‹ Les ennemis de ChapelainChapitre 63 sur 122 · VIE DE MAMURRA · texte numérisé non relu

VIE DE MAMURRA

une plaisante allusion à la grande mémoire du parasite et à son peu de jugement :

M. GARGILIUS MAMURRA ,

FELICIS MEMORIiE, JUDICIUM EXSPECTAN8 (1).

Ce que les malins comprirent vite, et tournèrent bientôt en épigramme :

Sous cette casaque noire.

Repose bien doucement, Montmaur, d'heureuse mémoire, Attendant le jugement.

La Vie de Mamurra avait eu du succès. Elle fit désirer au Coadjuteur d'avoir Ménage auprès de lui. Celui-ci fut admis à double titre : et comme homme de lettres, et comme homme d'église. M. de Grondi, nous dit Tallemant, sermonnait son fils , et lui reprochait • de n'avoir jamais un ecclésiastique avec lui, mais parfois son écuyer. Le Père de Gondy s'en fâcha (2). Il fallut donc mener des gens d'église. • — Cette plaisante satire, nous assure encore Tallemant, valut à Ménage les bonnes grâces du Coadjuteur. « Ce fut, dit-il, ce qui servit le plus à le faire entrer chez l'abbé de Retz qui, sur la recommandation de M. Chapelain principalement, le reçut de fort bonne grâce ; car, n'ayant point de chambre chez lui (il étoit

(1) Vi(a Mamurrœ, p. 32.

(2) Philippe-Emmanuel de Goadi, ancien général des galères, alors retiré à TOratoire; et, à cause de cela, appelé le Père de GondU

déjà au petit Archevêché), il envoya ordre par tout le cloître(l) de ne louer aubune chambre à M. Ménage, et lui,luienlouadeuxàsesdépen8,quasi vis-à-vis de son logis (2), •

L'auteur anonyme des Mémoires sur sa vie confirme pleinement ces détails. < Toutes ces belles connoissances, dit-il, le firent souhaiter avec passion de M. le cardinal de Retz, qui n'étoit alors que coadjuteur de Tarchevôché de Paris. » Nous l'avons vu : Retz devint coadjuteur vers la fin de 1644. Ménage ne put donc entrer chez le futur cardinal avant les premiers mois de 1644. Les Mémoires attribuent aussi à Chapelain la faveur faite à Ménage par le coadjuteur de Paris. « Il voulut Tavoir auprès de lui , nous disent-ils ; et ce fut M. Chapelain, de FAcadémie françoise, ami particulier de M. Ménage, qui lui en parla, et par le moyen duquel il eut une place dans la maison de ce prélat, avec qui il vivoit fort familièrement (3). »

Dès lors, Ménage eut ses entrées libres au petit archevêché : il était admis à la table du Coadjuteur, l'accompagnait dans ses visites, à la promenade; montait en carrosse avec lui, et, entre-temps, donnait à la future Eminence quelques avis de sa façon pour la lecture des poètes. « Le cardinal de Retz, raconte-t-il^ me disoit un jour : « Apprenez-moi un peu à me con-

(1) Le cloître Notre-Dame. — « L*abbé de Retz étoit déjà coadjuteur. » Note de Tallemant. ~ Retz était né à Montmirail, Marne, en 1614 ; il mourut à Paris, le 24 août 1679.

(2) Tallemant, IV, 192. ~ L*archevéché était situé derrière Notre-Dame.

(3) Mena^iana, II, p. viii

» noltre on vers, afin que je paisse, du moins, juger » de ceux qu'on m'apporte. » — « Monsieur, lui dis-je, » ce seroit une chose trop longue à vous apprendre : » vous n'avez pas le temps de cela ; mais lorsqu'on vous 1 en lira, dites toujours que cela ne vaut rien : vous » ne vous tromperez guères (1). »

Entre le petit abbé et le grand seigneur, l'intimité fut troublée plus d'une fois : ils eurent ensemble plusieurs démêlés, qui finirent par amener une brouille complète en 1652. Par ses intempérances de langage, sa hauteur envers les gens de la maison, ses railleries et ses indiscrétions perpétuelles, Ménage réussit à blesser tout le monde : maître, amis, serviteurs, qui le virent partir sans regret. • Comme c'étoit par estime, dit Talleraant, que l'abbé de Retz l'avoit voulu avoir, il fut comme une espèce de petit favori ; mais cela ne dura pas toujours. »

Chapelain intervenait alors dans ces débats ; et tout doucement, discrètement, grâce à son influence, grâce aussi à sa prudence et à son habileté dans ces sortes de négociations , il parvenait souvent à raccommoder les affaires. Ainsi, vers la fin de 1649, tout fut compromis un moment; puis arrangé par le pacificateur en titre des conflits qui survenaient entre ses amis. Le « petit favori, » avec son humeur indépendante , supportait à regret cette domesticité, si honorable et si avantageuse fût-elle, et, plus d'une fois, c il avoit témoigné assez de chagrin d'être à quelqu'un (2). » De

(1) MenagUna, II, 286.

(2) TaUemant, IV, 200.

là des plaintes, des murmures, des mots à l'emportepièce, qui chaque jour, rendaient les relations plusdifciles et préparaient un éclat. « Enfin , dit Tallemant, le Coadjuteur s'en fâcha, et, en pleine table, aussi imprudemment que Tautre, dit tout haut. Chapelain y étant présent, que Ménage étoit un étourdi , et pria Chapelain de lui dire qu'il n'étoit nullement satisfait de sa petite conduite (1). » La mission était délicate, difBcile à remplir auprès d'un homme aussi irascible, aussi vain et aussi prévenu en sa faveur que personne. Mais le négociateur était bien choisi; il avait de la dextérité, de la souplesse, et il réussit à ramener la paix entre le Mécène et son favori. « Ménage s'emporta , continue Tallemant; dit qu'il avoit fait trop d'honneur au Coadjuteur : — « Si je jouissois de mon bien, dit-il, si l'Anjou étoit paisible, je le planterois-là. » Et après, il fut quatre jours sans aller chez lui. Chapelain raccommoda la chose, et fit tant, que le Coadjuteur alla chez Ménage, le prit par la main et le mena dîner avec lui (2). »

Dans la suite, les affaires allèrent tant bien que mal, encore pendant deux ou trois ans. Puis, dans les derniers mois de 1652, protecteur et protégé finirent par se quitter, mécontents l'un de l'autre. A ce jeu, Ménage perdait le plus : ses espérances étaient entièrement trompées, et il se voyait réduit à regretter tant d'années écoulées sans profit. « Il s'en plaignit hautement, ajoute Tallemantdes Réaux, dit qu'il avoit mangé

(1) A la fin de 1649. Note de Tallemant.

(2) Tallemant, IV, 200.

douze mille écus à son service et perdu dix ans de temps (1). Le cardinal disoit que Ménage ne lui avoit jamais rendu le moindre service en tout ce temslà. » Et notre chroniqueur, qui connaissait le Jean de lettres, comme il rappelle, qui avait eu de lui la confidence de son humiliation et de son chagrin, termine Thistoire de cette liaison par ces mots aimables, touchant témoignage de sympathie envers un ami : « Enfin , le cardinal de Retz a été ravi de s*en défaire. >

(1) Ce qui nous ramène bien, en offet, vers 1643 ou 1644, époque, selon nous, de l'entrée de Ménage chez le cardinal de Rets.

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