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CHAPITRE XIV

Baliac et Ménage. — Défiances de Chapelain à l'égard de Ménage. Avis inutilement donnés à Balzac. Esprit médisant de Ménage. Ses médisances contre MM. de Plassac. Balzac comble Ménage de faveurs. Il lui dédie son Barbon , 1648. Le charge do la revision do ses Œuvres diverses^ 1644. Ménage édite les poésies latines de Balzac, 1650. Ménage en fait la dédicace. Il l'adresse à la reine de Suéde , 1650. Ménage procure d'utiles amis à Balzac. Débat de Balzac avec Daniel Heinsius. Tragédie de celui-ci : Herodes inf&ntictda, 1632. Balzac en fait la critique, 1636. Ménage obtient à Balzac le secours de Saumaise, 1643.

Chapelain, rhomme prudent par excellence , l'ami circonspectissime, comme rappelait Balzac, recherchait Ménage, le recommandait au besoin ; mais» en même temps , il pensait qu'il ne se fallait c engager d'amitié avec lui que de bonne sorte , » et qu'on ne saurait user de trop dé précautions « avec cette race de Bouchards, de Costards, de Mesnage, et autres joviaux de cette nature (1). » Chose bizarre ! Tavis était donné

(1) Lettre à Balzac, du 25 septembre 1639; I, 498.

de bonne heure , en 1639 , el dès l'ouverture dos négociations avec Balzac; c'est-à-dire que Chapelain semble fort indécis, et qu'il craint cette amitié autant qu'il la désire. Ce double sentiment n*est pas douteux : on en trouve la trace dans bon nombre de lettres écrites à cette époque par Chapelain. L'avis donné le 25 septembre 1639- fut renouvelé bien des fois depuis, et avec une insistance qui indique toutela confiance du négociateur envers son client. Le 13 novembre de la même année , quelques jours à peine après le premier avertissement, il dit à Balzac : « Certaines particularités, que j'ai apprises de M. Mesnage, me font croire que M. de la Rochefoucauld ne lui avoit pas fait tort tout à fait. Nous ne saurions néan-* moins failli r, en le considérant comme nous avons résolu (l). • Et le 27 du même mois, il revient encore sur sa recommandation. « Je vous ai déjà mandé, écrit-il à Balzac , que quelques disparates de M. Mesnage m'avoient fait paroître l'opinion qu'on avoit de lui chez M"** la marquise de Sablé assez bien fondée. Je m'en rapporte à ce qui en est (2). »

Singulière façon , en vérité , de recommander les gens , de leur préparer les voies , de les rapprocher entre eux et de leur inspirer le désir de se connaître ! Dans la suite, Chapelain n'en conserva pas moins les mêmes scrupules et les mêmes inquiétudes à l'égaixi de son protégé. Il lui adresse de fort jolis compliments et des paroles tout emmiellées; mais, au fond, il

(1) Lettre à Balzac, du 13 novembre 1639 ; I, 527.

(2) Lettre à Balzac, du 27 novembre 1639 ; I, 532.

se déâe , et exhorte Balzac à en faire autant. « L'esclave d'Angoumois » et <c le jeune docteur » sont amis depuis deux mois à peine. Chapelain , effrayé d'une trop rapide intimité, redouble ses avis, et, il faut le reconnaître , prêche dans le désert avec une persévérance et un zèle que rien ne lasse.

Balzac vient de lui annoncer que M. de la Thibaudière (i), le Gros^ comme il l'appelle, va être satisfait de lui. « Pour le Gros, dit-il à Chapelain, je veux croire qu'il vous a parlé tout de bon ; et partant , il n'y aura point de mal de lui dire qu*il se verra en plus d'un endroit du volume que je fais exprès pour M. Ménage. Il se verra encore dans mon latin et dans mes discours ; et , s'il ne m'aime que pour être imprimé, voilà, à mon avis, de quoi satisfaire sa vanité, ety par conséquent, de quoi redoubler son affection (2). •

Chapelain répond à Balzac le 23 novembre 1640, et promet de faire valoir auprès « du jeune pape, » — il le surnomme ainsi à son tour, — tout ce que pareille faveur avait de glorieux. En même temps, il ne laisse pas échapper Toccasion , et rappelle que « notre cher M. Mesnage » est fort enclin à la médisance, et que, pour être sage, il faut c aller bride en main • avec lui. c La dernière fois qu'il me fit l'honneur de me venir voir, dit-il de la Thibaudière, il me fit connoî-

(1) Un grand ami de Balzac, dont il est souvent question dans les lettres de Balzac et dans colles do Chapelain.

