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CHAPITRE XIII

Ménage. — Négociations de Chapelain en faveur do Ménage , 1639. Balzac avide de compliments. Ménage Ven accable. Service rendu par Ménage à Balzac. Il aide un neveu de Balzac dans un procès, 1640. Balzac et Ménage lient amitié ensemble, 1640. Balzac le prend de haut avec son nouvel ami. Celui-ci a permission d'écrire à Balzac, 23 septembre 1640. Ménage débute mal avec Balzac. Chapelain prend sa défense. Profit que Ménage retire de son amitié avec Balzac. Chapelain alarmé de cette intimité. Il voudrait que Balzac fût plus réservé.

Le plaidoyer eut plein succès , et partant Tavocat gain de cause. Balzac ne fut pas fâché d'apprendre que Ménage était moins « fou » et moins méprisable qu'on n'avait dit. Vers les premiers jours de septembre 1639, il répondait à Chapelain : « Que votre bonté et votre justice sont grandes!... Ce que vous m'écri* vez sur ce sujet est tiré de la plus âne raison , et ex ipsius visceribus verilatis^ ainsi que parlent Messieurs mes maîtres. Il est certain que nos gens de cour se donnent un peu trop de licence et qu'ils étendent leur

juridiction plus loin qu'ils ne doivent. S'ils ne peuvent souffrir notre jeune docteur, qui a sacrifié aux Grâces, de quelle façon traiteroient-ils le farouche Heinsius (1), s'il lui prenoit envie de faire son entrée dans les cabinets? Avec combien de huées en aui*oient-ils chassé le vilain Grasset et Tindécrotable Demsterus (2) ? » Chapelain put s'applaudir bientôt du résultat obtenu : il ne restait plus aucune trace de prévention dans l'esprit de Balzac et le négociateur pouvait poursuivre l'œuvre commencée. « J'ai lu avec un extrême plaisir , répondait celui-ci le 11 septembre 1639 , toute la tirade de la bonne et de la mauvaise pédanterie que vous a inspirée l'intérêt de M. Mesnage , et je tombe d'accord de tout ce qu'elle contient (3). »

Dès le mois de juillet de cette même année, les affaires étaient en bonne voie et assez avancées de part et d'autre, pour que Ménage pût parler d'aller à Balzac avec l'espérance d'être bien reçu. « Je chercherai M. Mesnage, écrit le 17 juillet Chapelain , et lui ferai voir ce que vous m'écrivez de lui. Votre curiosité satisfera la mienne, s'il me donne quelque chose de lui à vous envoyer. Il est savant, sans doute, en l'une et l'autre langue. Nous verrons s'il est dépaysé

(1) Daniel Heinsius, ay^c lequel Balzac avait eu maille à partir en 1636. Voy. plus loin, p. 338.

(2) Balzac, Œuv. comp.f p. 811. — La lettre porte la fausse date du 4 février f 640. — Jean Grassot , professeur de j[>hilosophie au collège Sainte-Barbe, mort en 1617. -~ Thomas Dempster, savant écossais, né en 1579, mort en 1625.

(3) Lettre à Balzac, du 11 septembre 1639 ; I, 493.

de rUniversité et s'il écrit les choses en honnâte homme. » Puis, dans la même lettre , et comme pour sonder Balzac, qui redoutait les visites des importunsi Chapelain ajoutait : « J*oubliois à vous dire que M. Mesnage , en me parlant de vous , me dit qu'il étoit résolu de vous aller faire une visite à Balzac , lorsqu'il fut à Angers la dernière fois; mais que ses affaires lui rompirent ses mesures^ et lui ôtèrent cette consolation (1). »

Enfin, poiu* triompher non des résistances, mais des coquetteries de Balzac, Chapelain emploie le moyen infaillible, d'un effet toujours assuré sur le cœur du vaniteux écrivain. 11 lui montre en Ménage un admirateur, un homme dont la conquête est faite, et qui n'attend que le signal pour entrer dans le cortège des amis et chanter à son tour les louanges du maître. Balzac était un humaniste consommé, l'un des meilleurs de son temps. Il maniait l'idiome de Cicéron et de Virgile avec autant de souplesse , d'art et de distinction que sa langue maternelle. En 1640, il adresse une épître latine à Maynard : Ad Franciscum Mainardum inviUitio (2). Le célèbre épistolier , ravi de son œuvre , comme de coutume , fait cependant le modeste ; et, sur un ton demi-plaisant, demi* sérieux , charge Chapelain de lui signaler ses fautes. « Ma dernière lettre envoyée, Jui écrit-il au mois d'août 1640, quelqu'un m'a assuré que c'étoit une pièce incomparable. Voilà un grand mot pour un

