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CHAPITRE XVI

Balzac et Ménage. — Hommages rendus par Ménage à Balzac. Vers de Ménage en son honneur, 1640. Lh Métamorphose de Montmaur , dédiée à Balzac , 1643. Querelle de Ménage avec Tabbé d'Aubignac, 1640. UHéautontimorumenos de Térence, sujet du débat. Discours de d'Aubignac sur VHéautontimorumenos. Réponse de Ménage. Balzac vient au secours de Ménage. Chapelain informe Conrart des incidents de la bataille. Chapelain refuse de prendre parti pour ou contre d'Aubignac, 1640. Ménage forme le projet d'aller à Balzac, 1640. Reprise des hostilités entre Ménage et d'Aubignac, 1652. Ménage publie ses Miscellanea ^ 1652. Réconciliation entre d'Aubignac et Ménage tentée par Chapelain. Ménage refuse toute proposition de paix. Térence justifié de d'Aubignac, 1655. La Précieuse ou Le mystère des ruelles ^ 1656, roman de l'abbé de Pure.

Entre amis 9 quelques plaisanteries légères n^ôtent rien à TafTection et à Testime. Malgré ses railleries à l'adresse du grand homme, Ménage n*en fut pas moins un ami fidèle, utile surtout, un ami prompt à offrir ses hommages et ses services. Dès 1640, il compose des hendécasyllabes en Thonneur de Balzac , et le pro-

clame le père et le prince de la langue française : Gailicx Unguœpater atque princeps. En 1643, il lui envoie, avec la Métamorphose de Montmaur en perroquet , la Vie de Mamurra, « pure copie de celle de Diogène Laërce, » au dire de Chapelain ; digne du cardinal Du Perron et de Bentivoglio , à en croire Balzac (1). Le 8 décembre 1640, Chapelain annonce à l'ermite de la Charente la prochaine publication des hendécasyllabes. « M. Mesnage , lui écrit-il, à ce que j'ai appris de M. L'HuiUier^ a fait des endécassillabes sur votre sujet, lesquelles il m'adresse (2). 11 faut qu'il les relèche et repolisse, puisqu'il ne me les a pas encore fait voir. Mais je le vais réveiller, et, en quelque état qu'ils soient, je veux qu'il me les baille au plus tôt, pour le prochain ordinaire (3). » Ménage n'était pas trop maladroit : du même coup, il flattait ses deux protecteurs ; il faisait le panégyrique de Balzac^ et le dédiait à Chapelain. C'est, sans doute, la pièce insérée dans les œuvres latines de Ménage , et intitulée : Ad Joli. Capellanum de novo Ubello Balxacii (4). Plusieurs autres pièces sont adressées directement à Balzac, comme par exemple, celle qui a pour titre : Ad Janum Ludovicum Balzacium (5).

(1) Voy. plus haut , p. 256 et suiv.

(2) Chapelain fait le mot féminin.

(3) Lettre à Balzac, du 8 décembre 1640; I, 734. — Balzac avait adressé à Ménage, à propos de sa Vie de Mamurra^ une épîtro flatteuse : « lo. Lud. Balzacii ad Marcum Licinium de Vità M&murrœ ab eo conscriptâ. » Œuv. compL, II, 22,

(4) Mgidii Menagii poemafa, 1 vol. p. 82, Amsterdam, 1687.

(5) Page 29.

Huit jours après, le 15 décembre, Chapelain avait en main les hendécasyllabes promis , et les expédiait aussitôt à Balzac, avec quelques mots sur les disposi^ tiens belliqueuses de Saumaise. « Je vous envoie, lui disait-il, une sylve (1) panégyrique dont vous me manderez votre avis. L'auteur en est inconnu. Vous aurez aussi par cet ordinaire les vers de M. Mesnage, qui sont votre éloge, aussi bien que l'autre est celui de M. le Cardinal (2). Il m'a fort assuré que c'étoient les seuls qu'il eût jamais faits. En parlant de M. de Saumaise, il m'a dit avoir appris de lui, le jour de devant, qu il eût répondu à la réponse que Heinsius a faite à votre dissertation, si on ne l'eût point assuré que vous y faisiez réponse vous-même (3). » Cette réplique de Heinsius avait paru en 1636, peu après la Dissertation de Balzac, sur la tragédie du savant hollandais.

A la même époque, Ménage eut à son tour son duel littéraire, espèce d'épi'euve que tout écrivain, poète, historien, philosophe, érudit, devait subir ou provoquer, s'il voulait arriver à une rapide célébrité. Il en était alors de ces discussions comme d'un bon duel aujourd'hui^ ou d'un procès retentissant : l'inconnu de la veille devenait tout à coup le héros du jour, le sujet de toutes les conversations et l'objet de la curiosité publique. Limportant était de croiser le fer avec un illustre rival, de bien choisir son adversaire, un

(1) Du latin sylva, a forêt, v recueil de pièces variées.

