l'ouverture, j'espère que le succès en sera heureux et que vous ne

(1) Vhonn^ homme^ au dix-sepUéme siécla» est le vir honestus des Latins, l'homme bien élevé, qui a reçu une éducation distinguée.

(2) Lettre à Balzac, du 10 juin 1640 ; I, 637.

COBTAR ET BAX»ZAC. 213

me reprocherez point ma crédulité y ai ne vous repentirez de la confiance que vous avez eue en moi... J*ai toutes les certitudes morales qui se peuvent avoir de la foi d'un autre , et si je n'étois assuré par là de vous donner un ami à toutes épreuves , je n'aurois garde d'être Tinslrument de la nouvelle amitié que je vous propose (1). »

Quant la paix est enfin conclue, paix bien précaire d*ailleurset bien fragile, Balzac s'applaudit du succès de son œuvre. Il félicite Chapelain en termes enthousiastes, et, le 10 juin 1640, il lui écrit avec cette emphase qui lui était familière : « Vous âtes le dernier des bons et des magnanimes ; et s'il y a encore de la générositô sur la terre, disons hardiment qu'elle se cache dans votre cœur , et qu'elle se manifeste dans vos paroles. Celles que vous avez écrites à M. Coustart, pour réponse à sa lettre, m'ont si fort satisfait en toutes façons que je ne sais ce que j'en dois le plus estimer... Elles apprivoiseroient les tigres etenchanteroient les dragons. » Puis , avec une confiance un peu intéressée, il se portait garant des dispositions nouvelles du vilain homme et tâchait de gagner Chapelain par l'espérance des hommages que celui-ci en recevrait désormais. « Je ne doute point qu'à l'avenir, ajoutait-il, il ne soit un de vos plus grands admirateurs; et que, vous connoissant tel que vous êtes, il ne vous donne son cœur ^. qui est un des plus nobles et des plus fermes que je connoisse (2). »

(1) Lettre XX, Uv. XXII, édit. de 1666.

(2) EdiUon de 1665, p. 824.

C'était s'avancer beaucoup. Le 16 juin 1640, Chapelain cédait aux instances de Balzac, et, dans le but aussi d'assoupir cette désagréable querelle, il adressait de nouvelles lettres de grâce à M. Coiistart à Saint- Lignières (1). L*épître est fort belle, d'une parfaite courtoisie, écrite avec beaucoup de force et de dignité, et une rare délicatesse de sentiment. Chapelain promet d'oublier le passé, et, pour un avenir qui devait être bientôt troublé encore , il conçoit les meilleures espérances de cette amitié. « J*en attens, dit-il à son ancien détracteur, des consolation: proportionnées à la vertu dont j'apprens que vous faites étroite profession, et à la beauté de votre esprit, qui ne m'est pas connue d'à cette heure. Je vous offre, de mon côté, parmi beaucoup de défauts que vous n'ignorez pas et qui me font renoncer à votre estime , un cœur qui est assez généreux pour prétendre à votre affection et pour la mériter. C'est toute ma richesse , et de quoi je paye ; c'est ce qui m'a acquis ce que j'ai d'illustres amitiés, et c'est ce que j'espère qui vous attachera à la mienne avec des liens qui ne se romperont(5ic) jamais. Il est, à la vérité, un peu sévère dans les maximes de la vertu , et, en cette matière , sa délicatesse a quelque chose de rustique. En récompense , il ne sait ce que c'est d'intérêt; il n'est surjet ni à bassesse, ni à lâcheté; il n'est

(1) Village d'Indre-et-Loire. « La paroisse dépend de l'abbaye de Tous-les-Saints, à Angers, » est-il dit dans le Dictionnaire géographique de La Martinière. Ce pourrait bien être là l'un des bénéfices que Costar se fit donner pendant son séjour à Angers.

ni soupçonneux 9 ni jaloux, ni visionnaire; il ne se donne point à demi et n*est capable de se détacher que pour un outrage (1). »

Costar avait Thumiliation aussi prompte que passagère. Il répondit à Monsieur Chapelain, Conseiller du roi en ses conseils , avec toutes sortes d'adulations et mille protestations de dévouement. « Il n*y a pas un mot dans votre lettre, lui disait- il, qui n'ait touché mon cœur et qui ne m'ait donné une extrême passion d*entrer bien avant dans le vôtre. Il est si bon et si généreux , et vous m'en avez dit et persuadé tant de merveilles, que vous ne sauriez m'y avoir accordé une si petite place , que je ne croie vous en devoir de très humbles remerciemens. Je vous les rens, monsieur , avec toute l'affection dont je suis capable ; et si vous vojriez les ressentimens (2) que j'en ai , vous ne vous trouveriez pas trop mal payé de votre présent (3). »

Deux jours après, Chapelain informait Balzac des regrets ot des promesses que l'homme rare venait de lui exprimer. Sa lettre nous révèle même certains détails que n'ont connu, ni Tallemant des Réaux, ni l'auteur anonyme de la Vie de Costar. Un instant, il fut sérieusement question de faire de celui-ci le précepteur des fils d'un ministre, et cela de préférence à

(1) Lettre à Costar, du 16 juin 1640; I, 641.

