CHAPITRE XII
Ménage. — Les Mercuriales, Ce qu'en dit Chapelain en 1662. Jugement de Chapelain sur Ménage. Il n'est plus au nombre des gratifiés après 1665. Motif de cette exclusion. Caractère railleur de Ménage. Brouillé avec Chapelain, 1659. Ménage rend justice à son mérite. Ménage en relation avec Balzac,
1638. Chapelain le donne à Balzac. Chapelain sans illusion sur le fond du caractère de Ménage. Conseils adressés à Balzac. Chapelain défend Ménage contre M"* de Sablé,
1639. Jugement défavorable du duc de La Rochefoucauld , le père do l'auteur des Maximes, 1639.
Chapelain , dans ses lettres , ne parle pas expressément des Mercuriales. Cependant, sans les nommer, il semble bien les désigner en différents endroits de .sa correspondance , et à une époque de beaucoup antérieure à 1679. En 1662, il écrit à Huet, a gentilhomme normand , » à propos de son Iter Suecicum. Il le félicite do sa pièce, et rengage à mépriser les critiques de l'abbé de MaroUes, t le censeur du faubourg, » qui ne mérite pas la moindre attention. « Ce fut chex M. Ménage, dit-il à Huet, qu'on douta de cette élection
du magistrat par les boites, et je l'appris do M. Bigot, son commensal. Mais, vrai ou non que cela soit, il suffit que sur les lieux on vous Tait sérieusement accertené (1), et vous avez assez par là de quoi garantir votre relation, surtout en parlant comme poète, et non comme historien. La chose étoit trop singulière et trop plaisante pour Toublier (2). »
M. Tamizey de Larroque a été trompé par le texte du manuscrit. Il s'agit ici , non de boite y mais de certaine bête que Chapelain n'ose nommer. En 1652, en compagnie de Bochart (3), son compatriote et son ami, avec lequel il devait être plus tard en guerre, Huet se rendit auprès de la reine de Suède. Il a raconté , dans ses Mémoires et dans son Iter Suecicum , les incidents de ce long voyage. En passant en Hollande , à Hardenberg, le jeune voyageur apprit une particularité assez étrange , une façon fort originale de nommer le maire de la ville. Nos modernes législateurs , qui ont inventé tant de choses , n*ont pas songé à ce mode d'élection. « Nous arrivâmes, écrit Huet, à Hardemberg, dans TOver-Yssel. Il sera, je pense, agréable au lecteur de connaître les cérémonies usitées dans cette ville pour Télection du consul, telles que nous les avons apprises des habitants. Je les ai déjà racontées dans une pièce de vers sur mon
(1) Assuré. — Le mot n'est pas dans Richelet.
(2) Lettre à Huet, du 18 février 1662 ; II, 207.
(3) Samuel Bochart, neveu du célèbre ministre Pierre Du Moulin, né à Rouen en 1599, mort en 1667 à Caen, oU il était ministre.
voyage en Suède, adressés à Chapelain , et qui font partie du recueil de mes poésies (1). »
On nous permettra de citer les jolis vers de Huet : ils ne seront pas pour déplaire , nous l'espérons , à ceux qui conservent encore, au milieu de la décrépitude de nos études , le goût des lettres anciennes.
Mox Hardembergam serA sub nocte venimus ; Ridetur nobis veteri mos ductus ab sevo. Quippe ubi deligitur^ revoluto tempore, comul, Barbati circa mensam statuuntur acernam, Hispidaque imponunt attenti menta Quirites : Porrigitur séries barbarum desuper ingens, Beslia^ pes, mordax, sueta inter crescere sordes^ Ponilur in medio ; lum cujus^ numine Divûm, Barbam adiit, festo huic gratantur murmure Patres, Atque celebratur subjecta per oppida Consul (2).
Ce n'est pas chose commode de nommer en fran çais la béte en question, bestia^ pes^ mordaXy dont Huet a pu parler tout à son aise en latin. M. Gh. Nisard a essayé de rendre en vers le curieux récit. Il en a fait un petit conte fort agréable : peut-être le mot pourrat-il passer à la faveur de la liberté gauloise, que le genre autorise.
Dans Hardenberg nous entrons à nuit close; Certains vieux us y sont plaisante chose :
(1) Mémoires de Huet, traduction de M. Ch. Nisard, p. 49, 1 vol. in-8». Paris, Hachette, 1853.
(2) Carmina Huetti, p. 79.
