BALZAC
pourvu de Tarchevêché de Toulouse. Quelques années après, en 1621 , et sans avoir fait grand'chose pour cela, il se voyait nommé cardinal. Mais ce fut un cardinal à la manière de Tamiral de Sourdis : il fut archevêque de Toulouse, à peu près comme Tautre fut archevêque de Bordeaux. Le jeune cardinal n'en embrassa pas moins la carrière militaire. En 1 635, Richelieu lui confia le commandement de l'armée d'Allemagne, et renvoya sur les bords du Rhin, au secours de Bernard de Saxe-Weimar. En 1638, il le mettait à la tête de l'armée dltalie, en remplacement du maréchal de Créqui , qui venait d*êtro tué dans le Milanais. « Accablé de fatigues, raconte M. Bazin ^ et peut-être du chagrin que lui avaient causé deux années de mauvais succès, un de ses frères mort, Tautre proscrit, son père en disgrâce , il mourut au château de Rivoli , près de Turin , où il était venu de Pignerol pour conférer avec le nonce du pape , en Savoie , sur le sujet de la paix. Il vit arriver son dernier moment, 28 septembre, avec une résignation toute chrétienne, où se mêlait pourtant un souvenir de la gloire mondaine qu'il avait tant cherchée ; car il exprima hautement le regret de n'avoir pas fini sa vie trois ans plus tôt, alors qu'il i*evenait vainqueur des Allemands, battus en Bourgogne (1). »
Balzac vint à Rome, et y demeura dix-huit mois en qualité d'agent du cardinal de La Valette, pendant le cours des années 1621 et 1622. « A son retour d'Ita-
(l) Histoire de France sous Louis XIII, vol. II, p. 22. 4 vol. iii-l2, Paris, Chamerot, 1846.
lie, ajoute d'Olivet, n'étant encore âgé que de vingt-huit ans (1), il se confina dans sa terre de Balzac , d'où il ne sortit presque plus le reste de ses jours que pour se montrer cinq ou six fois à Paris. 11 s'y laissoit attirer par quelques lueurs de fortune, sous le ministère du cardinal de Richelieu , qui, avant que d'être ministre et cardinal, avoit recherché son amitié (2). »
Retiré désormais dans sa province, dans son château de Balzac, ne faisant plus que de rares voyages à Paris, le protégé et le filleul du duc d'Epernon mit son orgueil à s'occuper de tout, à s'informer de tout, à rester l'arbitre du goût , le maître de l'opinion publique, la majesté invisible à laquelle s'adressaient les hommages de lointains adorateurs. Dans l'un de ses Entretiens^ il se plaint avec une certaine vanité des mille obsessions dont il est l'objet, de la multitude des lettres, qui sont là sur sa table et attendent des réponses. « Il est persécuté, dit-il de luimême, il est assassiné des civilités qui lui viennent des quatre parties du monde; et il y avoit, hier au soir, sur la table de sa chambre, cinquante lettres qui demandoient des réponses ; mais des réponses éloquentes, des réponses à être montrées, à être copiées, à être imprimées (3). »
Il faisait les mêmes doléances à celui qui fut, avec
(1) Vingt-huit ans, parce que d'Olivet fait naître Balzac on 1594, au lieu de 1597. Voy. plus loin, p. 363.
(2) Histoire de l'Acad. franc., édit. Ch. Livet, II, 64.
(3) Entretien VII, a Histoire en petit ; A M. le comte de... » Entretiens de M, de Balzac, p. 161. Leyde, Jean Elzevier, 1659.
Chapelain^ le meilleur, le plus âdële elle plus dévoué de ses amis, à Conrart, dont il garda toujours un tendre et affectueux souvenir. ^ Dans mon extrême langueur, lui écrivait-il quelques jours avant sa mort, je n'ai point d'autre consolation que celle de penser à mourir en la grâce de Dieu, et de me représenter à toute heure quel bonheur ce m'est d'avoir acquis un ami comme vous, et de l'avoir conservé jusqu'au tombeau (1). » Balzac mourait bientôt après, le 8 février 1654, et non le 18 février^ comme l'ont dit d'Olivet, Bayle, et tant d'autres après eux (2). Longue et rare intimité, « et qui laisse notre admiration indécise , a-t-on dit avec raison ,- entre la confiance expansive de l'un et l'infatigable complaisance de l'autre (3) ! » Cette émotion vraie, cette sensibilité si touchante, en un pareil moment surtout, mérite d'être remarquée. C'est une note trop peu fréquente chez Balzac, pour n'être pas signalée : elle fait plaisir à entendre, et prouve que cette âme hautaine, qui affectait au dehors des airs stoïques, avait en réalité quelque chose de profondément humain et était capable d'attendrissement.