(2) Dans le sens de gratitude ; signification fréquente à cette époque.

(3) Lettres de M, Costar, p. 681. ■— Cette lettre est sans date; mais elle est du 20 juillet 1640, comme le prouve la lettre suivante de Chapelain à Balzac.

La Mesiîfotlière, son ancien allié contre Chapelfkin, et devenu ici son compétiteur. Le 22 juillet 1640, Chapelain écrit à Balzac : « Je reçus ^v^nt-hier une lettre de M. Ooustart, en réponse de la réponse que je lui avois faite. Elle est toute pleine de ressentiment de la résolution que j'ai prise de Taimer et, si je Ten veux croire , il ne lui est guère rien arrivé de plus agréable dans sa vie. Si Dieu veuille que ce ne soient point des paroles , et que notre commerce à venir soit aussi franc de son côté que du mien , il se peut assurer qu'il ne hasarde rien avec moi , et que si je ne lui rens de grands services, je lui garàerai au moins une grande fidélité. Et, pour moi, il me pardonnera si je n'eu crois pas autant de lui jusques à l'expérience, pour ce que, s*il ne se trouvoit pas tel que vous avez cru et que vous m*avez fiait croire , il me seroit doublement sensible, soit de ce qu'il m^auroit manqué, soit de ce que je me serois persuadé qu'il en auroit ét^ incapable. Je souhaite de tout mon cœur que ma prudence soit vaine et que jo me puisse blâmer, quelque jour, d'avoir été trop soupçonneux.

» Nous aurons moyen de le gouverner et de faire une plus étroite liaison avec lui, si les propositions qui ont été faites à M. de Chavigny par MM. de La Thibaudière et Voiture, pour l'attirer de deçà , ont lieu. En ce cas, vous vous consolerez des visites que vous perdrez , on considérant que nous les gagnerons, et que ce bien demeurera dans la société de ceux que • vous considéi'ez comme d'autres vous-mêmes. Il s'agit, en ces propositions , de le préposer à la conduite des enfants de ce ministre, et, par même moyen , de le

COeXAR ET BALZAC. 217

donner au père pour compagnon de lecture et pour entretien (I). »

En passant, Chapelain raille avec esprit La Masnardière , qui ambitionnait cette charge ; il s'en moque avec un malin plaisir, content de voir les deux amis aux prises , et luttant ensemble pour le même poste. € Le médecin La Mesnardière, ajoute-t-il , avoit espéré cet emploi par notre ami de Couppauville (2)j et s'est pensé pendre de s'en être vu éloigné par notre autre ami. Il prend toutefois patience et se résout de s*en venger sur les poètes , dans le second volume de sa Poétique^ qu'il prétend donner, après qu'il aura vu le succès de son poème dramatique, dont il a donné des lambeaux dans le premier (3). »

Taiit qu'il vécut, Balzac mit tous ses soins à empocher une autre rupture ; mais il ne put jamais rétablir « un commerce bien franc » entre les deux adversaires. Plaintes, soupçons, défiances allèrent leur train, comme par le passé, jusqu'au jour où, à la mort de Costar, Chapelain laissa éclater librement sa colère. Six mois à peine après cette seconde réconciliation, les affaires allaient déjà mal. Le Sdécembre 1640, Chapelain écrit à Balzac : « Je commence ma lettre par où vous avez fini la vôtre, et ne puis tarder davantage à me plaindre de la créance que vous me

(1) Lettre à Balzac; I, 661.

(2) Claude Duval de Couppauville, abbé de La Victoire.

(3) La Poétique de La Mesnardière parut en 1640. Le second volume n'a jamais été publié. Le Poème dramatique en question était intitulé : Alinde, tragédie qui n*eut aucun succès.

témoignez avoir de ma froideur pour M. Coustart, après les assurances que je vous ai données du contraire à Tun et à Tautre.