(2) Richelieu.

(3) Lettre à Balzac, du 15 décembre 1640; I, 736.

adversaire en vue, en possession d'une solide renommée, et de Tattirer adroitement dans la lice. Sans Balzac, le P. Goulu demeurait éternellement dans Tobscurité ; personne ne saurait rien de" Girac, s'il ne s'était battu avec Costar ; et Pradon doit toute sa gloire aux coups dont Racine Ta honoré.

Ménage se prit de querelle avec d'Aubignac, à propos de VUéautontimorumeiios de Térence et de la durée de la pièce. « Tous doux savants, tous deux d'humeur assez mordante, infatués Tun et l'autre de leur connaissance des théories des anciens, avides de discussions, ardents à débattre les questions les plus inoffensives, ils durent avoir et ils eurent en effet plus d'une fois maille à partir (1). • François Hédelin, abbé d'Aubignac, était né à Paris en 1604 et mourut en 1672 (2). Vers 1631, il avait obtenu l'abbaye d'Aubignac, située dans le diocèse de Bourges, et qui était à la nomination du roi (.)). Il en prit désormais le nom, comme Marolles garda toujours celui d'abbé de Villeloin. Ménage prétendait que la pièce dure plus de douze heures ; qu'au lever de rideau, comme nous dirions aujourd'hui, il fait encore « grand jour; » et que Ménédème travaille à son champ, au moment où Chrêmes vient lui parler. D'Aubignac, au contraire, soutenait qu'il était nuit, et que Ménédème retournait

(1) M. Ch. Livet, Précieux et Précieuses^ p. 167.

(2) M. Lud. Lalanno, Diction)iaire historique^ le fait mourir le 27 juillet 1G76.

(3) Le revenu en était modeste, « 080 à 700 livres; environ 2,000 francs do notre monnaie, w ''h, Livet, frérieux et PrécieuseSf p. 150.

des champs à ce moment-là, « portant sa pioche sur répaule. »

M. Ch. Livet, dans son excellente étude sur d'Aubignac, a fort bien raconté ce débat. Sa notice est un portrait vivant du gladiateur de plume ^ toujours prêta défier quelqu'un, tantôt M"® de Scudéry, tantôt notre grand Corneille, tantôt l'Académie tout entière. « Un jour qu'il se promenait dans le jardin du Luxembourg, — c'était en 1640, — il y fit rencontre de Ménage. Deux savants qui se sont salués n'ont pas à parler de la pluie ou du beau temps. Fi! des événements du jour! Vivre la belle antiquité ! — « L'abbé! dit Ménage, » que pensez-vous de Térence? — Je l'admire fort. » — Malgré votre respect pour les règles? — Té- » rence ne les a jamais violées, qu'au jugement des » mauvais critiques. — Mais YHécyre ? — VHécyre » est la pièce la plus régulière de l'antiquité. — Et » VHéaulonlimorumenos?... — Ne Test pas moins : » son action se passe en dix heures. — Sourire in- » crédule de Ménage. — Vous en doutez? — Non, je » n'en crois rien. La pièce est régulière, soit ; mais » son action réclame plus de douze heures. — Erreur! » je vous convaincrai (1). »

Voilà le conflit engagé. Les deux champions étaient d'humeur assez guerrière. Ils s'empressent de relever le gant , pour ne pas manquer si belle occasion de se mesurer ensemble et de montrer leur adresse. A cette époque , se connaissaient-ils bien ? et avaient-ils entre eux d'autres rapports que ceux que pouvaient

(1) Ch. Livet, Précieux et Précieuses^ p, 168.

amener le commerce du monde, ou la rencontre chez des amis communs, Perrot d'Ablancourt , Costar ou Chapelain ? J'en doute. « Ses relations avec le cardinal de Retz, nous dit M. Livet, mirent fréquemment Tabbé d'Aubignac en présence de Gilles Ménage (1). » Or Ménage, avons-nous dit (2), n'entra chez le cardinal de Retz que vers la fin de 1643, quand il fut nommé coadjuteur. Avant cette date, il nous semble difficile d'admettre que les deux adversaires se soient rencontrés fréquemment au petit archevêché.