(2) Lettre à Chapelain, Œuvr. compl.y vol. I, p. 863. Lettre avec la date fausse du 20 octobre i64i, au lieu de novembre 1640.

tre qu'il se tenoit désobligé de M. de Plassac, pour avoir montré à Thôtel de Rambouillet une lettre qu'il lui avoit autrefois écrite ; et que , soit pour la matière , soit pour la forme , il croyoit ne pouvoir être vue sans lui faire tort. M. de Plassac nous dit depuis qu'il en tiroit à peine le salut , et qu'il étoit au désespoir d'avoir perdu ses bonnes grâces, M. Mesnage, avec sa liberté ordinaire , m'a dit plus de nouvelles de lui et de M. son frère que je n'en désirois ; et il m'eût bien suffi de savoir par vous qu'ils étoiont fort honnêtes gens, sans apprendre de lui qu'ils s'étoient faits riches par d'étranges voies. 11 est vrai, que selon le temps qui court, ces deux choses peuvent être compatibles; et, on effet, nous voyons des princes et des principaux officiers de la maison du roi qui ne s'en trouvent pas moins gens d'honneur , pour être convaincus de cela.

1 Le même M. Mesnage est la sarbatane (1) par laquelle j'ai fait tenir vos beaux vers au chevalier (2). A la première vue , je saurai comment il a reçu cette grâce et, selon cela, je verrai s'il mérite le titre d'honnête homme , que vous lui donnez à la tête de votre Barbon (3). »

Le Barbon^ composé en 1640, parut seulement en 1648. Le nom du chevalier de Méré ne se trouve pas dans l'édition de 1665. Il n'y a que celui de Ménage,

(1) Sarbacane ou sarbacane , tuyau creux dont on se sert pour lancer des pois ou de petites boules de terre, «t La forme correcte est sarbatane , qui se trouve dans Balzac » (Littré).

(2) Antoine Gombaud.

(3) Lettre à Balzac, du 23 novembre 1640; I, 724.

à qui l'ouvrage est dédié. Les MM. de Plassac, dont il est question ici, ont donné lieu à une confusion que nous devons signaler. Josias Gombaud, seigneur de Plassac, publia en 1648 un volume intitulé : Let^ très de M. de Plassac (i). Son frère, Antoine Gombaud^ appelé le]chovaIier de Méré^ mourut dans son château de Beaussais (2)^ le 29 décembre 1684. Celui-ci a été souvent confondu avec George de Brossin, appelé aussi le chevalier de Méré , qui fut Tami de Pascal , et mourut en 1685. Cette erreur a été commise d'abord par le dictionnaire de Moréri (3), et les autres ont suivi. Dans la Nouvelle biographie générale (4), les deux personnages n'en font qu'un , et Ton applique à Tun ce qui convient à l'autre.

Balzac ne laissa pas passer sans protestation le vilain propos de Ménage : il défendit Plassac, comme il défendait ses amis, de bonne foi, sans doute, mais avec une ardeur qni n'était pas toujours désintéressée. Les amis étaient pour le vaniteux écrivain des auxiliaires, et, au besoin, des défenseurs qui pouvaient être utiles , et qu'il ne consentait pas à abandonner. D'ailleurs , en cette circonstance , l'accusation ne parait pas avoir été bien fondée. Elle n'est pas formulée dans le Menagiana , où deux fois il est question du

(1) 1 vol. in-S*, Paris, t648.

(2) Beaussais, village des Deux-Sévres.

(3) Art. Méré {George Brossin, chevalier, marquis de).