» A quoi recounoissez-vous donc que je ne vous accorde pas de bon cœur Taffection que vous m'avez demandée pour lui et dont, sur votre parole et sur la sienne, je l'ai trouvé si digne?... Mais détrompez-vous, Monsieur, et me croyez, s'il vous plaît, que je me suis livré aussi bien pour l'amour de lui que pour l'amour de vous, et qu'il y a quatre mois (l) que je suis son serviteur et que je crois qu'il est mon ami. Et je vous avoue qu'ayant regardé cette amitié comme une chose établie, j'ai été surpris de voir que vous l'aviez conçue comme douteuse encore, et vous m'avez , par là, fait imaginer que M. Coustart est peut-être dans le même soupçon : d'autant plus que lui ayant répondu à sa dernière lettre (2) aussi cordialement que le pouvoit souhaiter notre naissante amitié, il n'a pas trouvé à propos de continuer notre commerce et a , depuis, laissé passer plus de trois mois sans me faire savoir au moins qu'il avoit reçu celle que je lui écrivois. Si cela est, je vous supplie de Téclaircir, et de le bien assurer que si mon affection lui est. un peu considérable, il en doit faire état absolument et croire, en le recevant , qu'il me fait encore plus de plaisir qu'à lui (3). d

(1) La lettre de grâce de Chapelain à Costar est du 16 juin 1640. Ces quatre mois ne doivent pas être pris à la rigueur.

(2) Cette réponse à Costar ne se trouve pas dans les Lettres de Chapelain.

(3) Lettre à Balzac, du 8 décembre 1640; I, 731.

Quelques jours après , le 30 décembre , Chapelain se justifiait encore : preuve évidente qu'il était soupçonné. « Il est si vrai, dit-il à Balzac, que jesuis pour M. Costar dans les sentimens que je vous ai mandé, que j'ai eu toutes les peines du monde à me remettre (1) ce que M. Ménage me disoitdelui vers le temps que vous marquez, et si vous ne m'en eussiez fait souvenir, je vous assure que cette médisance avoitfait si peu d'impression en mon esj)rit, que jamais elle ne me fût revenue ; et que, si vous m'eussiez demandé en termes généraux ce que je croyois de notre ami, je ne vous eussu su répondre qu'une chose, sinon que je le croyois notre ami. Vous pourrez donc vous remettre en repos de ce côté-là et lui aussi, si votre scrupule avoit passé jusque-là, n'y ayant point de doute que, tant qu'il sera ce que vous croyez, je lui serai toujours ce que vous avez désiré. Il a trop de vertu et de mérite pour n'être pas honoré et aimé par une personne qui ne fait cas que de la vertu, tant qu'il demeurera vertueux ; et vous êtes trop clairvoyant, dans ces sortes de choses, pour prendre l'apparence pour l'effet, et le faux pour le vrai (2). »

Mais, malgré ces belles protestations , je crois que Chapelain ne pardonna jamais.bien à Costar. Il porta toujours au cœur le trait que le perfide lui avait enfoncé en 1634. A cette époque, sans connaître le futur auteur de la Pucelle^ par ambition, pour appeler Tat-

(1) Me rappeler^

(2) Lettre à Balzac, du 30 décembre 1640 ; I, 737.

tention et se tirer de la foule en frappant « une illustre victime, » Costar se moqua publiquement de VOde à RichelieUf parue en 1632. L'attentat fit du bruit; la pièce courut les salons, où elle excita contre l'auteur la colèredes nombreux amis du poète, dont les infortunes, on le voit, commencèrent de bonne heure. « En ce temps-là (1), raconte Tallemant, les odes de M. 6odeau et de M. Chapelain à la louange du cardinal Richelieu parurent, et ensuite M. Chapelain eut pension de M. de Longueville. Costar, par une étrange démangeaison d'écrire, et pensant se faire connoître, en fit une censure qui le fit connoître en effet, mais non pas pour tel qu'il se croyoit être; il n'y avoit que de la chicanerie, et, ce qui ne se pouvoit excuser, sans avoir jamais vu M. Chapelain et sans avoir rien ouï dire qu'à son avantage , il s'écrioit en un endroit : « Jugez, après cela, si M. de Longueville n'a pas bien » de l'argent de reste, de donner deux mille livres de » pension à un homme comme cela. » Ce libelle ne fut pas imprimé ; mais il courut partout et fut connu de tout le monde. Bautru, à propos de certaine querelle avec Costar, rappelait cet exploit à son adversaire et lui disait d'un ton méprisant : « Ne pensez » pas me fouetter avec vos verges encore dégouttantes » du sang des Godeau et des Chapelain (2). »

Ce dernier, en effet, fut étourdi de l'audace ou de la violence de l'attaque ; il poussa un long cri de douleur et choisit le meilleur de ses amis pour confident

(1) En 1632.

(2) Cité par Tallemaat.

de ses plaintes, t Vous saurez sûrement, écrit-il à Balzac le 26 mars 1634, que j*ai eu de quoi exercer ma patience en plusieurs choses , et particulièrement sur une répréhension de mon ode à Mf^ le Cardinal, fe plus sophistique, la plus ignorante et la plus injurieuse qui soit sortie au jour contre quelque ouvrage que Ton ait exposé en lumière. Tout m'en pouvoit fâcher; mais rien ne m*a été si sensible que de savoir que l'auteur de cette invective se nommoit Costar, et étoit ou vouloit passer pour être de vos amis intimes.