Quand le Consul se retire, et qu'il faut , Pour cet emploi, faire un choix convenable, Des gens à barbe, et longue, et vénérable, De toutes parts, à la voix d'un héraut, Bout convoqués à l'entour d'une table.
La table est ronde , et si haute , dit-on , Qu'elle est un point d'appui pour le menton. Sur un signal, ouverte est la séance, Chacun étant à table jusqu'au cou ; Quand, au milieu, bravant la bienséance. On pose... quoi ? Vous le dirai-je?... un pou ! Or, le barbu, vers qui cette vermine Avec effort se guindé et s'achemine, Par l'assistance est consul proclamé , Et par la ville ensuite est acclamé (1).
En cette année 1662, où il remerciait Huet de son Iter Suecicum ^ Chapelain parle encore des réunions hebdomadaires de Ménage : preuve manifeste que ces assemblées se tenaient longtemps avant 1679. L'auteur des Origines de la langue française est nommé dans la t Liste de quelques gens de lettres vivans en 1662, » document officiel , destiné à Colbert et rédigé sur sa demande. A cette époque, Chapelain est brouillé avec son ancien protégé , et lui consacre un article ah iratOy qui est un véritable réquisitoire. Ménage, nous disent les Mémoires de sa vie, après avoir été chargé en 1655 (2), c de faire un rôle des gens de lettres, » fut gratifié pour sa part, quelques années après, d'une pension de 2,000 livres. Cette pension , ajoute notre
(1) Huet, Mémoires, p. 49.
(2) Menagiana, II, p. x. — C'est Costar qui eut cette mission. Voj. plus haut, p. 172.
biographe anonyme, « ne lui fut payée que pendant les quatre premières années (1). »
En cherchant bien, Tauteur eût peut-être trouvé la cause de cette suppression. Déjà, en 1660, Ménage avait soulevé contre lui Topinion publique, par certaine élégie à Mazarin, dont nous aurons Toccasion de parler. La pièce dut particulièrement déplaire à Colbert, favori du premier ministre. En 1662, Chapelain donne le coup de grâce à notre homme, et le coule à fond. Voici le certificat rédigé par celui-ci, dans un accès de colère et de rancune. Rien n'y manque : la recommandation est complète, et les griefs personnels de Tauteur du rapport sont exposés avec la dernière malveillance. « Ménage. Plus savant qu'Hédelin (2) , dans les deux langues anciennes ; mais beaucoup moins habile dans les choses et dans le raisonnement : faisant seulement profession de critique pour le langage, et non pour le savoir ni historique, ni poétique, ni philosophique. Aussi n'a-t-il jamais rien fait de lui-môme, qui ne fût ou imité ou dérobé d'autrui, comme Tont convaincu ceux à qu'il a eu affaire, et qu'il a provoqués par son procédé méprisant et mordant; son ambition est de passer pour consommé dans le grec et dans le latin, dans le françois et dans l'italien ; dans lesquelles langues il a affecté de- faire des vers, qui sont bons, parce qu'ils sont composés de lambeaux d'auteurs que son travail et sa mémoire, qui lui tiennent lieu d'esprit et de sens, lui fournis-
(1) Voy. plus haut, p. 273.
(2) François Hédelin, abbé d'Aubignac.
sent. Sa hardiesse néanmoins, et rassemblée qu'il tient chez lui une fois la semaine , lui donnent quelque rang entre les lettrés , qu'il se conserve avec le soin le plus grand du monde ; toujours prêt de rompre avec ceux qui ne sont pas dans ses passions et dans ses sentimens (1). Il n*est capable d'aucune entreprise où il faille du dessein , de Tordre , de Thaleine et de Télévation ; et tout son fait se réduit à une élégie, à une épître, à une épigramme. La Vie de Mamurra (2) est une pure copie de celle de Diogène Laè'rce , et n'est bonne que par là (3). »
Faut-il s'étonner après cela, après ce bel éloge de Ménage, de son mauvais caractère, de sa science d'emprunt et de ses vers dérobés un peu partout , que la gratification d'abord accordée n'ait pas été maintenue? Quoi qu'il en dise, Chapelain fut pour beaucoup dans cette disgrâce ; et si , dans la suite , ses rapports au ministre furent aussi bienveillants, il n'est guère surprenant que Ménage ait attendu longtemps le retour de la faveur de Colbert. En 1669, Chapelain est encore brouillé avec son infidèle : depuis dix ans , la rupture est consommée. A cette date, il écrit à Marucelli , à Florence : « Pour l'éclaircissement que vous me demandez , lui dit-il, touchant la gratification de M. Ménage , ce que vous en avez appris est véritable. Voici déjà deux ans qu'il n'a rien reçu du roi. Peut-
(1) Allusion évidente à Taffaire de Boileau, dont nous parlerons plus loin.
