‹ Les ennemis de ChapelainChapitre 73 sur 122 · BALZAC ACADÉMICIEN MALGRÉ LUI · texte numérisé non relu

BALZAC ACADÉMICIEN MALGRÉ LUI

quels étoit marqué parle nom d*un académicien (1). » Et Balzac terminait sa lettre par les dénégations les plus formelles , en ce qui concernait son attitude et le rôle de Bois-Robert. « Voilà la vérité de la chose , disait-il à Conrart ; et si *** a présenté à TAcadémie une lettre de ma part, il faut qu'elle soit de môme fabrique que celle que j'écrivis à M. le duc de Beaufort, dans les premiers troubles de Paris. Vous voyez par là, mon cher monsieur, combien nous doit être suspecte la foi des anciens et des étrangers, et ce que nous devons croire des histoires des Grecs et des Perses (2). »

Faute de mieux , Balzac passa le reste de ses jours dans « Tagréable solitude que sa bonne fortune lui a voit donnée dès avant sa naissance , » découragé , malade , en proie à sa mélancolie naturelle, à certain mal du génie , à cet inexorable ennui , tourment des grandes âmes , et qui semble le sceau dont Dieu se plaft à marquer ici-bas les plus hautes intelligences. Cet état lamentable , et que l'on pourrait croire propre seulement à quelques modernes, à Goethe, à Chateaubriand ou à Lamartine, personne peut-être ne Ta jamais décrit avec une éloquence plus poignante que ce jeune désespéré de vingt-huit ans ; dans Pascal lui-même, il n'y a rien de comparable à ce cri de douleur et d'angoisse ; rien qui révèle une plus grande détresse morale et commande davantage la pi-

(1) Hist. de l'Acad. franc., édit. Ch. Livet. I, 135.

(2) Lettre à Conrart, datée du 22 septembre 1653 ; Œuo. compl.f I, 982, édit. in-^.

lié et le respect. En 1625, Balzac écrit à un ami 4 « Il faut que vous sachiez à quoi je m'amuse, et que je vous die que je gouverne un fou , dans lequel je trouve tous les personnages de la comédie, et toutes les sortes d'extravagances qui peuvent tomber dans l'esprit des hommes. Après que mes livres m'ont entretenu tout le matin , et que je suis las de leur compagnie , je m'en vais passer une partie de l'après-dfnée avec lui , pour m'éloigner un peu des choses qui nourrissent ma mélancolie. Depuis que je suis au monde, je me suis perpétuellement ennuyé; j'ai trouvé toutes les heures de ma vie longues , je n'ai jamais rien fait tout le jour, que chercher la nuit. C'est pourquoi , si je veux être joyeux , il faut nécessairement que je me trompe moi- même, et ma félicité dépend tellement des choses du dehors , que sans la peinture , la musique, et quantité d'autres divertissemens, quelque grand rêveur que je sois, je n'ai pas assez de quoi m'occuper ni de quoi me plaire (1). »

Et dans l'un de ses Entretiens , il disait à Chapelain : « Si on pouvoit séparer de la vie de votre ami les jours que la douleur et la tristesse en ont retranchés, il se trouveroit que depuis qu'il est au monde, il n'a pas vécu un an entier (2). »

Veut-on connaître la cause des airs ennuyés de Balzac, et de ce ton amer qu'il a si souvent dans ses lettres? Pourquoi il est si irrité contre Richelieu, Mon-

(1) Lettre du 1*' novembre 1625, à M. do TEstang ; Œuv. compl,, vol. I, 137.

(2) Entretien IX, « à M. Chapelain, » p. 189, édit. de 1659.

tausier , Chavigny , en général contre tout le monde et contre la fortune? En voici la raison. Tout jeune encore et déjà célèbre; dès 1619 connu de Richelieu et de la reine mère, Marie de Médicis (1); agent à Ronxe, en 1621 , du fils du duc d'Epernon , liOuis de Nogaret, alors archevêque de Toulouse, et bientôt cardinal de La Valette (2), Balzac put se croire « en passe d'une fort grande fortune (3). » En 1619, en effet y il avait eu une de ces occasions uniques , qui permettent à un homme de concevoir de belles espérances et d'attendre le plus brillant avenir. Combien d'autres, à cette époque , et depuis , qui se sont élevés bien haut, poussés en avant par de moindres causes et des circonstances plus vulgaires ! Il aurait pu alors, « s'il eût voulu s'aider, » devenir secrétaire des commandements de la reine mère. Le 23 février 1619, quand Marie de Médicis s'évada de Blois, où elle était prisonnière depuis le 3 mai 1617, Balzac , fort jeune à cette époque, , était avec elle ; avec elle et le duc d'Epernon , libérateur de la Régente , il vint à Angoulême, où la souveraine choisit pour demeure la maison même du père de Balzac, cette maison « enrichie de raretés exquises, » et dont nous avons parlé.

Richelieu , alors évêque de Luçon , fut subitement

(1) Marie de Médicis, femme de Henri IV, était née à Florence en 1573; mourut en exil à Cologne, le 3 juillet 1642.

(2) Cardinal en cette même année, 1621. Il obtint la préférence sur Richelieu, qui ne fut nommé cardinal que l'année •uivante, le 5 septembre 1622.