» Je vous avoue qu'il m'a semblé étrange qu'un esprit si injuste et si peu sensé eût une amitié si étroite avec une des personnes du monde que je connois la plus équitable et la plus raisonnable ; et, s'il est vrai qu'il soit si estimé de vous, j'ai eu encore déplaisir de ne me pouvoir pas aussi bien accommoder en cela à vos sentimens, comme je le fais on toute autre chose. Du reste, bien qu'il m'eût donné grand champ de lui répondre, et je puis dire, sans m'efiforcer, je l'ai méprisé et ai mieux aimé n'avoir point la gloire de l'avoir vaincu, que de lui donner l'avantage d'être connu du monde par ma colère. Il y a des gens qui cherchent la réputation, et il ne leur importe qu'elle soit bonne ou mauvaise. A ces personnes il ne sauroit rien arriver de pis que d'être négligées et rejetées dans les ténèbres, et l'on les punit rigoureusement de les empêcher même d'avoir mauvais bruit et d'être connues même à leur confusion (1). »

(1) Lettre à Balzac, du 26 mars 1634 ; I, 65.

Balzac était alors, il resta toujours rami de Costar et Texcuseur de ses torts envers Chapelain. Ici , cependant, devant cette explosion de colère, il n'ose le défendre et le renie pour un instant. « Je ne connois point, dit-il, ce grand et intime ami dont vous me parlez, et ma mémoire ne m*en représente aucune image. Si je Tai vu , je neTai point considéré. Tant il y a, soit que j'ai oublié ce grand et intime ami, ou que je ne Taie jamais bien connu... je renonce à son amitié (1). »

Deux ans avant Tintervention de Balzac, en 1638, Chapelain se réconcilia avec Costar, mais sans élan, pour avoir la paix de ce côté-là et vivre tranquille. Le 27 juin 1638, il écrit à son ami : « Boutar(2) m'a tant persécuté pour le recevoir à pardon , qu'enfin j e lui ai remis le passé, et nous nous voyons avec la même familiarité que devant. Mais vous croyez bien que je vis avec lui comme un ennemi réconcilié, et de ces sortes d'ennemis encore qui sont les plus dangereux , pour ce qu'ils ne haïssent pas généreusement (3). »

Mais ici, nous nous trouvons en présence d'une grosse difficulté. Le 27 juin 1638 , la paix est faite ; et, après bien des persécutions , Boutar a reçu le pardon du passé. Comment alors expliquer les efforts de Balzac en 1640? Comment celui-ci pouvait-il bien

(1) Edition de 1665 , p. 727. Cett^ lettre est du mois d'tLvril 1634; et porte la fausse date du i5 septembre 1636^ dans l'édition de 1665.

(2) Boutar mis pour Coutar^ comme se prononçait Çoustard.

(3) Lettre à Balzac, du 27 juin 1638 ; I, 261.

préparer une réconciliation faite deux ans plus tôt? Comment, surtout, expliquer la lettre du 16 juin 1640, où, sur les instances de Balzac, l'offensé consent à recevoir € un nouvel ami dans son cœur (1), » comme si le conflit n'avait pas été terminé en 1638 ? Comment, en cette même année, pouvait-il écrire : « Nous nous voyons avec la même familiarité que devant » ? pour dire ensuite en 1640, qu'il était disposé à pardonner à Costar et à recevoir ce nouvel ami des mains de Balzac? 11 y a là un point difûcile à éclaircir : nous devons au moins le signaler.

Après une première réconciliation, en 1638, y en eut-il une autre en 1640 ? et, dans le court intervalle de ces deux années, une seconde brouille serait-elle survenue? Nous ne le pensons pas. Chapelain n'aurait certainement pas manqué de le répéter et de le redire. Or, dans ses lettres de 1640, il ne se plaint absolument de rien , et il ne formule aucun grief nouveau contre Costar.

Voici peut-être une explication meilleure. « Je vis avec lui comme un ennemi réconcilié , » disait-il du Triumvir, le 27 juin 1638. Et , de fait , c'est bien là l'attitude de Chapelain pendant cette période de deux ans : il est sur la réserve, il se défie et a toujours pour son ancien agresseur quelque mot désagréable. En un mot, on le sent, ce n'est là qu'une trêve passagère, ou une paix boiteuse et mal assurée. Balzac alors, fatigué de ces récriminations perpétuelles, sera peut-être intervenu en 1640; et, pour en finir avec ce

(1) Voy. plus haut, p. 214.

malalsô et cette situation indécise, il aui*a travaillé à ailiener une réconciliation plus sincère.

