‹ Les ennemis de ChapelainChapitre 56 sur 122 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Ménage. — D'abord ami de Chapelain. Esprit moqueur de Ménage. Molière le met sur la scène dans les Femmeê savantes^ 1672. Attaques dirigées contre Ménage. Son portrait. Il est d'abord avocat. Vient s'établir à Paris, 1632. Plaide dès l'âge de dix-neuf ans. Avocat ad honores^ selon Tallemant. Jugement de Bayle fort différent. Date de la naissance do Ménage, 1613. Il quitte le barreau après 1640. Se fait d'église entre 1640 et 1648. Chapelain donne Ménage au cardinal de Retz, vers 1644. Brouilles fréquentes entre Ménage et le Coadjuteur. Chapelain les réconcilie d'ordinaire. Raccommodement de 1649. Ménage quitte définitivement la maison du cardinal de Retz, 1652.

Chapelain eut de longs démôlés avec un autre écrivain de son temps. Mais celui-là, du moins, à la différence de Costar, et malgré certains défauts do caractère, fut au fond un honnête homme : on pouvait être en guerre avec lui, sans être condamné pour cola à le mépriser. Après vingt ans d*étroite amitié, de relations agréables I de bons offices de part et d'autre, vieux poète et jeune érudit se brouillèrent ensemble

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en 1659, pour ne se réconcilier que bien tard en 1671 , presque à la veille de la mort de Chapelain.

Ménage, nous l'avons vu, et il le reconnaissait luimême , était fort enclin à la médisance. Comme tous les gens d'esprit, il n'était pas fâché d'en faire un peu parade : il aimait à s'égayer avec ses amis , quelquefois même à leurs dépens, en décochant à droite à gauche , sur celui-ci ou celui-là, un trait léger, plaisant ou railleur. Par là, il se rendit redoutable à plusieurs ; et ceux-ci, intérêt, sinon sympathie, en gens pratiques, lui firent des avances, préférant l'avoir pour ami que pour adversaire. Nous trouvons ces détails dans un passage de Tallemant, un de ces rares endroits où le chroniqueur fait trêve à ses habitudes de dénigrement et, sans parti-pris, sans prévention, décrit les choses comme il les voit et les voit comme elles sont. « Vaugelas, Chapelain, Conrart et les politiques de l'Académie, nous dit-il, craignant sa mordacité, se firent de ses amis. J'ai cent fois ri en mon âme de voir ce pauvre M. de Vaugelas envoyer bien soigneusement, l'un après l'autre, les cahiers de ses Remarquas sur la langue française (1) à un homme qui n'a nul génie, et qui ne s'entend point à tout cela, quoiqu'à le voir faire, il semble qu'il n'y ait que lui qui s'y entende. Pour Chapelain , comme j'ai remarqué ailleurs, il lui montroit tout ce qu'il faisoit; et, quand il crut mourir, il avoit ordonné que ce seroit Ménage qui reverroit la Pucelle ; cependant , il avoit avoué à Patru que ce n'étoit qu'un étourdi. Pour

(l) Parues en 1647. 1 vol. iii-4*.

moi , je ne nierai pas qu'il n'ait bien de la lecture; que ce ne soit , si l'ous voulez un savantas (il ne Test pas tant pourtant qu*on diroit bien); mais il n*écrit point bien , et pour ses vers , il les fait comme des bouts rimes : il mot des rimes , puis y fait venir ce qu'il a lu , ou ce qu'il peut trouver. Il a dit parfois quelque chose assez plaisamment; mais ce.n'est nullement un bel esprit; sa vision d'écrire en tant de langues difiFérentes , — car j'espère qu'au premier jour il écrira en espagnol, — est une preuve de la vanité la plus puérile qu'on puisse avoir (1). » Jugement exact dans sou ensemble, et où se trouvent a$sez équitabtement appréciés, cette fois, la personne et les écrits de Ménage. Nous verrons Chapelain l'attirer à lui, pour échapper à sa mordacité. Et plus tard, quand les querelles du malicieux Angevin avec tout le monde , avec Gilles Boileau, d'Aubignac, Cotin, Baillet^ Chapelain et bien d'autres , auront grossi le bataillon de ses ennemis , chacun l'accablera d'invectives, se mettra à lui reprocher ses plagiats, à le dépouiller de ses vers grecs et latins empruntés partout. Liniôre demandera qu'il soit condamné à être conduit « au pied du' Parnasse, » et à y recevoir, comme un détrousseur de grarud chemin, « la fleur de lys, pour les vols qu'il avoit faits sur. les anciens (2). » M. Fournel attribue le propos à Conrart (3); mais il est manifesjte qu'U

