L'ABBÉ MÉNAGE
flïé désormais en province. Mais revenu à Paris , il continua d'exercer sa profession d'avocat plaidant. Dans ses Origines , il nous parle de ses occupations professionnelles. Une lettre de Chapelain le prouve encore plus clairement, et ne permet pas, comme La Monnoye le donnerait à entendre, de faire remonter à Tannée 1634 une retraite qui est de beaucoup postérieure. En 1640, à l'époque où les tribunaux sont en vacances , Chapelain écrit à Ménage , le félicite des loisirs que vont lui laisser les affaires, et promet à son jeune ami de plus fréquentes visites. « Désormais que le palais dort, écrit Chapelain le 17 septembre 1640, et que Ton peut faire quelque fondement sur vos matinées, j'irai plus souvent vous chercher que je n'ai fait depuis quelques jours ; et ce sera avec d'autant plus de joie , qu'en faisant mon devoir, je ferai profit de votre conversation, de laquelle on ne sort jamais que lïieilleur et plus savant (1). »
En 1640, quand Chapelain écrivait ces flatteries au jeune avocat, celui-ci avait à peine vingt-sept ans. Bien des années après, en 1659, il lui écrivait encore ; mais alors la lettre était adressée à M. l'abbé Ménage^ à Paris (2). Dans l'intervalle, l'auteur des Origines de la langue française (3) avait renoncé à la procédure, et quitté la toge pour la robe. Comme Godeau, comme Huet, il se fit d'église assez tard.
(1) Lettre du 17 septembre 1640, à « M. Mesnage, à Paris, » 1,687.
(2) Lettre du 28 Janvier 1659; II, 13.
(3) Parues en 1650.
Godeau fut nommé à l'évêché de Grasse le 21 juin 1636. « Il n'y avoit que huit jours, dit-il lui-môme, que j*étois prêtre. » Le Nain deJulieétait né en 1605 : ce qui lui donnerait un peu plus de trente ans, quand il songea à suivre la carrière ecclésiastique. Huet attendit bien davantage. Le < gentilhomme normand, > comme Chapelain ne manque pas de l'appeler, n'entra dans les ordres qu'en 1676 (1), vers l'âge de cinquante ans. Moins de dix ans après, il était nommé à révécbé de Soissons, puis à celui d'Avranches. De tels faits n'étaient pas rares alors ; ils nous apprennent à ne point nous étonner de la tardive vocation de Ménage.
Le futur abbé s'était brouillé avec son père en 1634. « Dans la suite, nous disent les Mémoires de sa vie , M. l'évêque d'Angers fit leur accommodement, et ce fut dans ce temps-là que M. Ménage lui déclara le dessein qu'il avoit d'embrasser l'état ecclésiastique, pour lequel il avoit toujours eu beaucoup de penchant (2). » L'évêque d'Angers, qui prépara la réconciliation entre le père et le fils, doit être Claude de Rueil, ce premier patron de Costar, dont nous avons déjà parlé. Il fut d'abord évêque de Bayonne en 1626, et évêque d'Angers, deux ans après, du 6 juillet 1628 au 20 janvier 1649. Henri Arnauld,run des meilleurs amis de Chapelain, avec lequel Ménage eut aussi de bonnes relations, fut bien le successeur immédiat du prélat; mais il ne peut être en question ici. Ce dernier
(1) Huet était né en 1630; il mourut en 1721.
(2) Men&gUnti, II, p. vin.
fut nommé seulement au milieu de Tannée 1650 (1). Guillaume Ménage mourut en 1648. Or, il résulte de la lecture des Mémoires que le fils quitta son ancienne profession avant la mort de son père. Le changement se fit donc entre 1640, date de la lettre de Chapelain, et 1648, date de la mort de l'avocat du roi à Angers. D'après M. Fournel, l'adroit abbé, comme beaucoup de ses contemporains, se serait donné à FEglise le moins possible; il aurait réservé sa liberté, et se serait contenté de prendre le petit collet , sans entrer dans les ordres, « se bornant aui conditions indispensables pour posséder ce qu'on appelait alors un bénéfice simple (2). » La condition indispensable était de recevoir la tonsure. Mais le Père Ménagey comme l'appelle Chapelain, ne s'arrêta pas aussi brusquement en route. Il reçut le premier des ordres sacrés, le sous-diaconat, le 29 novembre 1648. AUa-t-il plus loin ? Bayle ne le croit pas ; et, sans le dire expressément, nous donne à entendre que Ménage ne fut pas prêtre. « Tout son engagement à l'état de cléricature, dit-il, n'alloit qu'à pouvoir jouir de quelque pension sur des bénéfices. » Attaché à la maison du futur cardinal de Retz depuis 1644, il fut ordonné sous-diacre par son bouillant protecteur (3), qui allait se précipiter au milieu de tous les orages de la Fronde. La journée des Barricades est du 26 août 1648. La reine, Anne d'Autriche, sortit de
(1) Henri Amauld, frère du grand Amauld, mort en 1692, à l'âge de quatre-vingt-quinze ans. — Voy. Sainte-Benve, PorU Royal, l, 390. Edit. in-8*.
(2) Nouvelle biographie générale, art. Ménage,
(3) Voy. M. C. Port, Dict, histor. de Maine-et-Loire,
Paris le 6 janvier 1649, pour commencer )a lutte contre les Frondeurs. Jean-François-Paul de Gondi , cardinal de Retz en février 1652, était coadjuteur de son oncle depuis 1643. Il avait été sacré ai'chevêque de Corinthe, le 31 janvier 1644.
Nous retrouvons ici le caractère officieux de Chapelain. Lié depuis longtemps avec Paul de Gondi, c'est lui qui, vers 1644, donne Ménage au Coadjuteur, * Ce service était considérable : c'était le chemin de la fortune. AvecTappui de l'a'rchevêque de Paris, poussé par les nombreux amiis de eette puissante famille, le nouvel abbé pouvait aller fort loin , être évoque uti jour, si leâ troubles de la Fronde ne fussent venus tout bouleverser. «C'est une choise constante, écrit Tallemant, qu*il est obligé au coadjuteur et au grand abord de sa maison de presque toute la réputation et de presque toutes les connoissances qu'il prise le plus : je veux dire celle des grands seigneurs et des grandes dames (I). »
Ménage avait pris part avec Chapelain, Balzac, Sarasin, les frères Valois et bien d'autres, à la levée générale de boucliers contre Montmaur, c le Grec, » comme on l'appelait, professeur au collège de France, célèbre par son érudition , et plus encore par son audacieuse parasiterie. « C'étoit un impertinent et insolent pédant; mais, ma foi, il falloit bien avoir envie de mordre , pour s'amuser à mordre un pauvre diable comme cela (2). » Ménage annonça l'intention
(1) Tallemant, IV, 200.
(2) Pierre de Montmaur, né vers 1564, à Betaille, dans lo