Du 27 juin 1638 , époque de la première réconciliation , au moià de juin 1640 , époque du traité de paix . obtenu par Balzac , les sentiments de Chapelain à l'égard de Costar nous sont parfaitement connue.

Mais, à partir de ce moment, après les paroles courtoises échangées de part et d^autre, quelles furent les relations des deux nouveaui amis? Nous ne le savons pas. A cette date, la correspondance de Chapelain est interrompue. De 164t à 1659 se trouve cette longue et regrettable lacune de dix-neuf ans , qui Msse sans explication tant de faits que te suite de ces lettres eùX permis d'éclaircir (i).

Nous pouvons, du moins, le conjectui*ét* : entre Costar et Chapelain les rapports demeurèrent toujours très tendus. Vingt atis après la signature du traité de t6iO, lorsque la correspondance reprend, en 1659, Tirritation dure encore ; les mauvaises dispositions se font jour , elles sont manifestes çà et là et , comme en pleine hostilité , Costar est traité avec le dernier mépris.

Il y a donc , dans l'histoire de ce conflit , comme deux phases qu'il est bon de préciser : l'une va du 27juin 1638 au 16 juin 1640; l'autre, sur laquelle nous n'avons aucun renseignement, de 1640 à 1659. Tallemant parle sans doute du premier raccommodement.

(l) Voy. une lettre de Balzac à Chapelain, en date du 12 février 1646, où il déclare ne vouloir pas défendre « la cause du Patelin, » Costar; MéUnges historiques de 1873.

ArencroirQ» — et uoe lettre de Chapelain confirme son récit, — ce serait Voiture, ami commun des deux belligérants, qui, tant bien que mal, aurait tout arrangé une première fois. « Un jour, raconte Talleiuant, que M* Chapelain étpit avec Voiture, Costar y vint, et, n*ayant paa été averti que c'étoit M. Chapelain, ils s'eot^etinrent longuement , sans que janciais Toffensé, qui le connoi3$oit fort bien , fît semblant de le cpn/- Qoitre. Enfin, Chapelain s'en alla, et Costar, qui Tavoit trouvé d'agréable conversation, demanda à Voiture qui il étoit. CV5i,lui dit Voilure, M. Cha^elain^ cet homme que vous avez tant étrillé. Cpstar fit le d|ê^espéré d'avoir désobligé un si honnête homme (1), et pria Voilure de faire en sorte que M. Chapelain lui pardonnât; q\xe c'éioient delictajuventu^is : no^ez qu'il avoit trente^huit ans quand il fit cette jeunesse (2). Voiture y travailla, et Chapelain, pour assoupir cette querelle et ne plus, faire, parler le monde, spuffrit cette réconciliation. »

Elle ne se fit pas sans, quelqu'une des bassesses ordinaires au personnage. Il s'humilia outre mesure , sans le moindre sentiment de dignité, et au point d'embarrasser celui à qui.il portait ses excuses. « Costar, continue Tallemant, alla donc le trouver et se mit à genoux devant lui. Chapelain , honteux de cette ridicule soumission , tourna la tête. AM Monsieur , lui dit l'autre , regardez l'état où Je suis. Car , conmie s'il

(1) Un homme si bien élevé.

(2) Tallemant se trompe. Costar, qui était né en 1603, avait trente et un ans en 1634.

avoit uu robinet à chacun de ses yeux, il jeta sur l'heure une grande abondance de larmes. C'est un fort bon comédien. Chapelain , cette fois-là , fut tout à fait déferré et ne savoit que lui dire. Enfin , tam ambitiosus imber cessa, quand il plut à Dieu. Avec tout cela, Costar ne persuada personne et n'a jamais pu passer pour sincère. Vous verrez , par ce que je vais vous dire, qu'on lui faisoit justice, »

Cette jolie scène semblerait être de 1638 et se rap» porter à l'époque où Chapelain annonçait qu'il avait cédé, enfin, aux persécutions de Bouiar^ et disait : « Je lui ai remis le passé , et nous nous voyons avec la même familiarité que devant. » C'est encore à cette scène, sans doute, que Chapelain faisait allusion quand il répondait , en 1640, aux ouvertures que lui faisait Balzac : « Il y a longtemps que, dans une douleur plus fraîche, je lui ai été moi-même civil, et l'ai confondu de la noblesse de mon cœur, si je l'ose dire, et de ma courtoisie (!)• >

Mais, en réalité, la comédie jouée par Costar et la plaisante scène décrite par Tallemant est postérieure à l'année 1638. C'est ce que prouve une lettre de Chapelain où il est question de Voiture, de Costar, de son pi*ojet de venir demander grâce , projet annoncé partout, et que le bon comédien oublia de mettre à exécution avant son retour au Mans. I^e 21 août 1639, il écrit à Balzac : « Pour M. Costard, j'ai traité avec lui do sorte , en deux rencontres où je l'ai pu et où je lui ai parlé , que je lui ai mis la confusion sur le visage,