La guerre ne tarda pas à éclater, courtoise d*abord, en atteipdant les reproches, les injures, les colères de part et d'autre. « M. d'Aubignac, dit Ménage, mit ses raisons par écrit, et il fit imprimer en la même année un discours sur notre contestation qu'il intitutula : Discours sur la troisième comédie de Térence, ifi" titulée f Héautontimorumenos, contre ceux qui pensent quelle n'est pas dans les règles anciennes du poème dramatique ; et il me fit Thonueur de m'adresser ce discours, mais sans y mettre son nom, ni le mien. Je répondis à ce discours par un autre que j'intitulai : Réponse au discours sur la comédie de Térence intitulée Hèautontimorumenos , auquel je ne mis point aussi mon nom. Tout cela se passa très honnêtement de côté et d'autre, et nous demeurâmes amis, M. d*Aubignac et moi , comme auparavant, b Cette Réponse de Ménage au Discours de son bouillant contradicteur

(1) Précieux et Précieuses, p. 167.

(2) Voy. plus Imut, p. 250 et suiv.

372 LES ENxNEMIS DE CHAPELAIN,

parut en 1640, sans nom d'auteur (1). Douze ans après, eu 1G52, comme nous le verrons, il réimprima traîtreusement cette réfutation dïins ses Miscellanea (2)^ avec le Discours de Tabbé d'Aubignac.

Selon l'usage, les amis venaient en foule, se promettant merveille d'un si beau spectacle; et, comme dans un tournoi , rangés autour des combattants, ils trépignaient d'aise, applaudissaient, chantaient victoire , dès que leur champion préféré paraissait avoir quelque avantage. En 1G48, Conrart est aux eaux de Bourbon avec d'Aubigaac (3). Chapelain lui écrit le 22 juin, et lui parle de la grosse affaire du jour, de la lutte commencée , du grabuge que tout cela va amener, c Je vis hier M. Mesnage, dit-il à Conrart, qui fait imprimer sa réponse à M. d'Aubignac. Nous verrons comment il couvrira ce mommon (4) , et ce conflit ne se passera point sans [U'Oduire de belles lumières. 11 m'a dit qu'il y avoit quelque chose sur le caractère élégiaque de M. de La Mesnardière, d'où vous pouvez juger qu'il y aux*a un

(1) Cette Réponse au discours.., parut en 1640, à Paris. la-A* de 102 pages , sans nom d'auteur. — Insérée dans les Miscellanea de Ménage, 1652; et dans la Pratique du théâtre , par Fabbé d'Aubignac; Avertissement , en tête du second volume. 3 tom. en 2 vol. Amsterdam , Jean Frédéric Bernard, 1715.

(2) M. Ch. Livet fixe à tort la date de 1650 pour rimpression des Miscellanea. Voy. Précieux et Précieuses ^ p. 169.

(3) Bourbon, dans l'Allier.

(4) Monmon ou Momon, « argent que les masques jouent aux dés et sans revanche durant le carnaval, lorsqu'ils vont, le soir, chez tes particuliers de leur connoissance. » Dictionn. de Richelet.

combat en tiers. Car ce dernier n'est pas un homme à se laisser pincer sans rire, ou , pour mieux dire, sans crier. M. Mesnage croit aussi que M. d'Aubignac ne s'en taira pas. Il me dit, sur ce que quelqu'un disoit que M. d'Aubignac et vous étiez brouillés, qu'il avoit assuré que non , pour ce que vous béuviez ensemble (1). »

Du fond de sa retraite, Balzac suivait avec intérêt les phases de la lutte, renseigné sur toutes choses par son fidèle correspondant. Sur le point de faire amitié avec Ménage, et d'ailleurs ne connaissant pas l'adversaire de celui-ci, il incline naturellement du côté du nouvel ami. Il ne se contente pas de faire des vœux platoniques pour son triomphe : il vient à son secours, Taide de ses conseils, et lui passe même des armes pendant le combat. « M. de Balzac, raconte Ménage, m'a extrêmement obligé par la peine qu'il s'est donnée de conférer six manuscrits de Térence, pour me faire plaisir à l'occasion du différend que j'ai eu avec l'abbé d'Aubignac, touchant le Ménédfeme de Térence. Dans un de ces manuscrits , qui est fort ancien , il y a une figure qui représente Ménédème tenant une pioche en Tair prête à être jetée dans la terre, ad 'promndendam tcrram. Ce qui fait voir que je n'ai pas été le premier à croire que Ménédème travailloit , dans le temps que Chrêmes lui parloit, contre le sentiment de M. d'Aubignac, qui a prétendu qu'il étoit nuit , et que retournant des champs il portoit sa pioche sur l'épaule (2). »

(1) Lettre à Conrart, du 22 juin 1640 ; I, 647.