(i) Lettre à Balzac, du 17 juillet 1639; t, 458. (2) Balzac, Œuv» compL, édit. in-f', vol. II, p. 2.

courtisan pea assidu de votre Apollon (1) et pour un docteur en langue vulgaire. Aussi n*ai-je pas tant de foi , que je croie d'abord être citoyen romain , parce qu'un provincial me Ta dit. C'est donc à vous , Monsieur, à m'éclaircir là-dessus , et si vous voulez associer Monsieur Tabbé de Saint-Nicolas (2) dans le jugement de cette importante affaire, je vous envoie une nouvelle copie des pièces que vous mettrez , s'il vous plaît, entre ses mains. Il est, sans doute, rerum nos* trarum acerrimtts el integerrirmis judex^ possidetque in supremo gradu, ut Magistri loquuntur^ facultaUm judi" catricem. Observez-y toutes mes fautes et me faites la faveur de les marquer , afin que je les corrige ; car , c'est une dangereuse chose de parler une langue morte (3). »

Tous les auteurs sont chatouilleux : et , quand ils demandent des critiques, quand ils vous donnent sur leurs écrits « un pouvoir despotique (4) , » il est bien entendu que vous userez sagement de votre pouvoir , et que vous accorderez les éloges qu'on sollicite et qu'on attend. Mais cette délicatesse, « le docteur en langue vulgaire » la poussa plus loin que personne. Chapelain y avait été trompé jadis , et sa franchise avait failli le brouiller avec le grand homme. Depuis, rendu plus avisé et instruit par l'expérience, il ne hasarde aucune observation ; il applaudit sans réserve

(1) C'est-à-dire : qui ne fait pas de vers français comme vous. (^) Henri Amauld,Je futur évéque d'Angers.

(3) Lettre à Chapelain, avec la date fausse du 4 septembre f640, vol. I, p. 829, édit. in-f^.

(4) Boileau, Art poétique, chant I.

et, au besoin y fait applaudir les autres. Il exagère à dessein, et ne dit pas toute la vérité. On s*est étonné de ces perpétuelles hyperboles, de ce ton lyrique, de cet enthousiasme toujours prêt à éclater ; en voilà la raison et Texcuse : le maître n'admettait pas d*autro langage, quand on parlait de lui. Aussi , fidèle à la règle de conduite qui lui a été imposée, et peu jaloux du rôle de « censeur solide et salutaire, » dont parle Boileau, Chapelain ne manque jamais de prodiguer les éloges, de se pâmer d'admiration et de faire pâmer les auditeurs.

Le 19 août 1640, il répond à Balzac. « J*ai lu et relu, lui dit-il , avec un plaisir extrême, et jusques à Tadmiration , la belle épttre latine que vous avez envoyée à M. Maynard , et je suis très marri que cela ne vous prend que par verve , autrement je vous exhorterois de vous solliciter souvent, et de ne pas laisser tarir une veine qui coule si doucement, et fait un bruit si haut et si harmonieux tout ensemble. L'opinion générale de tous ceux à qui je l'ai déjà lue est qu'elle est meilleure encore que la première (1) , quoique la première fût si belle, qu'il ne sembloit pas qu'on en pût faille une seconde qui en pût approcher. C'est mon sentiment aussi*, et, tout de bon, vous devriez vous exercer plus souvent en ce genre que vous ne faites. Vous verrez, par le billet de M. de Saint-Nicolas, combien il s'en est tenu obligé.

(1) Ad Pranciscum Mainardum y Homà reducénit quereUi vol. II, 1, Seconde partie.

M. Mesnage Ta vue et admirée et, devant lui, M. Lhuillier(l). »

Pour mieux gagner TafiFection de Balzac, « le jeune docteur » eut l'adresse de joindre à ses hommages des services effectifs. Le neveu de Balzac, Bernard de Forgues, était alors embarrassé dans les difficultés d'un procès. Ménage sut se rendre utile, unit ses efforts à ceux de Henri Arnauld et de Lhuillier, et acheva ainsi de gagner les bonnes grâces de Toncle. « Ces trois , ajoutait Chapelain attentif à faire valoir son homme, avec M. Conrart, M. de Voiture, M. de Vaugelas et Thôtel de Rambouillet, agiront vertement pour rintérêt de M. de Forgues, lequel aura eu aujourd'hui, comme je crois, ce qu'il domandoit avec tant d'instance, que son procès fût mis sur le bureau (2). » Le service rendu toucha d'autant plus, qu^il s'agissait des intérêts de la nièce de prédilection de Balzac. Marie do Campaigno (3), fille d'Anne Guezde Balzac et de François Patras de Campaigno , venait d'épouser, au mois de février 1640, Bernard de Forgues. Celui-ci était maréchal de camp, et propriétaire du château de Neuillac, à quelques kilomètres d'Angoulâme, château d'où sont datées bon nombre do lettres de Balzac.