(4) Voy. art. Méré. — Voy., sur Antoine Gombaud, Le che- Vûlier de Méré, son nom patronymique ^ par M. de Brémond d'Ara, 1 vol. iii-8*. Niort. 1869.

chevalier de Méré (1); et une fois de « M. Plassac- Méré. » Ménage se contente de rappeler qu'il a dédié au chevalier, de Méré ses Observations sur la langue française (2), et qu'il l'introduisit chez M"^ de Lesdiguiëres, d*où il passa chez la maréchale de Glérambault (3). Le 15 décembre 1640, Chapelain applaudit des deux mains à la défense présentée par Balzac, et, pour mieux prouver son adhésion, n'est pas loin d'excuser le méfait. « J'ai été bien aise, écrit-il, de voir, dans vos dernières, l'apologie de votre ami Plassac, et je prétens bien m'en servir pour excuser ceux de mes amis qui se trouveront un jour ou coupables, ou accusés de pareil crime : ce qui ne peut manquer d'arriver ayant tant d'amis que j'en ai (4) , et cette contagion ayant été si générale. En efifet , la multitude des criminels ne peut pas seulement causer l'impunité du crime; mais encore elle peut en quelque sorte l'autoriser, ou du moins le rendre supportable, pour ce que les actions qui se sont rendues communes perdent aussi bien leur laideur que leur beauté, et ont cela , de la coutume , qu'encore qu'elles soient mauvaises , on %'y laisse aller sans le trouver étrange, comme si l'usage les pou voit légitimer (5).

(1) Vol. I, p. 133 et 184, édit. de 1762. Amsterdam.

(2) 1 vol. in-12, Paris, 1672.

(3) Moréri applique ces détails à George Brossin, dit le chevalier de Méré. « Il étoit en relation, dit-il, avec les duchesses de Lesdiguiéres et de Clérembaut, M. le duc de La Rochefoucaut et le célèbre Balzac. »

(4) Vaugelas était de ce nombre. Voy plus haut, p. 51 et suiv.

(5) Le passage est curieux, et confirme ce que nous avons

• Au reste, ç*a été M. de la Thibaudière qui, en présence de ce même M. de Plassac, m'a appris que c'étoit au chevalier à qui vous adressiez votre Barbon, et je veux croire qu'il est digne du titre que vous lui avez donné dans votre dédicace (1). »

Balzac fut plus courageux ou plus téméraire : il ne partagea pas les appréhensions de Chapelain , et peutêtre laissa-t-il au négociateur officieux le regret d'avoir réussi au delà de ses désirs. Contrairement à ses habitudes, Tami volage fut fidèle, et, jusqu'à la fin de sa vie , il conserva avec ce maître difficile des relations excellentes, dont on retrouve la trace à chaque pas dans la correspondance de Balzac, dans celle de Chapelain , et dans les écrits de Ménage.

Voici une charmante peinture, comme un tableau de genre : Balzac vu chez lui et dans l'intimité. La scène est postérieure à 1640 , et se passe à Paris, pendant l'un des rares voyages que « l'Ermite de la Charente » daignait faire loin de son désert. Il y a au logis plusieurs t savans , » et en leur compagnie , Ménage et Desmaretsde Saint-Sorlin, l'auteur des Visionnoires (2). On cause vers, on cause pnîse. Balzac loue avec une ingénieuse courtoisie les vers du poète, qui lui rend le compliment le plus galamment du monde. Chacun s'applique à parler avec grâce et distinction ; puis, quand les visiteurs sont partis, Balzac et Médit plus haut de certains profits honteux acceptés sans trop de scrupule. Voy. p. 51.

(1) Lettre à Balzac, du 15 décembre 1640 ; I, 735.

(2) Jean Desqiarets de Saint-Sorlin, né à Paris en 1596, mort en 1676. De l'Académie française, dés sa fondation, en 1634.

m LES ENNEMIS DE CHAPELAIN.

nage, demeurés seuls , s'égaient ensemble et parlent librement 9 sans souci ni des puristes, ni de la grammaire.

Il y a presque plaisir à surprendre ici , dans Taimable laisser-aller de Tin limité, l'écrivain majestueux que Ton connaît ; de le voir descendu de son piédestal, pour causer familièrement, comme un simple mortel, sans beaucoup de scrupule sur le choix des idées ou des mots. « La première fois que je vis M. de Balzac, raconte Ménage, ce fut en l'église de Saint- Gosme (1) , à un sermon de M. Ogier. M. de Balzac en fut charmé, et me dit que le théâtre étoit trop petit pour un si grand acteur. » François Ogier , appelé aussi le prieur Ogier, était alors dans les bonnes grâces de Ménage et de Balzac : il ne s*était pas moqué encore de l'un , à propos de la Vie de Mamurra , et avait pris chaleureusement la défense de l'autre, attaqué par le P. André (2). Il était d'humeur belliqueuse, et € hargneux , » nous dit Tallemant : qualités excellentes pour le rôle d'auxiliaire, et qui devaient lui gagner en ce moment l'admiration de Balzac.