(1} Lettre du 8 mArs {CAO; t, 580.

par un mépris généreux de ce qu'il avoit fait contre moi et par des civilités qui lui firent connoître que la philosophie nous avoit mis Tàme au-dessus de ces bassesses, et quMl n'avoit pas été assez honnête homme pour mériter notre colère (1). J'en remporte le titre de magnanime par sa bouche, et j'ai su depuis, par tous nos amis communs, qu'il n'avoit jamais tant senti sa faute que quand je lui fis voir que je n'en avois point de ressentiment. Il ne parloit que d'en venir demander pardon chez moi, et sembloit attendre la commodité de M. Voiture ou de quelque autre pour l'y amener. Six mois se sont passés dans ces protestations (2) , au bout desquels il est parti sans exécuter ce dessein, dont j*ai eu aussi peu de peine que du reste. Je l'estime , mais sa sorte d'esprit n'est pas propre à être estimée de moi. Je le servirois bien, si je pou vois, pour l'amour de moi-même. Je vous prie de le traiter civilement, s'il vous voit (3). »

N'importe! que l'on considère le caractère de cette réconciliatio^i , soit à dater de 1638, soit à dater de 1640, elle ne fut jamais entière ; Chapelain eut toujours un grand fonds de défiance et de rancune contre Costar.

Ni en 1638, ni en 1640, Costar et Chapelain ne furent jamais bien réconciliés. Il demeura toujours entre eux une grande défiance, beaucoup de froideur,

(1) Il y a dans le texte : votre colère. Le sens nous semble exiger : notre colère.

(2) Ce qui nous ramènerait vers le mois de février 1639.

(3) Lettre à Balzac, du 21 août 1639 ; I, 484.

228 LES ENNÈ^(ÎS DE CHAPELAIN.

comme un nuage que Balzac, malgré ses efforts, ne put parvètiir à dissiper. Eu toute circonstance , l'auteur de VOde à Bichelieu raille Coàtar, sa fausse science, ses montagnes de recueils; et en t639, il éprouve un véritable soulagement à faire savoir que Vlhtendant nocturne a été chassé de chez M«* de SablS. Vers la fin de 1^38 , on fit circuler contre Balzac une taauvaise pièce. Le ëhatoùilleux écrivain fut piqué au vif et chercha à connaître le coupable. Nàtuf'ellement, la première pensée de Chapelain , et cela au lendeinain même de leur réconciliation, sera de soupçonner Costar et de l'accuser du méfait. Le 20 novembre 1638 , il écrit à Balzac : « J*ai fait beaucoïip de diligences inutilement ^our découvrir qui étoit l'auteur de rhyperbole. On m'a assuré que ce n'étoit point Sfénage ; et je suis certain que ce n'est point Cherelles (1) , qui est sur la mer depuis quatre mois, et qui n'est descendu' en terre que poiir se faire prendre à la déroute de Fontarabie. La dame qui Ta envoyé (2) est la marquise de Sablé, à qui je veux faire une visite cbcprès pour lui tirer ce secret, et vous faire savoir qui est ce galant homme. Il to^a ^ssé par l'esprit qtie ce pourroit être Costart, mais sans m'y arrêter, ne trouvant pas la chose assez ingénieuse pour la lui attribuer. J'en garde une copie pour vous, si vous en voulez contenter Votre curiosité. Vous trouverez toujours notre héroïne semblable à elle-même en toutes les cho-

(1) A (ia rn Bautni de Chorelles, capitaine au i^égiment de la marine ) cousin germain de Guillaume l'académicien, dont nous avons parlé.

(î) A l'hôtel de Rambouillet.

ses qui regarderont vos iatér^s, et vous u'avez besoin auprès d^elle d'autre solliciteur que sa propre et royale générosité (1). »

Contrairenient à son attente, Chapelain battit les buissons; il ne put tirer de M>n« de Sablé le secret espéré et savoir d'elle si Cosiar ét^^it bien , en effet , le galant homme auteur de l'épigramme en questioj^. Fut-il irrité 4e voir cette proie détestée lui échapper , au moment oix, il croyait la tenir et la livrer enfin à Balzac? Voulut-il rendre responsable de son échec Mn« de Sablé , qui , par sou silence et sa discrétion , faisait tout oi^nquer ? C'est manifeste ; aussi , dépit , colère ou jalousie, lance-t-il contre celle qu'il venait d'appeler notre héroïne un jugement à l'emporte-pièce, d'une telle â.preté et d'une telle rigueur, que les pires ennemis de la marquise n'auraient pu mieux trouver. Le 11 décembre 1638, tout confus et trompé dans ses espérances, Chapelain écrit à Balzac : c Vous n'aurez point la jnauvaise énigme que vous appréhendez. Vous saurez seulement qu'elle n'est pas meilleure en sa forme qu'en sa matière, bien que son chétif auteur se soit mis en toute posture pour l'embellir et qu'il y ait employé la prose aussi bien que les vers. Si la dame qui les a produits (2) n'étoit pas mieux fournie degalans, elle seroit réduite à une condition bien déplorable. Mais elle y donne bon ordre, et seroit bien marrie de faire ce tort à sa réputation (3). »

(1) Lettre à Balzac, du 20 novembre 1638 ; I, ^1.