Le 26 août, Chapelain lui signalait encore le zèle de Ménage, et le nommait, non sans intention , dans la

(1) Lettre à Balzac, du 19 août 1640 ; I, 673.

(2) « Bureau^ terme de Palais, Table sur laquelle on met les sacs des procès à juger. Le procès est sur le bureau. » Richelet.

(3) Chapelain écrit Campagnol ou Campagnolles.

longue file des amis qui sollicitaient en faveui* du neveu. « Il ne se peut agir avec plus de chaleur, écrit-il à Balzac y dans l'affaire de M. de Forgues , que font MM. de Saint-Nicolas, de la Victoire, Lhuillier, Silhon, de Grasse, Mosnage, Patru, Conrart, Vaugelas , Voiture et Thôtel de Rambouillet ; mais M. de Forgues craint que le seul M. Meusnier ne soit plus puissant à lui nuire que toute notre troupe à le servir. Dieu veuille que son appréhension soit vaine (1) ! » Enfin 9 grâce aux soins persévérants de ^Chapelain, 4ë8 le commencement du mois de septembre 1640 la partie était gagnée : Bahac et Ménage étaient définitivement amis. Nous avons cité ailleurs la lettre où rheureux négociateur s'applaudit de son œuvre , trace un portrait charmant du nouvel allié de Balzac, et répond de lui comme Balzac devait répondre de Côstar. « G'esty en vérité, un très galant homme, disait-il, et peu digne des mauvais offices qu'on lui avoil faits auprès de moi (2). » Ménage ne remercia pas dii'ectement d'un si grand honneur. L'étiquette, sans doute, ne permettait pas tant de familiarité, et commandait plus de révérence à l'égard d'un si haut personnage. Ijes contemporains, nous dit Bayle, avaient créé pour lui une dignité nouvelle ; et , comme il y avait alors la charge de Grand-Maître de l'artillerie ou de Grand Ecuyer , ils lui avaient donné celle de Grand Epistolier de France (3). Aussi, quelques lignes transmises

(1) Lettre à Balzac, du 26 août 1640 ; I, 675.

(2) Lettre à Balzac, du 2 septembre 1640; I, 676.

(3) Bayle, Dictionnaire critique, art. Balzac,

à Balxac par rintermédiaire de Chapelain, durent apporter d*abord l'expression de la gratitude du jeune homme. C'est presque le cérémonial usité entre les puissances, qui traitent par ambassadeurs. « Vous verrez, dans le billet de M. Mesnage, ajoutait Chape- ^ lain, comme il a reçu ce que vous disiez de lui dans vos dernières. »

A son tour, en homme qui a le sentiment de sa dignité et sait garder son rang, Balzac répond par son chargé d'affaires. Il y a là , croyons-nous , une petite finesse diplomatique, et qui n'est pas Teffet du hasard. Le ton est dédaigneux ; c'est l'air important et protecteur du suzerain à l'égard d'un vassal. La cérémonie de l'hommage terminée, et pour mieux affirmer son autorité, le noble seigneur lève la séance, congédie son monde, et tourne gravement le dos à l'assemblée. Balzac semble traiter Ménage et recevoir ses protostations avec le même sans-géne. Heureusement, Chapelain est là pour adoucir les choses; pour ne rapporter que la moitié des paroles du maître, et supprimer ce que le reste pourrait avoir de désagréable. « Je suis si satisfait de la lettre que votre ami vous a écrite, répond dédaigneusement Balzac, qu'un second compliment ne sauroit rien ajoutera ma satisfaction. JTai cru, au contraire, que je seroi^ incommodé de cet excès comme de deux dîners en un jour, et vous savez bien qu'on se soûle des meilleures choses. Il est , certes , très galant homme et tel que vous me le figurez. Souvent ce qu'il dit mérite d'être allégué. Mais n'y aura-t-il point moyen d'avoir quelquesunes de ses réponses ingénieuses qu'il vous a réci-

tées ? N'importe , pour moi, qu'elles soient venues après coup , ou sur-le-champ , qu'elles soient nées en présence (1), ou apportées du logis, pourvu qu'elles soient ingénieuses (2). »