« Quelques jours après , continue Ménage, j*allai le voir chez lui, et j'y trouvai plusieurs savans. M. Desmarets l'académicien y vint aussi. On parla de poésie ;

(1) L'église S&int'Côme et S&int-D&mien , aujourd'hui disparue , était située à Tangle de la rue de TEcole de Médecine et de la rue La Harpe.

(2) François Ogier avait publié « contre le P. Garasse : Jugement et censure de la Doctrine curieuse, 1 vol. in-8», 1623; et contre le P. André : Apologie de M. de Balzac, 1627, in-8*, — Ogier mourut en 1670,

et quelqu^un ayant dit que M. Desmarets étoit poète, et qu'il excelloit à faire dos vers : Je n'aime point les vers, dit M. de Balzac en prenant la parole, à moins qu'ils ne soient bons au souverain degré. — J'ai aussi le mime goût pour la prose , répondit M. Desmarets, et je n'en fais point d'estime à moins quelle ne soit excellente. » Ces paroles sembleraient renfermer une critique de part et d'autre. A notre avis , elles renferment plutôt une flatterie délicate. La moindre intention satirique aurait ici quelque chose d'injurieux ; et la suite du récit n'indique nullement que Balzac ait voulu blesser le poète. « La conversation continua, ajoute Ménage I et chacun s'efforça de faire paroftre ce qu'il savoit et de bien parler. Car, tout au contraire d'aujourd'hui, on prenoit garde à parler correctement, et à ne point faire de faute dans les entretiens d'assemblée. Enfin, tout le monde s'étant retiré, je restai seul avec lui. Alors, me prenant par la main : A présent que nous sommes seuls^ me dit-il, parlons li brement et sans crainte de faire des solécismes. Je remarquai ce mot comme une bonne chose , et j'en fis part à plusieurs personnes. Je le dis au chevalier de Méré (1), qui Ta rapporté dans ses Lettres , comme l'ayant appris de M. de Balzac (2). •

Ménage , cet esprit pointilleux, prompt à se cabrer •et naturellement enclin à médire , eut toujours beaucoup d'affection et d'estime pour Balzac. Il le défend contre ses détracteurs et célèbre ses triomphes ; sans

(1) Antoine Gombaud.

(2) Menapiana, I, 132.

envie I il note le succès de ses livres, l'empressement du public à les avoir, et rembarras des libraires impuissants à suf&re à toutes les demandes ; en un mot, il admire sincèrement de si beaux talents , tant de gloire et ces fameuses lettres qui « donnent Timmortalité. >

Pour rhomme, il le dépeint en quelques traits charmants, qui diminuent de légitimes préventions, etadoucissent singulièrement Timagealtière du Balzac que Ton se représente d'ordinaire. Voici d'abord ce que Ménage pensait des écrits de Balzac et de sa conversation. « Tous les habiles gens, dit-il , ont été obligés de le reconnoître pour le restaurateur, ou plutôt pour Tauteur de notre langue, telle qu'elle est aujourd'hui. Il parloit beaucoup mieux qu'il n'écrivoit. Quand tous ceux qui se mêlent de bien parler se seroient assemblés pour former une période, ils n'auroientpas mieux réussi que lui. Il s'expliquoitsi clairement et si nettement, qu'il n'y a rien à ajouter à ce qu'il a écrit. »

Le portrait de la pereonne n'est pas moins séduisant : il inspire une sympathie inattendue; et, tracé par un contemporain , un ami et un maître en médisance, nous avons lieu de le croire ressemblant. « Quoiqu'il eût des incommodités presque continuelles, ajoutait Ménage, cela n'empêchoit pas que sa conversation ne fût très agréable. Ilétoit affable, caressant. On étoit ravi de le voir ; il portoit son cœur sur ses lèvres ; il embrassoit et caressoit avec tendresse (1). »

(1) Menayiana, I, 138.