(2) Afcna^iana, II, 216.

Aussi, Balzac domande-t-il des nouvelles des combattants, et s'intéresse vivement à l'issue de la bataille. Chapelain , heureux de satisfaire la curiosité du solitaire, le tient au courant de tous les incidents de la lutte. « J'ai vu M. Mesnage, lui écrit-il le 24 juin 1640, et nous avons fort parlé de vous. Il est toujours en fantaisie de vous aller faire visite, et Dieu sait, quand cela sera^ combien il vous contera des nouvelles des savans et des ignorans , des candidats de TAcadémie , et de ceux qui repulsam passi sunt, en ces derniers temps , dans la poursuite d'un lieu en votre célèbre compagnie. Ensuite, il ira vous entretenir plus de deux jours de la question des douze heures remuée par l'abbé d'Aubignacet imprimée. Il est vrai, que ce ne sera qu'après avoir vu la réponse (1) qu'il lui a faite et qui s'imprime aussi , où je suis trompé si l'abbé ne succombe (2). »

Balzac accueillait avec joie la nouvelle de la prochaine visite ; il répondait aussitôt , et dans les termes les plus engageants. « Si M. Ménage, disait-il à Chapelain , me fait l'honneur de me venir soir, je le recevrai à bras ouverts, et mon hermitage se tiendra tout glorieux d'avoir reçu un tel hôte (3). » Quant à l'autre champion , il en parle comme d'un inconnu , sur le ton dédaigneux que mérite un homme de rien, un étranger , un vassal oublieux de son premier

(1) La Réponse dont il a été question un peu plus haut, p 372.

(2) Lettre à Balzac, du 24 juin 1640 ; I, 6i9.

(3) Lettre à Chapelain, datée du iO juin 1640. Œuv. compl.y I, 825.

devoir, celui de rendre hommage à son suzerain. « Je ne connois point Tabbé d*Aubignac, ajoute-t-il, ni n'ai ouï parler de sa question des douze heures , ni ne sais qui sont ces candidali tam infeliciter ambi'^ tiosi. Vous m'obligerez d'en faire un petit article. »

Chapelain avait des informations d'autant plus sûres, qu'il était Tami commun des deux combattants. U nous le dit lui-même: en 1640, il connaissait d'Aubignac « depuis trois ou quatre ans. » A cette date , il lui écrit à Bourbon , où il prend les eaux avec Conrart ; l'assure de son zèle , et s'excuse , comme il peut , de se mêler au débat ; de prendre parti pour lui contre d'autres amis. Ménage et La Mesnardière, avec lesquels il était alors fort bien.

D'ailleurs, à ce moment, la querelle n'est pas encore envenimée, et tout se passe « honnêtement de part et d'autre. » La réponse de Chapelain en est la preuve ; réponse où celui-ci repousse doucement, avec sa courtoisie habituelle, la proposition d'intervention armée faite par d'Aubignac.

« Pour ces autres Messieurs dont vous me parlez , dit-il , comme vous me témoignez que la société vous en agrée, je vous puis témoigner aussi qu'ils se trouvent fort bien de vous, et que , dans mon âme, il n'y a point de parties qui vous divisent. Aussi , les honorant tous au point que je fais , et ne pouvant penser à la perdre sans émotion , non plus que vous , je ferai toujours ce qui me sera possible pour vous conserver en bonne intelligence , ne m'imaginant rien de pire pour mon repos que la nécessité violente de prendre i>arti, s'il arrivoit que vous vins-

siez à vous diviser. J*espère que cela ne sera jamais, et que je jouirai en paix de toutes mes amitiés, et, à un besoin , servirai de conciliateur , quand le besoin auroit fait naître entre eux quelque occasion de discorde. M. l'abbé de Chastillon (1) me seconderoit sans doute en ce dessein , s'il ne m'y prévenoit môme , n'étant pas moins bon ami que moi, et ayant beaucoup plus de crédit et de dextérité que je n'en ai en toutes choses (2). »

Le 8 juillet , Chapelain envoyait « le petit article » demandé par Balzac quelques jours auparavant. Le passage est fort intéressant pour nous, et confirme ce que nous avons dit plus haut. Nous n'y trouvons pas seulement de nouveaux détails sur le conflit engagé ; nous y voyons encore Ménage, qui a déjà certains projets de prêtrise , exerçant toujours sa profession d'avocat en 1640, et fréquentant assidûment le palais (3). « Je vous ai dit de M. Mesnage, écrit Chapelain , ce qu'il m'a dit pour ce qui touche son voyage à Balzac; ce sera à lui à vous tenir la parole qu'il m'a donnée, dont je prétens le sommer plus d'une fois, si j'apprens que vous le souhaitiez. Je n'ai \mïïi encore pénétré ce dessein de prêtrise, et ne le crois point. Au moins, sais-je bien qu'il va tous les jours au Palais.