Balzac était un auteur avisé : il faisait à l'avance ses provisions d'esprit , les emmagasinait avec soin , et s'en servait ensuite au moment convenable. « M. de Balzac , disait Ménage , étoit abondant en pensées , et en faisoit amas par avance , pour les placer en quelques-uns de ses écrits. Sur quoi je vous dirai une badinerie à son égard. Gomme nous nous entretenions de ce qui peut rendre heureux , je lui dis : Sanitas sanitaturrij etomnia sanitas. II me pria cependant de ne point publier cette pensée, parce qu'il vouloit lui donner place en quelque endroit. En effet, il s'en est servi dans quelqu'un de ses ouvrages (3). »

Le 23 septembre 1640, Chapelain répondait à Balzac, au sujet « des réponses ingénieuses » que celui-ci désirait se procurer. « Je voudrois avoir assez de mémoire, lui disait-il, pour satisfaire votre curiosité sur les bons mots de notre ami. Mais, je suis aussi bien destitué de celte partie que des autres qui la devroient récompenser (4). En voici pourtant un qui s'y est attaché, et que je ne crois pas que j'en sorte jamais. On

(1) Du latin in prwsenîia , c sur le moment. » La locution n'est pas dans Richelet.

(2) Lettre qui porte la date du i»' novembre 1640, vol. I , p. 834, édit. in-f*.

(3) Mena^iana, I, 134.

(4) Dans ses lettres, en effet, Chapelain se plaint souvent de ■a mauvaise mémoire.

disoit que Pagan (1) , se plaignant de ce qu*on Favoit voulu obliger de haranguer à l'académie de la vicomtesse d'Auchy, disoit que c*étoit sans raison ; qu'il portoit les armes, et faisoit ce que les autres disoient. Notre ami , qui étoit présent , en la présence d'un de ces jolis académiciens, repartit tout court : // ne fait donc que des sottises; car ils ne disent autre chose, A l'avenir, je serai soigneux de les marquer , ou je le prierai de commander à son Tiron (2) qu'il les recueille de sa bouche , et qu'il en fasse un volume qui nous fera moins regretter la perte de ceux de Cicôron (3). »

Cette plaisante académie n'est pas inconnue , et grâce à Chapelain , à Balzac et à Tallemant (4) , elle a gardé une certaine célébrité ridicule. L'émule de M"* de Rambouillet, Charlotte des Ursins, vicomtesse d'Auchy , et que Malherbe avait chantée jadis, tenait chez elle, en 1638, une académie féminine^ dont se moque Chapelain (5), Les réunions se tenaient fort régulièrement , et avaient lieu tous les mardis. La dame n*était plus bien jeune en 1638 , et mourut le 3 janvier 1646. € C'est à mon gré, écrit d'un ton railleur Balzac en 1638 , une belle chose que ce sénat fémi-

(1) Biaise-François de Pagan, le maître de Vauban, né à Avignon en 1604, mort à Paris en 1665.

(2) Qirault, secrétaire de Ménage, comme Tiron était celui de Gicéron.

(3) Lettre à Balzac, du 23 septembre 1640 ; I, 690.

(4) Voy. Historiette de la vicomtesse d'Auchy ; I, 225, édit. m-12.

(5) Lettre à Godeau, du 18 février 1638; I, 202.

oin qiii s'assemble tous les mercredis (1) chez Madame *^. Il y a longtemps que je me suis déclaré contre cette pédanterie de l'autre sexe, et que j*ai dit que je soufFrîrois plus volontiers une femme qui a de la

barbe qu'une femme qui fait la savante Tout de

bon, si j'étois modérateur de la police, j'enverrois filer toutes les femmes qui veulent faire des livres (2), »

Enfin , après un noviciat de deux ans , le 23 septembre 1640, Ménage fut admis aux honneurs delà présentation. Entendons-nous : il eut permission d'écrire directement à Balzac une belle lettre , bien humble» surtout fort laudative , ce que l'auteur du Socrate chrétien ne dédaignait nullement , malgré le dégoût qu'il affectait pour les louanges. Chapelain transmit Tépitre avec force recommandations, comme il avait transmis auparavant les assurances de respect et d'affection du spirituel avocat. « Il y a apparence , dit-il à Balzac , que si le billet que je vous ai envoyé de M. Mesnage vous a plu , la lettre qu'il vous écrit à cette heure vous ravira, puisque vous estimez tout de lui, et plus par conséquent les choses qu'il aura le plus polies. Je parle ainsi de sa lettre sans l'avoir vue, ne croyant pas qu'il y eût personne assez hardi pour vous écrire avec négligence, du moins la première