(2) Mis en circulation.

(3) Lettre à Balzac, du 11 décembre 1638 ; I, 334.

Cette indignation tomba bientôt. Pou de temps après, Chapelain eut des relations excellentes avec M«« de Sablé , quand surtout* elle eut renvoyé Costar. Au fond , ce devait être là son principal grief contre la marquise. En attendant, il reconnaît que ses soupçons étaient sans fondement, et que Vhérotne n*est pour rien dans TafFaire de la pièce contre Balzac. « Quant à la marquise de Sablé, lui écrit-il le l*" janvier 1639, j*ai eu tort de vous avoir révolté contre elle. J'ai appris , depuis ma lettre, qu'elle envoya ce mauvais papier pour mauvais à Thôtel de Rambouillet. Ce sont les propres termes delà princesse Julie (1), qui a trop de courage pour mentir, et qui ne m'a rendu ce témoignage que pour rendre justice à son amie. Et pour moi, qui ne suis pas moins amateur do la vérité qu'elle, j'ai cru vous la devoir dire en cette occasion, et réparer le mal que j'avois fait, pensant bien faire. »

Entre Costar et Chapelain, les relations furent toujours si difficiles que le moindre incident, le moindre choc suffisait pour réveiller les haines mal assoupies et rallumer la guerre. Veut-on savoir ce qu'était la paix après la réconciliation de 1638, et deux mois à peine avant l'intervention de Balzac? Le 25 mars 1640, Chapelain dénonce la conduite de Costar. Il se plaint de certains propos injurieux rapportés plus haut par Tallemant; propos, pour le dire en passant, qui prouvent la sûreté des informations du chroniqueur en ce qui concerne Chapelain. « Vous saurez, écrit celui-ci à Balzac, que M. Coustard est toujours lui-même,

(1) M*** de Rambouillet, mariée à Montausier en 1645.

comme je l'ai toujours jugé, quelque repentir qu'il ait témoigné, de deçà, de sa critique satirique, et quelque bien qu'il ait dit de moi au sieur Totila (1). Car Cherelles Botru (2) , sur quelque amère censure qu'il avoit faite de quelque pièce qui lui étoit échappée, lui ayant fait dire qu'il se tenoit heureux d'être châtié par les verges qui dégoutoient encore du sang des Godeau et des ChQpelain^ il pria M. Ménage, dans une lettre qu'il lui écrivoit, de faire savoir à M. de Cherelles que l'an estimait encore ^ en san pays, les verges qui dégau^ taient , etc. (3). »

Balzac s'empressa d'apaiser l'afiFaire, et d'écarter une nouvelle cause de conflit. Cette fois , il répond avec beaucoup de sens et de fermeté à Chapelain , et sans trop paraître défendre Costar de parti-pris. « Quant à l'autre article de votre lettre , lui dit-il , je vous déclare , monsieur, que je ne veux point plaider la cause de l'accusé ; et d'abord je ne justifie, ni ne condamne personne; mais je sais bien que tous les témoins qui sont contre lui ne sont pas si fidèles que moi , et que la plupart des donneurs d'avis ressemblent aux poètes épiques, qui, sur un léger fondement de vérité, bâtissent une infinité de montagnes (4). »

Quelque temps après , instruit par l'expérience , et de plus en plus aigri contre Costar, Chapelain continuait à se défier de lui, à le desservir de son mieux auprès de ses amis, en un mot, comme il le disait

(1) Le secrétaire de Balzac.

(2) Adam Bautru de Cherelles. Nous en parlons plus haut.

(3) Lettre du 25 mars 1640 ; I, 589.