Balzac, écrivant à Conrart, lui faisait part de ses tribulations épistolaires. c A l'heure que je vous parle, lui dit-il, il y a sur ma table une centurie de lettres
(1) Lettre à Conrart, datée du 29 décembre 1653; vol. I, p. 989, édit. in-f*.
(2) Voy. cette erreur rectifiée par M. Ch. Livet, Hisl, de VAcad. franc., vol. II, p. 62.
(3) Œuv. choisies de Balzac, publiées par M. L. Moreau, vol. I, p. XVII. 2 vol. in-12, Paris, Lecoffre, 1854.
qui attendent des réponses : j*en dois à des têtes couronnées. » Et, à Ten croire, comme il regrette tant de réputation et tant de bruit! ses douces heures de loisir disparues, le calme et le repos de sa chère solitude troublés par « les faiseurs de questions, » les curieux et les importuns de toutes sortes, qui viennent quelquefois « de plus de cent lieues et tout exprès , pour voir cette personne si connue et ce village si renommé (t)! »
Balzac tint bon, cependant. Une fois séparé du monde, il ne se laissa plus prendre aux amorces trompeuses de la fortune et de la gloire ; il ne quitta plus son désert^ « Tasyle de sa liberté et de son repos, » cette retraite aux bords de la Charente, dont il faisait déjà en 1622 une délicieuse peinture. Le fastueux ermite ne s'arrête pas au portrait de la maison. A son gré, « le dessein n'a pas été conduit selon les règles de l'architecture , et la matière n'est pas si précieuse que le marbre et que le porphyre. » Mais l'aspect général du domaine, « de ce royaume de demi-lieue, » comme il rappelle, avec les bois qui l'avoisiuent, avec ses arbres « dont les branches sont chargées de tourtres et de faisans en toutes les saisons de l'année ; » cette eau limpide de la Charente qui baigne « cette belle terre , » qui se divise en « mille branches » en cet endroit, « et fait une infinité d*îles et de détours, » tout cela met sous nos yeux un tableau charmant, d'une touche fine et délicate, tracé avec sincérité,
(1) Entretien VII, p. 163, édit. de 1659. — Le village de Balzac est à sept kilomètres seulement d'Angouléme.
avec amour, avec un profond sentiment de la nature et de ses beautés.
A la porte de la demeure, « il y a un bois où, en plein midi, il n'entre de jour que ce qu'il en faut pour n'être pas nuit. » Puis vient une belle prairie, « couverte de tulipes et d'anémones » mêlées à d'autres fleurs; et plus loin, « la plus secrète partie du désert, » dans le fond d'une vallée, où le jeune solitaire aime avenir se retirer. « Pays à souhaiter et à peindre, s'écrie Balzac ravi du charme de ces lieux, que j'ai choisi pour vaquer à mes plus chères occupations, et passer les plus douces heures de ma vie! L'eau et les arbres no le laissent jamais manquer defraisetde vert. Les cygnes, qui couvroient autrefois toute la rivière, se sont retirés en ce lieu de sûreté, et vivent dans un canal qui fait rêver les plus grands parleurs, aussitôt qu'ils s'en approchent, et au bord duquel je suis toujours heureux, soit que je sois joyeux, soit que je sois triste. Pour peu que je m'y arrête, il me semble que je retourne en ma première innocence. Mes désirs, mes craintes et mes espérances cessent tout d'un coup. Tous les mouvemens de mon âme se relâchent, et je n'ai point de passions, ou si j'en ai, je les gouverne comme des bêtes apprivoisées. Le soleil envoyé bien de la clarté jusque-là, mais il n'y fait jamais aller de chaleur. Le lieu est si bas, qu'il ne sauroit recevoir que les dernières pointes de ses rayons, qui sont d'autant plus beaux qu'ils ont moins de force, et que leur lumière est toute pure... Par quelque porte que je sorte du logis, et de quelque part que je tourne les yeux en cette agréable solitude, je
rencontre toujours la Charente, dans laquelle les animaux qui vont boire voient le ciel aussi clairement que nous faisons, et jouissent de Tavantage qu'ailleurs les hommes leur veulent ôter (1). »
Cette belle description prouve que La Fontaine ne fut pas à peu près le seul , au dix-septième siècle , comme Ta dit M. Villemaiu, à aimer et à sentir la nature. Ce ravissant paysage, Balzac le dessina à Tâge de vingt-cinq ans, pour l'un de ses amis , J. Aigron de La Motte, avocat au présidial d'Angoulême. Celui-ci allait écrire bientôt la préface des premières lettres de Balzac (2) , comme il devait le défendre plus tard contre les attaques du P. Goulu, le général des Feuillants (3).