(1) Balzac se trompe; les réunions avaient Heu le mardi,

(2) Lettre de Balzac à Chapelain, avec la date fausse du dernier septembre i638, vol. I, 777, édit. in-^. — La lettre do Chapelain, à laquelle répond ici Balzac , est du 22 mars 1638 ; lettres de Chapelain^ l, 217.

foi8; ni que la liberté de notre ami aille jusque-là, que de vouloir occuper vos yeux à une lecture qu'il ne pense digne de vous. Et , certes, quand je me souvioQS dii style pédestre et vulgaire avec lequel j*ai toujours traité avec vous » je m'en fais conscience à moimême , et me reconnois effronté jusques k Texcës. Mais tout le monde ne fait pas si bon marché de sa réputation que moi en matière d'esprit, et ne se contente pas, comme je fais , de la louange que peut acquérir la bonté à un homme. »

Pour que rien ne manquât au cérémonial usité» quand un souverain daigne conclure une alliance, Ménage envoyait ses présents : c'était une charretée de livres , qu'allait apporter le prochain messager. « Avec la lettre, ajoutait Chapelain , vous aurez des vers latins de M. L'Huillier et de M. Grotius. J'avois les premiers , et vous les eusse envoyés ce voyage. Mais il faut laisser le champ libre à M. Mesnage, et lui faire valoir tous les soins qu'il a voulu prendre pour vous. Il vous marquera sans doute , dans sa let^ tre, tous les livres de M. Grotius qu'il vous envoyé et dont j'ai chargé le bon Rocolet (1), pour vous les faire tenir par ce messager. Il y en a assez pour combler une petite charrette ; et je crois que voue vous étonnerez dé la grosseur du paquet (2). »

Qnelques jours auparavant, le 17 septembre, Cha-

(1) Pierre Rocolet , l'éditeur et Texpéditionnaire de Balzac. Il avait publié, entre autres, le second recueil de Balzac : Lettres de M. de Balzac, 1 vol. in-8*, 1636. Il mourut le 19 janvier 1662.

(2) Lettre à Balzac, du 23 septembre 1640 ; I, 690.

pelain écrivait à Ménage une lettre charmante, modèle presque achevé de délicatesse et d'urbanité. 8*adressant à un bel esprit, il a mis une certaine coquetterie à laisser de côté son style « pédestre; » conime pour montrer qu'il savait , au besoin , écrire les choses < en honnête homme, » et qu'il était depuis longtemps « dépaysé de l'Université. » — « Je n'ai garde, disait Chapelain , de manquer à envoyer sûrement à M. de Balzac les livi*es que votre homme me vient d'apporter ; mais , parce qu'ils ne peuvent faire ce voyage que par le messager, notre ami sera plus longtemps à les recevoir que le paquet qui partira par le premier ordinaire avec Télégie de notre ami (1), que j'avois apprêtée pour lui envoyer, et que je retiendrai afin que vous soyez son présentateur général , et qu'il n'ait obligation qu'à vous cette semaine. Au reste, il n'est bruit que de vos présens, et il n'y a point de nation qui ne se sente de vos grâces. M. Lilii (2) me vint voir, avant hier, et me dit que vous lui aviez aussi donné le Tacite ûq l'ami Ablancourt. Il faut que vous ayez une mine de livres plus riche que celle du Potosi. Vous obligez assez par votre amitié, sans y ajouter vos largesses. Mais vous voulez vous assurer de vos amis par toutes voies , et vous penseriez qu'on vous échapperoit, si vous n'aviez lié que d'une chaîne les cœurs que vous avez conquis. » Il était difficile d'être plus aimable et, tout en par-

Ci) L*élégie de LhuilUer sur la mort de Peiresc ; la suite des lettres semble Tindiquer.