» L'abbé d'Aubignac est M. Hédelin , de qui vous

(1) L'abbaye de Chàtillon-sur-Seine, Côte-d'Or, que Richelieu donna à Bois-Robert, et que celui-ci posséda sans contestation à partir de 1638.

(2) Lettre à d'Aubignac, à Bourbon, du 28 juin 1640 ; I, 651.

(3) Voy. plus haut, p. 252.

aviez vu un discours imprimé sur V Héautontimoru" menos de Térence contre M. Mesnage, quoique sans se nommer, ni son adversaire, à quoi M, Mesnage répond présentement. Si vous n'avez point eu le premier , il faudra vous les envoyer tous deux ensemble. Pour le candidat , c'est le même abbé qui , pensant avoir un pied dans T Académie , repulsam passus est, en faveur de M. Patru , notre ami et excellent avocat (1), à cause d'un libelle qu'il avoit fait contre la Roxane de M. Desmarets , qui avoit charmé les puissances (2). »

Chapelain reviendra un peu plus loin sur cet échec de d'Aubignac , et sur la nomination de Patru. Pour le moment , il adresse les premières pièces du procès et en promet d'autres ; car il espère bien que le débat ne s'arrêtera pas de sitôt , et produira a les belles lumières > que les beaux esprits attendent de cette discussion. « J'ai envoyé chez le bon Rocolet, dit-il le 22 juillet, le discours de M. Hédelin sur la comédie de Térence Héautontimorumenos ^ et la réponse de M. Mesnage pour vous la faire tenir par le messager. Vous les aurez bientôt, s'il a fait les diligences requises. C'est un petit présent que vous fait M"«Camusat(3), qui a hérité de son mari le zèle qu'il avoit pour votre service, et le ressentiment des obli-

(1) Olivier Patru, né en 1604 à Paris, mort en 1681.

(2) Lettre à Balzac, du 8 juillet 1640.

(3) Jean Carausat, libraire de rAradcmie française en 1634. A sa mort, en 1639, sa veuve conserva le titre de libraire de l'Académie. Voy. Hist, de l'Acad. franc., édit. Ch. Livet, I,

gâtions qu'il voas avoit. On m*a dit que M. Hédelin répliquoit(l). »

Balzac n'avait-il réellement jamais entendu parler de d'Aubignac? ou affecte-t-il de ne pas connaître un auteur qui ne lui a rien adressé encore? Je ne sais ; maisy ignorance ou dépit, sa réponse a une expression bien marquée de sécheresse et de mauvaise humeur. « Je ne connois pas plus M. Hédelin , dit-il, que je ne connoissois Tabbé d'Aubignac ; mais je serai bien aise de commencer notre connoissance par l'endroit que vous me marquez. Vous me ferez donc la faveur de ra'envoyer le pour et le contre (2). »

Chapelain prend en ]»atience cette ignorance vraie ou feinte de son ami. Toutefois, après tant d'avis répétés à ce sujet , tant de renseignements inutilement donnés, il s'enhardit jusqu'à railler Balzac et à s'amuser de ses distractions volontaires. « Il m'avoit sem-* blé , lui répond-il le 29 juillet 1640, que c'étoit assez de vous avoir dit que M. d'Aubignac étoit M. Hédelin , pour vous éclaircir en cette matière. Vous n'y voyez goutte toutefois , et c'est comme qui ne vous auroit dit rien. Il faut donc parler plus ouvertement. M. d'Aubignac est M. Hédelin. M. Hédelin autem fut naguères précepteur de M. le marquis de Brezé; et est encore son domestique (3). L'une de ses plus fortes ambitions a été d'entrer dans l'Académie ;

(1) Lettre à Balzac, du 22 juillet 1640; I, 662.

(2) Lettre datée du !•' août 1640; Œuv, compL, I, 827.