De son côté, le fier écrivain , habitué à le prendre de haut avec la plupart des gens de lettres, traite « le jeune docteur » avec une bienveillance extrême. Dès 1640, il le comble de caresses , d'attentions délicates , à rendre Chapelain presque jaloux. A sa prière, et pour flatterie nouvel ami, il compose un nouveau recueil de lettres; il lui adresse des compliments en vers et en prose, il lui dédie son Barbon , et le charge de la revision de ses ouvrages. Au mois de septembre 1643 , tandis qu'il prépare la publication de ses Œuvres diverses (\), il écrit à Chapelain : t Aujourd'hui, septième de ce mois, lui dit-il, le messager part chargé du reste de notre copie, c'est-à-dire de dix discours qui , avec ceux que vous avez, feront, à mon avis, un juste volume. » En terminant, il ajoutait une recommandation pressante, preuve de son estime pour Térudit , et du prix qu'il attachait à ses corrections. « Souvenez-vous au moins, Monsieur, disait-il, que vous m'avez promis la révision de M. Ménage pour le grec de notre livre. Je crois très aisément qu'il s'y trouvera un grand nombre de fautes à corriger (2). 1

A ce travail , le savant correcteur ne perdit pas toujours son temps et sa peine, et l'amitié du grand

(!) Elles parurent en 1644, 1 vol. in-4», Paris, Pierre Rocolet, sous le titre : Œuvres diverses du Sieur de Balzac, C'est une série de discours, dont quatre sont dédiés à M"* de Rambouillet.

(2) Lettre du 7 septembre 1643 ; recueil publié par M. Tamizey de Larroque, Mélanges historiqueSf p. 406, 1 vol. iQ-4*, 1873. Imprim. nat.

homme ne fut pas seule à le dédommager. C'est Ménage qui , en 1650 , édita les poésies latines du maître (I) ; mais c'est lui, aussi, qui reçut la récompense, et cela au détriment de Fauteur, qui n'eut rien. Balzac, s'il connut le fait, dut être singulièrement sensible à l'afFront ; et c'est merveille , susceptible comme il rétait, qu'il n'ait pas éclaté contre Ménage et rompu à jamais avec lui.

L'aventure rappelle plaisamment le Sic vos non vobis de Virgile; aventure d'autant plus piquante qu'elle est arrivée à l'auteur le moins fait pour supporter pareille tribulation. <« J'ai toujours été, raconte Ménage, dans l'amitié de M. le duc de Montausier. M. de Balzac n'étoit pas bien avec lui. M. de Balzac m'avoit envoyé ses ouvrages en latin , me laissant en même tems la liberté de les dédier à qui je voudrois. J'en fis la dédicace pour M. de Montausier; M. de Balzac ne l'approuva point, et me manda de les dédier à M. le cardinal de Retz. Quoique je fusse bien auprès de M. le cardinal de Retz (2), je ne laissois pas d'avoir des raisons pour ne le pas faire. Le milieu, qui fut approuvé de part et d'autre, fut que l'ouvrage seroit dédié à la reine de Suède; et je lui adressai la dédicace. En reconnoissance, la reine de Suède m'envoya une chaîne d'or de quinze cens francs, que je donnai à mon homme , M. Gi-

(1) C&rminum libri treê ; ejutêdem epistolss êeleclm^ 1 vol. in-4*. Pans, 1650.

(2) L*a£faire est donc antérieure à 1652, époque vers laquelU Ménage se brouilla avec le cardinal.

raull (1), qui fut depuis chanoine du Mans. M. de Balzac , de qui étoit l'ouvrage, n'eut rien (2). • L'épître dédicatoire de Ménage porte la date de 1650; elle renferme avec le panégyrique de la reine , celui de Balzac et de ses beaux vers latins : c< Sbrbnissima Christine, Suedorum, Gothorum et Ybndalorum rb- GiNiBy jEgidius Menagius Felicitatem. »

Le « grand épistolier » retira un autre profit de cette liaison qui inquiéta toujours un peu Chapelain. Il trouva en Ménage un ami dévoué, instruit, influent, qui le servit dans ses nombreux combats de plume , et lui amena un renfort considérable d'utiles alliés. En 1636 , Balzac avait critiqué une tragédie latine de Daniel Heinsius , intitulée Herodes infanticida. Le savant hollandais avait publié sa pièce en 1632. La critique de Balzac parut sous forme de Discours adressé à Huygens (3). « Sa dissertation sur Herodes infanticida de M. Heinsius, disait Ménage, est très belle. Il y a beaucoup de netteté et d'érudition mise dans un beau jour (4). »

L'ouvrage troubla longtemps la paix entre la Hollande et la Franco, et alluma une véritable guerre entre les savants des deux pays. Le débat durait en-

(1) C'était son secrétaire, comme Pauquet était celui de Gostar.