(2) Camille Lilli, Italien, ami de Chapelain,

lant de Balzac , de faire soi-même de plus gracieuses avances. Chapelain assure Ménage que tous ses présents seront reçus avec une extrême gratitude, et serviront à consolider une amitié qui le comble de joie. « Il faut attendre, ajoute-t-il, quel sera le ressentiment de votre esclave d'Ângoumois (1) sur vos profusions, et comment il exprimera la honte ou le plaisir d'avoir été accablé ainsi de vos bienfaits. Us portent leur prix et leur recommandation avec eux , et il seroit inutile que je me misse en peine de lui en relever le mérite. C'est pourquoi je lui en laisserai le jugement à lui seul, pour ne pas faire un autre panégyrique à Hercule (2) , et ne pas vouloir persuader une chose qui se persuade toute seule. Je lui parlerai seulement du bienfacteur, et l'assurerai qu'il lui est encoi*e plus acquis que ses livres , et que cette acquisition ne sera jamais sujette à retrait (3). »

Ménage, en écrivant sa première lettre à son « esclave d'Angoumois, » ne paraît pas avoir trouvé la note juste. Aussi Balzac ât-il une réponse presque ironique, « pleine de passion, » remplie surtout d'hyperboles et de louanges enthousiastes , dans le genre de celles que le jeune docteur venait de prodiguer à pleines mains, c Si votre passion est aussi vraie qu'elle est éloquente , lui écrit Balzac au mois de septembre 1640 , et si elle allume autant de feu dans vo-

(i) Balzac.

(2) Proverbe grec : « Faire une chose inutile , » comme dé célébrer Hercule que personne ne songe à attaquer.

(3) Lettre à Ménage, du 17 septembre 1640 ; I, 687.

ire âme qu'elle jette de lumière en vos paroles , n'en déplaise à Socrate (t)» je suis le plus heureux amant qui se mêla jamaisde faireramour aux belles âmes (2). « Ce bel enthousiasme ne Tempêche pas de i-ailler Temphase du nouvel ami, « les longs et avides baisers » donnés à sa lettre, et la solitude cherchée pour la lire plus à loisir. « Le secret que vous avez cherché , lui dit-il, et la solitude que vous vous êtes faito pour jouir sans témoins du papier que vous prêta Monsieur Chapelain m'oblige de m'écrier : Honni soit qui mal y pense!... Mais que dirai-je de ce que vous fermâtes la porte sur vous, et vous fortifiâtes en votre chambre, afin que personne ne vous troublât en la possession d'une douzaine de lignes? •

La leçon était désagréable ^ et ne dut pas faire rire Ménage : du moins , elle l'avertit qu'à l'avenir , s'il voulait plaire , il devait modérer un peu ses exagérations. Chapelain, de son côté , n'essaya pas de défendre le malencontreux début de son protégé. Il avait appris, à ses dépens, à être toujours de l'avis de Balzac. Aussi , à son exemple, et avec autant d'esprit que lui, il se moque de la maladresse du jeune avocat,, tout en se portant garant de la sincérité des sentiments exprimés.

Le 15 octobre 1640, il parle de l'affaire à Balzac « J'ai trouvé de la Jettre de M. Mesnage, lui dit-il, ce que vous m'en écrivez. Elle est pure pour le

(1) Socrate pourrait bien désigner Chapelain.

(2) Lettre de Balzac à Ménage, vol. I, p. 626, avec la daU fausse du 5 no%iembre 1639.

BALZAC ET MÉKABE. 319

style et tendre pour les sentimens. Et, certes, je suis persuadé que son affection est très sincère» et que , dans la recherche qu'il £ait de vous , il y a bien autant de zèle que d'ambition. Les retraites, néanmoins, pour lire la lettre où vous parliez de lui, ces exultations secrètes , ces baisers redoublés, e lutte queste altre moïne (1) , me semblent passer un peu le vraisemblable, et ne se devoir prendre que flgurément pour relever la chose, et lui donner un plus beau corps. Mais , à vous dire mon sentiment là*dessus, je l'ai trouvé imprudent d'avoir dépensé et employé d'abord toutes ses couleui'S sur une lettre qui ne lui étoit pas écrite (2). Il les falloit réserver pour celle que vous lui écrirez, pour laquelle il faut qu'il demeure muet , s'il ne veut répéter les mêmes choses. Un bon mesnager n'eût pas jeté toute sa poudre aui moineaux» et se fût gardé une poire pour la soif. Nous verront pourtant comment il s'en démêlera; et peut-être a-t-il des magasins inconnus, et qu'il nous étalera des pièces de mise, et qu'il n'aura point été chercher en la boutique des hyperboles (3). »

La lettre attendue arriva presque aussitôt , accompagnée d'une pièce adressée à Ménage» et lue en grande cérémonie , « en plein cabinet des frères Putéans» magnia comitiis , et tous les confrères assemblés. » La pièce était intitulée : De kypercritico Galeso,

(i) Moine, « caresses, cajoleries. »

(2) La lettre adressée à Chapelain, et qui renfermait quelques mots à l'adresse de Ménage. Voy. plus haut, p. 192, la lettre de Chapelain à Balzac, du 2 septembre 1640.