(2) Satire contre Montmaur.
(3) Sallengre, Mémoires de littérature, U, 22.
être cela ira-t-il autrement à Tavenir , car la chose s'est passée sans éclat , et il a été en cela , selon mon avis, comme beaucoup d'autres, plutôt oublié que rayé. Je n'ai pas sujet de me louer de lui ; mais je ne laisse pas de Ten plaindre, et de lui souhaiter une autre fois mieux. » Il faut le reconnaître , Chapelain n'aidait pas trop mal à cet oubli. En attendant que la faveur revienne à l'ancien ami, il prie Marucelli de lui donner son avis sur les Origines de la langue italienne récemment publiées par Ménage (1). Il veut avoir Tavis d'un connaisseur, afin de décrier l'ouvrage plus à son aise et en toute sûreté. « Il a fait imprimer à ses dépens , ajoute Chapelain , un gros volume d'Origines italiennes, qu'il ne manquera pas d'envoyer à notre illustre académie de la Crusca (2). Je vous supplie de savoir , de nos académiciens les plus habiles, la vraie opinion qu'ils en auront, et de me le mander, sans qu'on sache que je vous en ai prié (3). » Tel est l'homme que Chapelain allait avoir à manier et à conduire : vain, irascible, spirituel, indiscipliné, mais bon au fond, désintéressé, serviable, et franc j[usqu*à la témérité. Vingt ans, le gouverneur employa à cette difficile éducation son labeur et ses soius : prévenances, caresses, louanges , flatteries , bons offices, il prodigua tout avec un zèle et une per-
(1) Origini délia lingua itali&n&y l vol. in-4*. Paris, 1669, Sébastien Mabre-Gramoisi.
(2) Chapelain faisait partie, avec Ménage, de la célèbre académie italienne.
(3) Lettre à Marucelli, à Florence, du 15 avril 1669; II, 631.
sévérance dignes d*une meilleure fortune. Puis, quand Mentor croit son œuvre terminée et Télémaque bien tenu en tutelle, celui-ci rompt ses liens tout à coup, se moque du sage vieillard , comme il s'était moqué du cardinal de Retz, traite son précepteur avec la dernière irrévérence, et le plante là.
Mais , au plus fort de sa révolte , Ménage garda toujours un souvenir reconnaissant du maître, des leçons du passé et des services rendus. Çà et là, il raille bien Chapelain , médit librement de la Piicelle, cite à son sujet une épigramme ou quelque malin propos, mais . sans aigreur, par pure plaisanterie, et pour rapporter un bon mot. Au fond, Testimo pour Thommedebien était demeurée intacte , et il ne fait pas difficulté de louer son mérite , son savoir et le charme même de sa conversation. « C'est M. de Montmor, écrira-t-il, qui a fait le distique que je vais vous dire sur la Pucelle de M. Chapelain. Je Tai su de l'auteur, et neTai publié qu'après sa mort :
Illa Càpellani ciudum exspectata Puella, Po8i longaf in lucerrif temjporat prodit anus (1), »
Content do cette petite épigramme, répétée en riant aux amis, il n'en rend pas moins justice à ses autres qualités ; il parle de lui sans la moindre trace de ressentiment, sans colère , avec une modération que ne gardera pas Chapelain en parlant de Ménage. Nous devons même à ce dernier un détail fort intéressant pour nous , et que nous n'avons trouvé nulle part ail-
(1) Menagiana, 1 , 36.
leurs. Le trait manquait à la physionomie de Chape* lain ; il la complète, et lui ôte cet air ridicule et pédant que bon nombre d'auteurs lui prêtent.
Ménage nous révèle on son ancien protecteur un mérite peu commun , qui est comme la fleur de la politesse , de l'éducation et du savoir. Un tel mérite n'est le fruit ni du travail , ni de la science , ni de rétude ; mérite essentiellement français, bien parisien surtout, dont quelques salons gardent encore le secret. Nous voulons parler de ce don aimable et charmant de la causerie, cet art délicat d'occuper la conversation sans en devenir le tyran. Ainsi s'explique que Chapelain ait été admis de bonne heure dans les cercles les plus célèbres de Paris, à l'hôtel de Rambouillet , chez le cardinal de Retz , ou chez M"* de Sablé ; qu'il ait recherché cette société spirituelle et brillante; qu'il ait aimé à se rendre rue Saint-Thomas du Louvre, à la place Royale, ou rue de Beauce, chez M"^de Scudéry , comme un habile capitaine aime à retrouver le théâtre de ses exploits et les lieux où il peut déployer ses qualités. « M. .Chapelain, nous dit Ménage, avoit l'esprit si agréable, qu'il ne fournissoit pas seulement à la conversation , mais qu'il la remplissoit toute (1). » Bel éloge, en vérité, d'autant plus précieux, qu'il vient d'un adversaire, et qu'il nous montre ce que valent les vilaines médisances de Tallemant.