(4) EdiUon de 1665, p. 850.

fort bien, à vivre avec lui en ennemi réconcilié. Le 29 avril 1640, il parle à Balzac de son Discours de l'éloquence adressé à Oostar, et lui annonce qu'il en a fait la lecture à Thôtel de Rambouillet, au milieu dèls applaudissements de tous les assistants. « Je ne lus pas seulement ce discours , disait Chapelain , mais je puis dire que je le relus , n'y ayant presque point eu de page qu'on ne m'obligeât de relire pour la seconde fois, tant toutes choses y touchoient Tesprit de mon auditoire. » Cet enthousiasme pour l'éloquence de Balzac , cette ovation faite au Discours s'explique; Balzac venait enfin d'écoutôr les doléances de Chapelain et d'exprimer quelque doute à Tendroit de l'innocence de Costar. « J'ai considéré , disait-il un peu auparavant à son ami, ce que vous m'écrivez du Docteur ironique, et je saurai un de ces jours an sit deploraix salutiSj aut ad meliorem frugem redire possit (1). »> La réponse de Chapelain est pou rassurante. Il est flté sur le compte du Docteur ironique, et n'espèi'e nullement que celui-ci reviendra à de meilleurs sentiments. Dans cette même lettre du 29 avril , il avertit Balzac de se défier à son tour et de craindre pour lui-même les traits de Costar. Il commence par des éloges, vante le Discours de l'éloquence, qui a été « souverainement loué » à l'hôtel de Rambouillet « et dont toutes les périodes ont été admirées. » Puis il ajoute ce qui suit : « J'appréhende que vous n'ayez pris pour un ressentiment ce que je vous ai mandé de la personne (2) à

(1) EdiUon de 1665, p. 852.

(2) CosUr.

GOSTAR ET BALZAC. 233

qui il s'adresse 9 et crois qu'il est nécessaire que je vous assure que je n'ai eu autre motif, pour vous en écrire comme j'ai fait , que de vous éclaircir de l'humeur de rbomme pour votre intérêt plus que pour le mien , étant mal aisé que sa démangeaison de se signaler aux dépens d'autrui ne s'étende jusques à vous parmi ses familiers ; et d'autant plus jusques à vous, que votre mérite vous a élevé au-dessus des autres ; car c'est un critique généreux, et qui croiroit faire tort à son calemar (1) et à son stylet , de les employer contre une vertu ordinaire et une réputation commune : si bien que , si vous êtes assuré qu'il vous respecte et qu'il vous dispense de ses atteintes, vous me feriez déplaisir ào vous retrancher de sa communication pour moi , qui me suis endurci de ce côté-là et désormais m'y altens, sans le trouver ni mauvais ni étrange.

» Le portrait que vous m'avez envoyé est de bonne main , et si je ne me trompe , je le vis , il y a vingt ans , chez M. le président de Thou. Et , certes , il ressemble extrêmement à celui de Florent Chrestien dans l'humeur, mais non pas dans l'objet de ses Ménippées (2) ; notre ténuité (3) nous obligeant à mettre les distances que la poésie a mises entre le grand Ronsard et nous (4). »

(1) Etui pour mettre dos plumes et un canif.

(2) Florent Chrestien, 1541-1596. On lui attribue la harangue du cardinal de Pellevé, le chef-d'œuvre de la Satire Ménippée,

(3) Faiblesse , médiocrité. Littré n'en cite pas d'exemple au dix-septiéme siècle.

(4) Lettre à Balzac, du 29 avril 1640 ; I, 610,

Tant de plaintes et d'avertissements ouvraient peu à peu les yeux à Balzac , mais sans le guérir de son incurable faiblesse pour Costar. Il convenait des défauts du Triumvir, s'en moquait un moment, riait de sa malice comme d'une espièglerie, et , pour finir, lui pardonnait ses mauvais tours. « Je veux vous faire part, écrit-il à Chapelain , de ce que je viens de lire de Florent Chrestien, qui, à pou près, étoit de rhumeur de notre homme... La différence qu'il y a entre eux , c'est que celui-ci a passé cinquante ans(l)y et que sa médisance est maladie , et non pas jeunesse. »

Enfin, le 19 mai 1640 , Chapelain lance un dernier trait contre s )n adversaire et déclare que, chez Costar, le cœur vaut moins que Tesprit. « M. de La Thibaudière , écrit-il à Balzac , m'a fait Thonneur de me visiter, où il fui toujours parlé de vous et de M. Coustard, duquel je vois qu'il est passionné; et, certes, c'est un esprit non commun, et qui seroit bon, s'il étoit bon (2). i

Un mois après, nous l'avons dit, le traité de paix de 1640 fit cesser cette irritation sourde et arrêta cette guerre toujours prôte à éclater. Le traité fut négocié par Balzac et signé sous ses yeux. Mais après, comment les clauses en furent-elles observées? Nous ne pouvons le dire : à cette date, les lettres de Chapelain nous manquent jusqu'en 1659. Il est facile cependant de le deviner : la paix imposée par Balzac, pas plus

(1) Costar est bien vieilli par Balzac ; en 1640, il avait trente-sept ans. — Lettre XV, liv. 'XXII, édit. de 1665.

(2) Lettre à Balzac, du 19 mai 1640 ; I, 628.

Page 1