(2) Men&giana, I, 201.

(3) 1 vol. in-8% Paris, Pierre Rocolet, 1^6. — Daniel Heinsius, né à Gand en 1580 ; il mourut en 1665 à Leyde, oU il était professeur. G*ost le père de Nicolas Heinsius, Tami de Chapelain.

(4) Menagiana, 1 , 136.

core en 1643. A cette époque, à la prière de Ménage, Claude Saumaise, le célèbre érudit bourguignon, le collègue de Daniel Heinsius à Funiversité de Leyde, se jeta dans la mêlée. Avec le secours de sa robuste science , il apportait à Balzac l'appui d'un nom illustré dans plus d'une bataille. Claude Saumaise était alors à Dijon, et repartit seulement pour Leyde en 1645, où il occupait depuis 1631 la chaire où avait enseigné avec tant d'éclat Joseph Scaliger (1). L'auteur de la Dissertation avait déjà imploré ce secours, et avait hâte de le recevoir. « Sollicitez donc la diatribe, écrit-il à Chapelain le ^0 septembre 1643, puisque le diatribeur s'en souvient encore, et qu'il ne lui faut que quinze jours pour s'acquitter de sa dette (2). »

Le « grand M. de Saumaise, » comme l'appelle Balzac (3), arriva bientôt après , à la grande joie de l'adversaire de Daniel Heinsius. A l'approche d'un tel renfort, Balzac sonne la victoire, et donne à entendre que l'intervention du rude savant est due 9 au très cher M. Ménage. » Le 24 septembre 1643, il annonce l'heureuse nouvelle à Chapelain. « Puisque M. de Saumaise, écrit-il , est entré danis la carrière, il sera bientôt au bout; et, puisqu'il combat, je ne doute point de son entière et pleine victoire; mais, à mon avis, vous entendez bien que ce n'est pas assez de

(1) Voy. plus haut, sur Saumaise, p. 56.

(2) Lettre de Balzac à Chapelain, du CO septembre 1643 ; Recueil de 1873, Mélanges historiques^ p. 415.

(3) Lettre à Conrart, du 25 juillet 1651, édit. in-^, p. 881.

faire du mal à Tadversaire ; il faut, outre cela, obliger l'ami, et l'obliger de la bonne sorte... Notre très cher M. Ménage, ou en langue de Mamurra, Dulce decus meum, ne Tignore pas, et je le conjure de vouloir assurer mon bienfacteur de mon éternelle reconnoissance : namque erit ille mihi semper Deus (1). »

Ces effusions de tendresse sont rares, sous la plume de Balxac. Elles semblent arrachées au superbe auteur dans un moment de détresse et à une heure de grand péril. Balzac était allé en Hollande en 1617, vers l'âge de vingt ans (2) ; et , pendant son séjour , il avait publié un Discours politique sur l'état des Provinces^Unies. L'auteur de vingt ans , paraît-il , y faisait de discrètes avances h la République batave, et, en échange d'une « belle charge , » se montrait disposé à quitter son pays et sa religion. Ce D/xcour^ était oublié depuis de longues années, lorsque Daniel HeinsiusTexhuma en 1638 et le fit réimprimer à Leyde. La vengeance' n*était pas généreuse ; en revanche , elle était bien cruelle. Heinsius ne pouvait rappeler à Balzac de plus désagréable souvenir. Bayle, àqui nous empruntons ces détails (3) , fixe à tort la date de 1612 , et fait voyager Balzac en Hollande à l'âge de « dix-sept ans. » D'Olivet, dans son Histoire de l'Académie françoise^

(1) Lettre à Chapelain, du 27 septembre 1643 ; Mélangée histoHqueSy 1873, p. 420.

(2) n était né à Angouléme, en 1597, et mourut en 1654.