(3) Lettre à Balzac, du 15 octobre 1640 ; I, 704.

ad Mgidium Menagium, Ludus poelicus (1). Balzac mettait une certaine vanité à passer pour « une personne valétudinaire. » Il croyait par là se rendre plus intéressant, et étonner davantage son monde par Tactivité de son esprit. Il joue au philosophe stoïque; il affecte de mépriser la souffrance et de broder de belles périodes au milieu des continuelles tortures de la maladie.

Chapelain, ravi de cette force d'âme dans un corps si infirme , ne manque pas de s*extasier , et de trouver merveilleux que le patient puisse méditer , composer, écrire, dans le triste état où il est réduit. « Est-il vrai, lui dit-il d'un air de doute , que pendant vos douleurs vous ayez écrit à M. Mesnage la lettre qu'il m'a montrée, et que les vers qui sont dedans soient des fruits de votre indisposition ? A vous dire le vrai , il n'y a guère d'apparence ; et , si je n'avois un excès de foi pour tout ce que vous me dites , je croirois , en lisant ces belles choses, ou que vous les avez faites en pleine santé , ou que votre maladie étoit de celles qui enlèvent l'esprit au-dessus de lui-môme, et font parler grec ceux qui en sont affligés (2). »

Ménage eut hâte de tirer profit de l'alliance qu'il venait de faire : il ne tenait pas à rester un ami honoraire , et demanda sans retard à avoir place dans les lettres du maître, comme d*autres , dans la suite, seront fiers qu'on parle d'eux dans le Mercure*

Balzac parle de Ménage à Chapelain, et feint de cé-

(i) Balzac, Œuv. compUi ^ol* h P* i^. Seconde partie. (2) Lettre à BaUac, du 20 octobre 1640 ; I, 708.

dcr aux obsessions de Tarai qu'on vient de lui donner, f Puisqu'il a autant d'envie, écrit-il , de voir son nom dans mes lettres que Cicéron en avoit de voir le sien dans les histoires de Lucéius..., je vous supplie de lui dire que je l'aime tant , qu'encore que je haïsse tout ce qui s'appelle lettre, j'en ferai imprimer un volume (1). »

C'était aller bien vite en besogne , et plus vite que ne voulait Chapelain. Celui-ci , à travers tous ses éloges, n'avait cessé de faire des réserves, de recommander de se tenir sur ses gardes , et de n'avancer qu'avec les plus grandes précautions , comme on avance sur un terrain glissant. Mais Balzac faisait la sourde oreille ; il avait hâte d'attacher « le jeune docteur » à son service, comme il y avait attaché Costar. Dans les lettres de Socrate, il prenait les compliments à l'adresse de Ménage, sans grand souci des conseils qui s'y trouvaient. Chapelain n'insistait pas, et ne pouvait pas insister : il eût paru vouloir détruire de ses propres mains Tœuvre qu'il venait à peine de terminer. Il applaudissait aux bonnes dispositions de Balzac, se gardant bien de la moindre observation sur un entraînement qu'il aurait désiré un peu plus modéré. Le 20 octobre 1640, il lui répond avec une légère nuance d'ironie : « Nous devons aller remercier M. Mesnage en corps, dit- il à Balzac, s'il est vrai que ce soit pour l'amour de lui , et pour contenter son ambition , que vous voulez imprimer un nou-

(1) Lettre à Chapelain, datée du 20 août i64i, au lieu de 1640; Œuv. compl.y vol. I, p. 857.

m LES ENNEMIS DE CHAPELAIN.

veau volume de vos lettres. Mais pourquoi le diriezvous , s'il n*étoit vrai ? et qui vous obligeroit à m*y faire engager ma parole envers lui , si vous n'aviez dessein de la dégager? Pour moi , je m'en réjouis d'avance, et le vais publier partout, de peur que vous ne vous en repentiez, et que le public soit privé de ce bien (1). •