(3) Dans le sens latin que le mot avait alors : « attaché k sa maison. »

et il y avoit grande apparence qu'il eût été le premier reçu, s'il n'eût point fait un libelle (1) contre la Roxanede M. Desmarets, où il blàmoit le goût de son Eminence et de M®. d'Aiguillon (2) qui Tavoient estimée. Dans ce temps, Porchères d'Arbaud se laissa mourir et , plusieurs se présentant pour remplir cette place, le libelliste entre autres (3) , }i. Patru , notre ami et très galant homme , l'obtint d'une commune voix , et le précepteur eut l'exclusion dont moult do^ lent fut et plaintif. »

En même temps , il rappelle à Balzac que dans le débat survenu entre « l'abbé tondu » et de satirique Père Mesnage , > il a déjà expédié le pour ei le contre^ et s'étonne de la malechance réservée à ses paquets comme à ses renseignements. « Il y a huit jours, ajoute-t-il , que j'ai envoyé au bon Rocolet les deux discours poétiques, dont l'un est de l'abbé tondu , et l'autre du satirique Père Mesnage, lequel m'est venu voir et s'est excusé de ne vous avoir pas envoyé cet ouvrage sur le peu de cas qu'il en faisoit, comme s'il vouloit faire croire qu'il y avoit plus de respect à ne le vous pas présenter. 11 est , certes , très agréable et plein de beau savoir. Je voudrois seulement qu'il eût l'urbanité dont nous vous louons, sans avoir la mordacité dont il semble qu'il veuille tirer louange (4). »

(1) Le libelle n'est indiqué nulle part.

(2) Nièce de Richelieu.

(3) Au mot libelliste, M. Littré ne cite que Voltaire et P. L. Courier. L'expression est bien antérieure.

(4) Mordacité, excellente expression , dont M. Littré ne cite

Entre le futur abbé et Tancien précepteur, les choses en restèrent là jusqu*en 1652, pendant douze ans, sans animosité de part et d'autre : le Père Mesnage occupé de ses projets de « prêtrise ; » et « le domestique du duc de Fronsac, » de la réforme du théâtre et de Tapplication plus sévère des règles de la tragédie. D'Aubignac avait été en 1631 précepteur du jeune duc de Fronsac, Armand de Maillé- Brézé. C'était le neveu de Richelieu , et le frère de Claire- Clémence de Maillé, qui avait épousé le grand Condé le 12 février 1640. L'élève de l'abbé d'Aubignac était né en 1619; il fut tué le 14 juin 1646 au siège d'Orbitello , en Toscane.

La querelle était donc assoupie depuis douze ans, lorsque la vanité du « satirique Père » vint tout réveiller et brouiller entièrement les affaires. En 1650, raconte M. Ch. Livet, d'Aubignac fît un assez long voyage. Pendant cette absence, calcul ou effet du hasard, Ménage fit précisément imprimer ses Miscellanea (1).

Nous l'avons dit plus haut, ce volume de Mélanges fut imprimé non 1650 , mais en 1652 , avec une dédicace à Montausier : /Egidii Menngii Miscellanea^ Parisiis , apud Auguslinum Courbé , 1652 (2). En souvenir du combat soutenu jadis, peut-être même comme tro-

aucun exemple au dix-septième siècle. — Lettre à Balzac , du 29 juillet 1640; 1, 664. — M. Ch. Livet donne à cette lettre la date du 13 juillet 16^0' Précieux et Précieuses^ p. 195.

(1) Précieux et Précieuses^ p. 169.

(2) 1 vol. in-4*. — La Bibliothèque nationale possède l'exemplaire de Huet, marqué aux armes de l'évéque d'Avranches, coté Y 2466.

phée de sa victoire , Ménage inséra hardiment, avec le Discours de son contradicteur, sa propre réponse , « retouchée en plusieurs endroits , » corrigée d'après les avis de Tabbé , et, chose à peine croyable, « grossie de paroles injurieuses. »

A son retour, d'Aubignac, — et il n'avait pas tort , — crie à la trahison ; il promet de se venger, de repousser Toutrage par Toutrage, si justice ne lui est faite, et si l'auteur ne consent à faire disparaître de sa Réponse tous les propos blessants. Douze ans auparavant, Chapelain avait ofifert ses bons offices, en cas de discorde. D'Aubiguac se souvint de la proposition, et, avant de recommencer la lutte, le choisit pour conciliateur. € Il fit prier Ménage , par Chapelain , leur ami commun , nous dit M. Livet , de supprimer de sa réponse les injures gratuites, et lui fit offrir d'imprimer ensemble toutes les pièces du procès dont le poète de la Pucelle^ pris pour arbitre, adouciroit les termes de part et d'autre (l). » Mais le négociateur n'obtint rien de son vaniteux protégé. Celui-ci refusa toute concession, et préféra la guerre.