Chapelain semble avoir eu à cœur de donner Ménage à Balzac , et cela dans un double but : celui de
(1) MentLgUn&.l, 360.
pourvoir « l'ermite de la Charente » d'un ami utile, et de le débarrasser aussi d'un adversaire dangereux. Dès 1638, il prépare le terrain, cherche à rapprocher les deux écrivains, et dépense à ce soin toutes les ressources de sa fine diplomatie. Il loue le savoir de Ménage, inspire au maître le désir de connaître le jeune savant; le défend, au besoin, mais avec mesure , avec sobriété , sans enthousiasme, comme sans illusion.
De bonne heure , en effet, Chapelain connut le caractère du personnage, ses qualités et ses défauts, son penchant à médire, son habileté à railler et à se moquer des gens. De là, — et c'est le côté piquant de ces recommandations, — unecertainegêne,un ton indécis, des éloges enveloppés de mille réserves. Chapelain ne veut pas trop s'avancer ; il craint de faire à Balzac un présent funeste ; il prend ses précautions , avertit de ne pas se livrer pleinement, en un mot, à cette amitié d'un nouveau genre, il donne l'intérêt pour fondement et la défiance pour règle.
En bon négociateur. Chapelain commence par écarter ce qui pourrait faire mauvaise impression : il ex ■ cuse le jeune ami, relève ses qualités, enfin ne néglige rien pour lui attirer les bonnes grâces de l'ombrageux solitaire. En 1638, il assure Balzac que notre Angevin est étranger à la satire publiée contre lui (1); et, deux ans après , il l'innocente de certain méfait à l'endroit de La Mesnardière. « Ce n'est point
(1) Voy. plus haut, p. 228.
Ménage , écrit-il , qui a ruiné de réputation Mesnardière, c'est lui-même (1). »
Mais où Chapelain développe avec adresse et chaleur tous ses moyens de défense» où il se montre avocat sincère, résolu à gagner sa cause, c'est quand il protège son client contre les préventions et les critiques de M"* de Sablé. L'eflfet produit était d'autant plus à craindre , que les renseignements venaient d'une femme de qualité et de beaucoup d'esprit. « Je vis hier M. le duc de la Rochefoucaut , écrivait Balzac à Chapelain, qui me dit beaucoup de choses , et entre autres , que votre Signora Vittoria (2) tient le petit homme que nous connoissons pour un petit fou. Cela pourroit âtre, puisque le nombre en est assez grand ; et peut n'être pasaussi, puisque la cour condamne souventun homme sur une simple grimace (3). »
Le compliment n'était pas flatteur, et ne pouvait guère donner envie de faire amitié avec le « le petit fou. » Chapelain va tâcher de détruire l'effet de cette apologie désastreuse, et de rétablir une situation compromise par un tel jugement. La lettre est fort intéressante. De plus , nous y voyons M"® de Sablé en relations galantes avec le père de l'auteur des Maximes ,
(1) Lettre à Balzac, du 21 mai 1640; I, 630.
(2) M- de Sablé.
(3) Vol. I, p. 808, édit. in-^, 1665; lettre avec la date fausse du 8 janvier Î6M, — Les lettres de Balzac, édition de 1665, portent, pour la plupart, des dates fantaisistes. Nous indiquerons souvent ces dates telles qu'elles se trouvent dans les Œuvres complètes de Balzac, mais sans en garantir jamais Texactitude.
eo attendant qu'elle donne au fils des conseils excellents, fruit d'une expérience déjà longue et d'une raison assagie. Le duc de La Rochefoucauld , le père , était né en 1588 , et mourut au château de La Rochefoucauld (1) en 1650. Les curieux détails que nous allons donner ont échappé et à la malice de Tallemant , qui n'eût pas mieux demandé que de les connaître, et à la bienveillance de M. Cousin, qui eût été fort empêché de les apprendre. « Je suis étonné, répond Chapelain un peu piqué, le 28 août 1639, de ce qui peut avoir fait tomber dans la conversation de M"* la Marquise et de M. le duc de La Rochefoucauld le pauvre Ménage; et comment ce dernier (2), qui n'est jamais avec l'autre que pour lui dire de vieilles douceurs, l'a engagé à s'expliquer sur une matière qui étoit si peu de leur génie et de leur inclination . Cela me prouve encore plus que jamais que souvent on joue à la mouche (3) dans le Conseil , lorsqu'on croit qu'on y résout les affaires les plus importantes, et que deux personnes galantes sont bien souvent ensemble sans dire des pointes, ni se parler d*amour. »
(1) Dans la Charente.