Ne pouvant railler Balzac, Chapelain raille Ménage, et , avec lui, d'autres écrivains du temps. C'était alors l'usage, autorisé par bon nombre d'exempJes, et aussi par des difficultés réelles , de traiter les noms propres français avec un sans-gêne absolu ; et , sous prétexte de les traduire en latin, de les travestir ou mieux de les égorger. « Je suis tout de votre opinion, disait Chapelain , pour ce qui regarde V^gidius Ménage; et je ne le blâme pas seulement, comme vous, pour ce que ridiome y est mélangé , mais encore pour ce qu'écrivant en latin il falloit, de nécessité , dire Menagius ; et que ce n'eût pas été une moindre disconvenance de mettre Gilles Mesnage, en un môme idiome, à la tête d'une lettre d'un idiome différent. Ma règle , en ces choses, est que le seul droit qu'a Técrivain est de don-' ner aux noms propres la terminaison en la langue où il écrit , quoique Carademus (2) , par un trop grand scrupule, le pratique à la Mesnage, et qu*il se doit en-

Ci) Lettre à Bahac, du 20 octobre 1640; 1, 708.

(2) l\ faut lire C&mdenus^ pense M. Tamizey de Larroque. William Camden, auteur des Annales rerum anglicarumf régnante Elisabetha, 1615-1625. H était né à Londres en 1551, et mourut en 1623.

core plusgai'der de traduire les noms propres à la manière de Paule Emile (1), qui appelle Quadrigarius celui qui se nommoit Charpentier , et de M. de Thou qui faisoit un Interamnas de ces MM. d*Antragues (2).

»> Je plains la peine que la lettre vous a donnée , mais vous avez pris cette peine volontairement; et si Ton y réplique , je vous laisse en liberté de n'y point repartir ; et je ne crois pas que Thomme (3) s'y attende, quand même il vous donneroit le bonjour de la part de Grotius (4). »

Le bonjour fut donné en effet; et Balzac, qui savait fort bien , selon son intérêt, vaincre son dégoût pour les lettres, se garda de profiter de la liberté que lui laissait Chapelain. Il écrivit de nouveau à Ménage, et accompagna sa lettre de toutes sortes d' exultations ^ à propos de cette récente amitié (5).

En même temps, il faisait part à Socrate de sa dé-

(1) Paolo Emili, en latin Paulus Mmilius^ né à Vérone vers 1460, et mort en 1529. Louis XII le fit chanoine de Notre- Dame. Il est auteur d'une histoire : De rébus geatis Franco^ runif libri IV. L'ouvrage s'étend de l'origine de la monarchie à la cinquième année du règne de Charles VIII.

(2) Inter et amnts, « cours d'eau, u en latin. — Jacques- Auguste de Thou, 1553-1616, auteur d'une excellente histoire : Historia. rerum sui temporis, libri CXXXVIII; elle commence à l'année 1543, et s'arrête en 1607. C'est le père du malheureux de Thou, décapité à Lyon le 12 septembre 1642.

(3) Ménage.

(4) Lettre à Balzac, du 20 octobre 1640; I, 709.

(5) Lettre de Balzac à Ménage, Œuv, compl.^ vol. I, 627, avec la date évidemment fausse du 30 septembre i649, au lieu de 1640. La lettre précédente à Ménage, dans le volume, est datée

termination , et lui annonçait son projet de publier un nouveau volume de lettres , afin de contenter Ménage. Son premier recueil , on le sait , celui qui avait fait sa réputation , avait paru en 1624 (1). t II faut avouer, répond-il à Chapelain , que ce remerciement que vous voulez faire en corps à monsieur Ménage est une invention bien digne de vous et de cette amitié qui sait si bien chercher de nouveaux biais et de nouvelles manières de m'obliger. Je serai homme de parole, n'en doutez pas : mais pour faire le volume plus raisonnable, il faudroit que vous m*aidassiezy et qu'il me fût permis de tirer des lettres que vous avez de moi ce qui se pourroit communiquer au public, sans profaner nos mystères (2). » Le recueil promis parut en effet, mais longtemps après, en 1647 (3). Et, chose assez piquante, Balzac demandait à Chapelain les gages d'amitié qu'il voulait donner à Ménage. Ce n'était pas assez d'avoir préparé cette nouvelle alliance : on le priait sans façon de consentir à en faire les frais.

du 5 novembre 1639. — On voit si les dates indiquées 'dans rédition de 1665 sont sujettes à caution, et s'il est bon de s'en défier.

(1) 1 vol. in-8*, Paris.

(2) Lettre de Balzac à Chapelain, vol. I, 860, avec la date fausse du 16 septembre f64f , au lieu de septembre 1640.

(3) Bous le titre ; Lettres choisies du S' de Balzac, 1 vol. in-B*. Paris. 1647.

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