SES ILLUSIONS POÉTIQUES
Comme tous les poètes , et en attendant le terrible réveil que lui réservait Boileau , Chapelain s'endormait dans une complaisante admiration de lui-même. 11 ne le dit pas; mais il est bien persuadé que ses vers, odes, sonnets, tombeaux, sont frappés au bon coin, et qu'il est, selon le vœu de sa mère, Théritier de Ronsard et Témule de Malherbe. On n'a pas l'idée de pareil aveuglement, d'une illusion aussi énorme; d'autant que Chapelain a beaucoup de sens , un jugement droit, perverti seulement par la funeste manie de rimer. En ces matières , il n'y voit plus clair ; et, si les malins rient de « sa muse allemande en françois, » de ses « durs vers, » gonflés d'épithètes creuses,
Montés sar deux grands mots comme sur deux échasses (1),
ce n'est pas que ses vers soient mauvais ; mais il a affaire à des esprits vils , jaloux , envieux de sa faveur et de sa gloire.
Rien de plus risible que de voir Chapelain prendre au sérieux son rôle de poète , et parler de son inspiration aussi fièrement qu'un Malherbe ou un Corneille. « J'attendois toujours, écrit-il à Balzac, la verve qui m'est enfin venue sur cettQ Panglossie. » Â l'entendre , ne dirait-on pas qu'il s'agit ici d*une merveille sur le point de paraître ? d'un ouvrage beau comme le Cid ou le&Horaces? Or, savez-vous ce qu'annoncent ce Ifhsme et ce ton triomphant ? Le plus maigre des sonnets , l'un des plus mauvais de Chapelain
(1) Boileau, Satire IV, Les folies humaines, 1664.
qui n'en fit guère que de détestables. Le titre seul de la pièce est charmant : Sur la Panglossie servant de tombeau à M, de Peiresc, conseiller au Parlement de Provence. Impossible de trouver contraste plus singulier entre la grandeur emphatique du langage et Textrême petitesse de l'œuvre. « Après avoir passé tant de temps, écrit-il à Bouchard , sans avoir rien donné à la mémoire de notre excellent ami , vous avez dû croire que ma muse s'opiniâtreroit dans son silence. Et, en vérité, mes accablemens ordinaires ne me laissoient pas espérer à moi-même de pouvoir trouver un moment de serein loisir pour m'acquitter d'une si légitime dette. Mais enfin, votre panglossie, je veux dire œ dessein généreux de célébrer sa vertu en toutes langues connues, m'a piqué l'âme, et a donné une étincelle de chaleur à ma veine refroidie qui a pris le temps que les affaires ne lui vouloient pas donner. Il m'a semblé qu'il seroit honteux à notre nation que la magnanime Italie eût bien voulu glorifier un François par tant de démonstrations d'estime, et que les François mêmes eussent négligé de l'honorer. J'ai voulu sauver mon pays de ce juste reproche , et , en marquant la vertu de notre compatriote, témoigner quelque ressentiment (1) des éloges que tant d'excellens hommes lui ont donnés. C'a été , à la vérité , en peu de paroles ♦ et , comme je crains, peu dignes d'eux et de lui. Mais, ni mon loisir , ni ma capacité , ne m'en ont pas permis davan-
(1) Dans le sens de reconnaissance. Signification ft^quente alors f et surtout dans les Lettres de Chapelain,