Poussé à bout, et de Tavis de Chapelain, qui fut blessé de ce refus, d'Aubignac prépare un nouvel écrit « contre les erreurs de M* Gilles Ménage; > et, en 1655, avec son premier Discours , il publie son Téretice justifié. Comme dans toutes les polémiques du temps, le titre du livre a l'étendue d'un manifeste. Qu'on nous permette de le rapporter ici, malgré sa longueur : t Térence justifié, ou deux dissertations sur l'art du théâtre, dont

(l) Précieux et PrécieuseSt p. 169.

la première est un discours où Pou fait voir que la troisième comédie de Térencé, intitulée VHéautonU' morumenos , est dans les règles des anciens poètes; la deuxième contient plusieurs maximes du poème dramatique., etc., par Messire François Hédelin, conseiller, aumônier et prédicateur ordinaire du roi, abbé d'Aubignac , contre les erreurs de maître Gilles Ménage, avocat en parlement, 1655 (1). »

Ménage ne répliqua pas , et subit en silence Thumiliation que lui infligeait le titre même du livre. Il n*était plus avocat au Parlement, depuis bien des années déjà ; mais d'Aubignac conserve à son adversaire le nom de son ancienne profession , afin de mieux marquer la distance qui les sépare Tun de l'autre. Quant à Tabbé, il étale fièrement ses titres et qualités : Messire, Conseiller , Prédicateur ordinaire du roi, et semble écraser le petit avocat, M* Gilles Ménage , sous le poids de sa grandeur. C'était bien la manière la plus ingénieuse et la plus cruelle de se venger du vaniteux écrivain , en le frappant à l'endroit sensible , son amour-propre.

Dix ans après, il avait encore le trait dans le cœur; la plaie était à vif et lui arrachait des cris douloureux. « En 1664, nous dit M. Livet, lorsqu'il publia ses Aménités du droite — Juris Amœnitates^ — il déclara que rien n'est plus beau que la profession d'avocat ; qu'il se glorifie de l'avoir exercée ; que ce prêtre et prédicateur , presbyter ille et concionator , qui a écrit

(1) 1 vol. 1655, Paris, in-4*. — M. Ludovic Lalanne donne au Térence justifié la date de i646.

sur la Pratique du théâtre (1) , a fait preuve d*un petit esprit, et bien à court de bonnes raisons, quand il lui inflige ce titre de Maître Ménage, et termine en protestant qu'il n*a jamais tiré de ses plaidoiries les plus faibles honoraires (2). »

En 1656 , Tabbé de Pure, ami de d'Aubignac, piqua au vif celui-ci, avec ou sans intention (3). A cette époque, il publia son curieux roman : La Précieuse^ ou le mystère des ruelles {\). Dans un passage du livre, l'auteur avait mis en scène trois personnages : Parthénoidey dont le nom tiré du grec, et traduit par Boileau, désigne Pucetem, c'est-à-dire Chapelain, qui venait de publier les douze premiers chants de la Pucelle ; Géname qui est l'anagramme de Ménage, et une Précieuse, qui n'est pas nommée.

La conversation roule à la fois sur un méchant sonnet de d'Aubignac, et sur la brouille survenue entre M* Gilles et messire Hédeliu. — « Je connois ces vers, l'auteur et le sujet, répliqua Géname. Ils furent faits par Nidhélie (5), qui est un des plus beaux esprits que je connoisse, ou, pour dire plus vrai, que j'aie connu ; car son savoir nous a rendus ennemis; et ce qui de-

(!) 1 vol. in-4*, Paris, Sommaville, 1657. Le Dictionnaire historique de M. Lalanne fixe, pour la publication de la Pratique du théâtre^ Tannée i640, et le Dictionnaire de Dézobry, Tannée 1669!

(2) Précieux et Précieuses, p. 170.

(3) Michel de Pure, Tune des plus célèbres victimes de Boileau. Il était né à Lyon en 1634, et mourut en 1680.

(4) 1 vol. in-12, Guillaume de Luynes, Paris, 1656.

(5) Anagramme de Hédelin.

voit parmi nous entretenir le commerce et conserver rintelligence , nous a désunis et divertis ; mais cela n'empêche pas que je ne l'estime, et tout ce qui vient de lui, et que je ne fasse justice au mérite de ses ouvrages, encore qu'il m'ait fait une espèce d'injustice de négliger mon amitié. — Dites-nous donc , reprit Parthénôîde^ pour qui ils furent faits ; car je sais bien vos démêlés, et j'ignore qui peut être l'objet d'un sonnet si galant. — C'est, repartit Géname, la veuve de ce seigneur valeureux que la valeur n'a pu soustraire à l'infortune ni à la mort, dans un pays qui a toujours été ruineux au nôtre, où tous nos desseins ont avorté, où toutes nos campagnes ont été faites, et où nous n'avons moissonné que des maux et des confusions. — II n'est pas besoin de nous en dire davantage pour tout, Géname; mais de grâce, n'en demeurez pas là, et obligez-moi d'achever cette docte harangue (1). »

D'Aubignac fut blessé des sottises qu'on lui faisait débiter on présence de Géname. Il écrivit à l'abbé de Pure une lettre irritée, pleine de fiel contre Ménage, de reproches contre le faiseur de romans , dans laquelle'il lui ordonnait de ne plus mêler le nom de Nidhéiie à ses histoires. L'épître est salée; dans ce style franc, net, propre à d'Aubignac quand il discute, et sans aucune trace de précieux.