(3) Voy. Diclionnaire critique, art. Balzac— Voy. aussi Entretiens de Balzac, Entretien XXXV : a De son procédé et de celui de M. Heinsius, en leur querelle. A M. Girard, secrétaire de feu M. le duc d'Epemon. » 1 vol. in-4*, Paris, 1657.

admet la même date , et dit aussi que Balzac n*avait que dix-sept ans quand il vint en Hollande. M. Gb. Livet a relevé Terreur des deux écrivains , et prouvé qu*il faut reporter ce voyage à une époque plus reculée (1).

Dans urie telle extrémité, le célèbre épistolier fait appel à ses amis, et supplie qu'on lui prête main forte.. Un passage du Menagiana va nous donner l'explication de tant de caresses prodiguées à Ménage , et de cette « reconnoissance éternelle » qu'il voue à Saumaise. Balzac avait jadis dédié son Barbon au premier, et lui avait adi^essé en outre trois ou quatre pièces latines. « En reconnoissance, ajoute Ménage, je priai M. de Saumaise de prendre sa défense contre ceux qui écrivoient contre lui. Il fut si content de ce que je lui avois procuré un défenseur de si haute réputation, qu'il me dit un jour, en me remerciant : Non homini^ sed scientiss deest quod nescivit Salmasius. On ne peut rien dire de plus spirituel, et en même temps de plus flatteur (2). » Cet éloge si paiteur avait été adressé directement à Saumaise par Balzac bien des années auparavant. « Vous savez, lui disait il en 1643, plus qu'on no peut savoir humainement (3) »

La défense du diatribeur parut dans les premiers jours de 1644, et, comme pour mieux marquer la part « du très cher » dans cette affaire, elle fut adressée à Ménage : Ci. SalmasH ad jEgid, Menagium epistolaj su-

(1) Histoire de l'Académie française, vol. II, p. 64.

(2) Afcnaf^iana, I, 136.

(3) LeUre à Saumaise, du 15 juin 1643. Edit, in-f*, p. 540.

per Herode infanticidd, Heinsii tragœdid, et censura Balzacii (1). Au seul bruit delà prochaine publication du livre , si on veut en croire Balzac, la Hollande fut en émoi , saisie de peur et déconcertée. « A ce que j*apprens, écrit-il plaisamment à Chapelain, le 29 février 1644, l'épître ad Menagium a donné Talarme aux Hollandois , et a troublé Talme université de Leiden et Messieurs ses curateurs. Que ne fera-t-elle point , quand elle sera publiée ? et si le docteur Heinsius est assez téméraire pour y répondre (2), DU boni, quel bon plat sera ce hachis de sa tragédie que nous promet M. de Saumaise ! J'attens cette célèbre épître , accompagnée de toutes les autres pièces que vous me faites la faveur de me promettre. Mais, Monsieur, mon compliment à mondit sieur de Saumaise s'est-il perdu? et n'a-t-il point su que j'ai do la gratitude, ou , pour parler avec Crassot (3) , que je suis animal reconnoissant? Il me fâcheroit qu'il crût le contraire. Du reste, je ne m'en mets point en peine ; et vous savez bien que je ne voudrois jamais qu*on répondît à mes lettres , de peur d'être obligé aux répliques (4). » Balzac no s'était donc pas trompé : Ménage ne le servait pas trop mal , et, en échange d'un peu d'encens et de fumée, le solitaire recevait des services autrement effectifs que les siens. En somme , il trai-

(1) 1 vol. in-8*, Paris, V» Mat. Dupuis, 1644.

(2) Témérité ou non , Daniel Heinsius ne répondit pas à l'épître de Saumaise.

(3) Sur Crassot, voy. plus haut. p. 305.

(4) Lettre à Chapelain, du 29 février 1644 ; Mélanges histo- Hqueêt p. 490.

tait cet ami comme les autres, comme Chapelain, comme Gonrart et Godeau ; il tirait de lui le plus possible : dédicaces , démarches , sollicitations , corrections de ses livres, en un mot, un soin assidu de ses intérêts et de sa gloire. Pour lui, Balzac mit une affectation apparente, fort admirée de son temps, quelque peu ridicule aujourd'hui, à se désintéresser de ses œuvres, à fuir les ovations tout en les recherchant avec passion, et, sans paraître nulle part, à remplir le monde de son nom, et la cour et la ville, et l'Académie et l'hôtel de Rambouillet, et le salon de M"^ de Sablé et le cabinet des frères Du Puy.

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