« La nature est , surtout pour moi , a écrit Lamartine, un temple dont le sanctuaire a besoin de silence et de solitude. Je comprends les solitaires. Ce sont des âmes qui ont Toreille plus fine que les autres, qui entendent Dieu à travers ses œuvres , et qui ne veulent pas être interrompues dans leur entretien (4). » Balzac fut Tun de ces illustres solitaires, vivement épris des splendeurs de la nature, avides de poursuivre leurs méditations et leurs rêves dans le calme des champs, dans le silence des bois, au fond d'une pai-
(1) Lettre à M. de Lamotte- Aigron , du 4 septembre 1622 ; Œuv. compLj vol. I, p. 25.
(2) 1 vol. in-S-, Paris, 1624.
(3) Response à Phyll&rque, 1 vol. in-8*. Paris, 1G28.
(4) Nouvelles méditations ; Commentairej p. 87, 1 vol. in-12. Paris, Hachette. 1880.
sible retraite , où ils sont venus oublier le passé , ensevelir toutes leurs passions: regrets, désirs, craintes ou espérances. Le dirons-nous? La description du désert de Balzac réveille en nous, comme un écho sonore, le souvenir d'une des plus belles pièces de Lamartine; la prose de Tun nous semble le prélude des plaintes qui résonnent dans les beaux vers de l'autre. Même sentiment de lassitude , même désenchantement de la jeunesse, même impression de paix et de bonheur au sein de la solitude ; en un mot^ en lisant les vers du poète, on croirait entendre la prose de Balzac mise en musique par un artiste de génie.
Ah ! c'est là qu'entouré d'un rempart de verdure, D'un horizon borné qui suffît à mes yeux , J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature , A n'entendre que l'onde, à ne voir que les cieux.
Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ; Le bruit lointain du monde expire en arrivant, Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance , A l'oreille incertaine apporté par le vent (1).
Balzac vécut ainsi, depuis 1631 , au fond de sa province , dans sa âèrô solitude d'Angoumois , en seigneur misanthrope, aigri , déçu dans ses ambitions et ses espérances , jaloux des faveurs de ses amis , même de celles accordées au meilleur et au plus aimé de tous , à Chapelain ; mécontent des hommes et du
(1) Lamartine, Le Vallon ; Premières méditations ^ p. 151 ; 1 vol. in-12, èdit. Hachette. — Voy. aussi Nouvelles méditationSy la pièce intitulée : La .So/i/ude, p. 83.
sort, se consolant de Tingratitude des uns et de l'iniquité de l'autre par un superbe dédain dlntérêts autres que les siens.
La plupart de ses lettres gardent la trace de son dépit et de sa colère. Il parle avec une amëre et légitime dérision, avec une indicible pitié de cette maigre pension de « deux mille francs , d assignée sur l'épargne du trésor , péniblement obtenue et fort mal payée la plupart du temps; de ces vains titres de conseiller* d'Etat et d'historiographe de France, « magnifiques bagatelles , » dont on croyait l'amuser , comme on amuse un enfant avec des hochets (t). Mais, à l'exemple de Chapelain , l'ermite <c aime le solide , » et la fumée « ne le repaît point du tout. » Le 25 avril 1648, il remercie Conrart qui vient de lui transmettre les pièces de son droit de Committimus. C'était le privilège dont jouissaient , avec les grands officiers de la couronne, les membres de l'Académie française de faire évoquer leurs procès, de tous les parlements de France, devant le parlement de Paris. Cette mesure permettait aux uns de continuer leurs fonctions auprès du souverain , sans négliger leurs intérêts ; comme elle permettait aux autres d'assister régulièrement aux assemblées académiques et de poursuivre leurs travaux (2).
(1) Balzac, remarque d'Olivet, prenait seulement le titre de Conseiller du Roi en ses conseils. Histoire de l'Acad. fr&nç,^ édit. Ch. Livet, II, 66.
(2) Voy., sur ce droit de Committimus y l'ordonnance de Louis XIII, du mois de janvier 1635, et celle de Louis XIV,