« 14* mai 1656.

« Monsieur, on m'a fait voir, dans la première par-

(l) La Précieuse^ p. 217.

lie de votre Précieuse, Tendi'oit où vous prétendez parler de moi. Mais si cela est, vous ne savez ni mes vers, ni mon histoire; car, pour mes vers, vous n'en avez mis ni les paroles, ni le sens ; et, pour mon histoire, il n'est pas vrai que j'aie négligé l'amitié de M. Ménage. Je lui ai rendu cent civilités dont sa présomption a toujours abusé, comme autrefois M. Costar m'en avoit averti. C'est pourquoi, je vous supplie très humblement de ne point parler de moi dans votre troisième partie, ni en bien ni en mal : vous aurez peut-être peine d'en dire du bien, parce que je ne cours pas si souvent à l'odeur des tables des grands ministres que M. Ménage ; et je ne crois pas qu'il vous soit bienséant d'en dire du mal, parce que vous m'avez persuade que j 'a vois quelque part en l'honneur de votre amitié. Otoz-moi, s'il vous plaît, ce nom de roman que Ton dit être le mien anagrammatisé (Nidhélie^ — Hédelin), et ne considérez ni l'éclat de ces faveurs étrangères, dont mon adversaire tire la nourriture de sa vanité, ni l'obscurité de ma vie cachée, que j'aime d'autant plus qu'elle n'est qu'à moi et à mes amis, entre lesquels je vous ai toujours considéré comme des premiers , et par votre mérite et par la protestation que j'ai faite d'être toujours votre très humble et très obéissant serviteur, Hédelin, abbé d'Aubignac (1). » Il eût été assez piquant d'avoir l'opinion de Balzac et de Chapelain sur cette reprise d'armes, sur ce retour offensif et malheureux de Ménage. Mais Tun était

(1) Lettre publiôe par M. Cli. Livet, Précieux et Précieuses, p. 176.

mort, quand parut, en 1655, le Térence justifiée; et la correspondance de l'autre, interrompue de 1640 à 1659, nous laisse sans renseignements à cet égard. Il nous reste, toutefois, le témoignage du patient. I/afiFront avait dû lui être bien sensible et le coup bien rude, car, dans sa vieillesse, il n'osait songer à sa querelle, dans la crainte de réveiller de trop pénibles souvenirs. <c Je suis vieux, dit-il d*un ton tristement comique, je deviens scrupuleux. La vieillesse, en vérité, ne change pas moins Tesprit que le visage. Je n'ai osé lire le livre de Tabbéd^Aubignac, sur le différend que nous avons eu ensemble touchant la régularité de VHéautontimorumenos de Térence, sans en parler à des casuistes, et entre autres au P. Jourdan. Quelle foi blesse î Ovide a dit :

Jupiter e cœlo perjuria ridet am&ntûm.

» On peut dire la même chose de ceux des gens de lettres (1). >

En 1664 , dans ses Aménités du Drott^ Ménage avait fait vœu de ne plus parler désormais contre d*Aubignac. Toutefois, avant de mourir, il ne put s'empêcher de revenir encore sur cette vieille querelle. Mais ce dernier coup de feu n'est pas très brave : Ménage n'avait plus rien à craindre de son antagoniste, et tirait sur un mort (2). Dans ses vieux jours, il se mit à revoir sa Dissertation contre d'Aubignac, et la dédia à

(1) Menagi&nay II, 216.

(2) D'Aubignac était mort vingt ans auparavant, en 1672.

M"* Dacier (1). « Madame Dacier, dit-il, n'est pas de mon sentiment ^\ir VHeautontimorumenos. Je n'ai pu Teu convaincre encore. Je lui ai dédié les Réflexions que je fis imprimer autrefois contre M. l'abbé (TAubi^ gnac. Je les ai beaucoup augmentées depuis; et on les rimprime en Hollande (2). »

(1) Fille de Tanneguy Le Févre. Elle était née à Saumur en 16é4, et mourut le 17 août 1720.

(2) 1 vol. in-12, 1693. — Menagian&, I. 212.

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