(3) Bayle, art« Balzac.

rappelé (1). II avait été nommé à ce siège de bonne heure, à peine âgé de vingt-deux ans, et sacré à Rome le 16 avril 1607. Après Tassassinat du maréchal d'Ancre, son protecteur , le 21 avril 1617 , et la disgrâce de la reine mère, le futur ministre avait été exilé , lui aussi , et relégué à Avignon. Il y était interné depuis le 7 avril 1618. Richelieu, dont la puissance allait être désormais absolue, vint à Angoulâme, nous dit M. Bazin, médiateur officieux entre Louis XIII (2) et sa mère, serviteur mandé par la reine, « et secrètement autorisé par le roi pour étouffer en sa naissance ce nouveau sujet de trouble (3). »

L'habile négociateur ne manqua pas de flatter tout le monde, la reine d*abord, et aussi le Jeune secrétaire du duc d*Epernon , le compagnon d'évasion de la Régente, et, de plus, son hôte à Angoulême. « Il y a du plaisir, dirons-nous avec Bayle, à Tentendre raconter lui-même les raisons de ses grandes espérances. » Le récit se trouve dans l'un de ses Entretiens , adressé à Conrart. Sous le nom du Voisin , Balzac lui faitThistoire de ses déceptions et de l'écroulement de ses Châteaux en Espagne. « Ce monsieur de Luçon avoit vu je no sais quoi de votre Voisin^ qui lui

(1) En 1619 et non en 1618, comme dit Bayle, art, Balzac. — Richelieu naquit à Paris le 5 septembre 1585 ; il mourut le 4 décembre 1642.

(2) Louis XIII avait alors dix-huit ans ; il était né à Fontainebleau le 27 septembre 1601, et mourut à 8aint-Germain-en- Laye le 14 mai 1643.

(3) Eludes d'histoire, p. 298. Paris, Chamerot, 1844.

avait ^ disoit-il, chatovillé l'esprit , et qui Tobligea de rechercher son amitié. Ayant apporté d'Avignon un désir passionné de le connoître , il lui fit une infinité de caresses à son arrivée à Angoulâme. Il le traita d'Illustre , d'Homme rare , de Personne extraordinaire. Et Payant un jour prié à dîner , il dit à force gens de qualité , qui étoient à table avec lui : Voilà un homme (cet homme n*avoit que vingt et deux ans) , à qui il faudra faire du bien, quand nous le pourrons ; et il faudra commencer par une abbaye de dix mille livres de rente... Toutefois, les choses en sont demeurées là. Monsieur le Cardinal de Richelieu ne s'est point souvenu de ce qu'avoit dit monsieur Tévôque de Luçon ; et votre Voisin non plus ne s'est pas mis beaucoup en peine de Ten faire souvenir (1). b

Le jeune homme de « vingt et deux ans » en 1619 , était donc né en 1597, d'après son propre témoignage. Bayle et d'Olivet ont inutilement cherché à fixer la date de la naissance de Balzac : le premier le fait naître , d'après ses calculs , en 1595 ; et le second, d'après les siens , en 1594. La Nouvelle biographie générale ^ et l'éditeur des Œuvres choisies de Balzac (2), M. L. Moreau, ont adopté cette dernière date donnée par d'Olivet. Or, en 1846 , M. B. Castaigne, bibliothécaire de la ville d'Angoulôme , a publié l'acte de baptême de Balzac , qui fait disparaître toute incertitude à cet

(1) Entretien VIII, Deux histoires en une; « à M. Conrart, conseiller et secrétaire du roi, » p. 175, édit. elzévirienne de

(2) 2 vol. in-12, 1854.

égard (1). Balzac fut baptisé le premier juin i597 ; et devait être né, tout au plus, quelques jours auparavant. Il eut pour parrain Jean-Louis de La Valette, duc d'Epernon , le protecteur et Tami de son père. En 1619 , à répoque de l'évasion de Blois , le fils était au service du ducd'Epernon, comme y avait été le père; ce qui explique comment le jeune homme prit part à cette équipée 9 et accompagna la reine jusqu'à Angouléme.

Mais Tabbaye promise jadis par M. de Luçon, et en présence de « force gens de qualité, » n'arriva jamais. Cet oubli du ministre , cette indifférence do la cour qu'il avait eue chez lui, le blessèrent cruellement, et, malgré toute l'ironie qu'il affecte, malgré ses railleries et ses dédains, il no put se consoler d'un tel abandon. « Il est si accoutumé à la chambre y dit-il à Ck^nrart et faisant allusion à ses perpétuelles inflr^ mités, qu'il n'y a point de mitre pour laquelle il voulût changer son bonnet de nuit , qui est aussi le plus souvent son bonnet de jour (2). » Bayle» Ménage, Tallemant, la plupart des contemporains ne croient guère à ce tardif désintéressement de Balzac, à son mépris de la faveur et de la fortune : peut-être ont-ils raison. « M. de Balzac, nous dit pour sa part Ménage, avoit premièrement aspiré à être évêque. Il se retrancha ensuite à devenir abbé ; mais il ne réussit à pas un de ces desseins. Il a même écrit dans quelqu'un de

(1) Voy. cet acte, Hist. de l'Acad. franc. ^ édit. Gh. Livet, II, 63.

(2) Balzac, Entretien VIII, « à M. Conrart, » p. 1T7,

ses ouvrages, qu'il ne seroit jamais abbé, à moins qu'il ne fondât Tabbaye (l). »

(1) Metiàgiana, I, 137.

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