(1) Hiêtoriette de Ménage, vol. IV, p. 195, édit. in-12, Parig, Techener, 1862.

(2) Afenapiana, vol. I, p. 36, édit. de 1762.

(3) Souvelle biographie générale , art. Ménage.

faut en laisser la propriété au méchant poète de Senlis. Enfin, Ménage eut la maladresse de s*attirer un adversaire qui, à lui seul, valait tous les autres. L'imprudent s'avisa de desservir Molière près de Montausier. Notice poète se vengea comme se vengent les poètes dramatiques. En 1672, dans les Femmes savantes ^ il le jeta sur la scène, et en fit le personnage que l'on connaît; Au milieu de la risée publique, il Timmola impitoyablement sous le nom de Vadius^ à qui Trissôtin reprochait tous ses vols :

Va, va restituer tous les honteux larcins

Que réclament sur toi les Grecs et les Romains.

Tout autre eût été désarçonné par la rudesse du coup. Ménage fit bonne contenance, applaudit avec les spectateurs, loua fort la pièce, rit plus haut que tout le monde, et affecta de prendre pour un autre les railleries qui étaient pour lui. C'était se tirer d'un mauvais pas en fin renard et en homme d'esprit : il ne se reconnut pas , ou plutôt fit semblant de ne pas se reconnaître. Et la preuve qu'il ne s'agit pas de lui dans la pièce, c'est qu'il va vous dire le nom des personnages : le nom de Philaminte et celui de Bélise^ et le nom aussi du bel esprit caché sous le masque de Trissôtin. Et celui-ci, il le raille, il le daube, il le rend ridicule à plaisir, comme s'il n'avait rien de commun lui-même avec VadiuSy et s'il était absolument étranger à la scène où se brouillent les deux pédants. «On dit, lisons-nous dans le Menagiana, que les Femmes savantes de Molière sont Mesd. de..., et l'on me veut faire accroire que je suis le savant qui parle d'un ton doux. Ce sont choses ce-

pendant que Molière désavouoit. Mais le Trissotin de cette même comédie est Fabbé Cotin ; jusque-là que Molière flt acheter un de ses habits pour le faire porter à celui qui faisoit ce personnage dans sa pièce. La scène où Vadius se brouille avec Trissotin, parce qu'il critique le sonnet sur la fièvre , qu'il ne sait pas être de Trissotin, s'est passée véritablement chez M. B... Ce fut M. D...^ qui la donna à Molière (1). »

A ce jeu, on court plus d'un risque, et celui qui se fait un plaisir de donner des coups doit bien s'attendre, — c'est justice, — à recevoir quelques rebuffades à son tour :

C'est un méchant métier que celui de médire ; A Fauteur qui l'embrasse , il est toujours fatal (2).

De là, cette ample provision d'ennemis, dont le nombre causait à Ménage une désagréable surprise. « Une chose qui m'étonne quelquefois , disait-il d'un air innocent, est que j'aie eu tant d'ennemis, moi qui n'ai jamais cherché à offenser personne, et qui, au contraire, ai toujours aimé à rendre service aux autres (3). » C'est fort bien d'obliger les uns ; mais, pour avoir la paix', cela ne suffit pas : il faut encore éviter de blesser les autres, et peut-âtre, en s'examinant de plus près, l'auteur de tant de bons mots, de tant d'épigrammes fines ou grossières, eût-il découvert la raison des hostilités dont il se plaint.