(2) Le duc de La Rochefoucauld, qui avait alors cinquante ans. — M"* de Sablé en avait prés de quarante. Elle était née en 1599, et non en 1608, comme on le dit souvent. Voy. M. Cou» sin, Madame de Sablé.
(3) C'est-à-dire qu'on frappe sur le voisin, au lieu de s'occuper des affaires, «t Mouche, » dit le Dictionnaire de Trévoux, a jeu d'écoliers , oh l'un d'eux , choisi au sort , fait la mouche, sur qui tous les autres happent, comme s'ils la vouloient chasser. » Edit. de 1771.
m LES ENNEMIS DE CHAPELAIN.
Puis vient la défense de Taccusé, présentée avec toute Tardeur d'une amitié récente. Chapelain, à cette époque, connaît Ménage depuis peu. 11 n'a encore eu que « deux entretiens » avec lui ; mais il a été charmé, et il prie Balzac de ne rien croire, ou du moins de rabattre beaucoup des vilains rapports , des critiques et des railleries à l'adresse « du petit homme. » — « Je ne sais, ajoute-t-il, sur quoi se peut fonder M"* la marquise de Sablé pour condamner de folie un homme qui a réputation d'avoir du sens, et qu'en deux entretiens que j'ai eus avec lui , je n'ai point jugé qu'on peut accuser d'avoir la tête creuse. Je sais, d'ailleurs, que cette personne n'est pas téméraire dans ses jugemens, et que, pour M. Ménage, la passion ne la peut avoir préoccupée (1). Pour vous en dire mon opinion , si elle s'est trompée , comme je le crois , c'est qu'elle a trouvé en Ménage un esprit confit en doctrine, de celle des bons anciens , un style conforme à sa sorte de savoir, et Tair tout différent de celui de la cour, qui est le seul qui a cours dans l'étendue de son obéissance. Sur quoi, elle aura prononcé désavantageusement pour lui , et je ne le trouve pas étrange, pour ce que peu de gens au monde peuvent garder cette équité de n'examiner autrui par son goût propre. Nous faisons tous , de notre façon de concevoir les choses, la règle du bien et du mal ; et louons et blâmons, absolvons et condamnons les hommes, selon que leurs actions s'approchent ou s'éloignent de ce que nous ferions. » Observation excellente , bien
(1) Prévenue.
digne d'un moraliste ami de Port-Royal et exprimée en fort bons termes. Il était difiBcile de faire mieux valoir la science de Ménage , et d'être plus poliment, avec plus de courtoisie, d'une opinion absolument contraire à celle de M"® de Sablé. Mais, pour le noter en passant, comme ce jugement porté par Chapelain en 1639, difière de celui qu'il rédigera en 1662, et que nous avons cité plus haut !
L'explication du dédain de la spirituelle marquise pour « tant de grec et tant de grammaire ; » la raison de son éloignement pour des études étrangères à une femme du monde , tout cela aussi est fort ingénieux et exprimé avec beaucoup de sens et de finesse, c M""® la marquise de Sablé , continue Chapelain , a vu une si grande différence entre son esprit et celui de M. Ménage que, ne s estimant pas extravagante, elle a cru qu'il falloit qu'il le fût, ne considérant pas que l'extravagance pouvoit être de son côté ; et que, quand elle seroit aussi sensée que je la crois , — et qu'elle l'est en effet, — ce n'est pas une bonne conséquence que les choses qui sont différentes soient contraires. Mais voilà bien philosopher sur rien. Autant que je puis juger de l'un et de l'autre, ils sont tous deux gens raisonnables ; mais ils ont le débit du raisonnement divers , et ce n'est pas merveille que cette diversité ait fait penser à une dame qu'il y avoit quelque chose de pis, puisque , auprès d'elle, c'est n'être pas sage que de ne leur plaire pas (1). »
(1) Lettre à Balzac, da 28 août 1639; I, 847.