(1) Menapiana, II , 12.

(2) Boileau, Satire VII, 1663.

(3) M^na^tana, II , 289.

MÉNAGE. t4S

Lui, si disposé à médire et , comme disait Liniërei « à morguer tout le monde (1), » était-il bien convaincu de son innocence? «Ton doute. Chose plaisante ! le défaut lui est si naturel, qu'il y tombe à tout propos, au moment même où il s*en défend. Ainsi, il proteste contre la médisance, et se met bel et bien à médire de Liniëre , de Tabbé Tallemant, de deux autres victimes de Boileau , dont il nous donne le nom, et que nous ignorerions sans lui. « Quoique je n'aime pas la médisance, nous dit-il, et que je n'aie jamais eu beaucoup d'inclination à médire, je ne puis néanmoins m*empôcher d'admirer ces deux vers de M. Despréauz :

Méprisons de Senlis le poète idiot ,

Le fade traducteur du françois d'Amyot.

• Le poète idiot de Senlis^ c'est M. de Linières, Se peut-il rien de plus heureux que ce second vers, pour faire entendre que M. Tabbé Tallemant (2), dans ce qu'il nous a donné des Vies de Plutarque, s*est servi davantage de la traduction d'Amyot que du texte grec? Ces vers de M. Despréaux n'ont point été imprimés, que je sache, non plus que ceux-ci :

Qui peut souffrir tes vers, pitoyable Fourcroi , Pourroit bien, pour sa peine, aimer ceux de Mauroi (3). »

(1) Menagi&na, IV, 286.

(2) L'abbé François Tallemant, frère cadet de Tallemant dot Réaux, né en 1620, mort en 1693. De l'Académie française en

(3) Menayiana, II, 112. ^ Cette épigramme n'est pas rap-

n\ LES ENNEMIS DE CHAPELAIN.

Ces derniers vers en effet, ne furent pas imprimés d'abord dans les œuvres de Boileau. Mais, pour les deux précédents. Ménage se trompe. Ils se trouvent dans la belle épître à Racine , où le poète se moque de Tadmiration de certains juges pour ses vers :

Qu'ils charment de Senlis le poète idiot (1) , Ou le sec traducteur du firançois d'Amjot»

D*ailleurs, de ces attaques ou de ces ripostes , pro» voquées pour la plupart, Ménage s*en consolait aisément; il en prenait son parti de bonne grâce et, à Ten croire, n'ea gardait rancune à personne. « M. le Moine, lisons-nous dans le Menagiana^ avoit raison de me dire que tous les savans me recherchoient, quand j'étois dans la belle érudition, et que j*écrivois en latin et en grec. On a commencé^ me disoit-il , à écrire contre vous^ dès que vous avez écrit en françois. En effet, on n'a écrit contre moi que depuis ce temps-là ; et aujourd'hui, il n'y a point d'homme de qui on aifr dit tant de bien et tant de mal. Je n*ai point de âel cependant, et personne ne se réconcilie si aisément que je Tai fait avec tous ceux qui m'ont maltraité (2). •

Voilà, certes, un assez beau brevet d'indulgence. Mais le spirituel éruditle mérite-t-il bien? Nous n'ose*rions l'affirmer. Il est si difficile, dans ces sortes de

portée par Brossette, dans ses notes sur la Satire ///, comme il est dit dans les Œuv. compl, de Boileau ; Edit. Didot, in-4*, p. 276; mais Satire VII, v. 45.

(!) Linière se donnait le nom de poète de Senlis.

(2) Menagian&f I, 165 *— Ne pas confondre M. le Moine tivec le P. Pierre le Moyne, jésuite, né en 1602 et mort en 1671, auteur d'un poème épique : Saint Louis, 1660.

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