CHAPITRE XVII
Chapelain et Ménage. — Ménage établi à Paris, 1632. Chape> lain devient son protecteur. Début de ces relations, 1638. Ménage et Chapelain ensemble chez M. de Montmor. Ils assistent à une lecture de Tartuffe ^ 1659. Ménage et Chapelain à la première représentation des Précieuses ridicules , 18 novembre 1659. Election de Gilles Boileau à l'Académie française, mars 1659. Ménage adversaire de G. Boileau. Chapelain défenseur de G. Boileau. Brouille à ce sujet, 1659.
Chapelain eut de bonne heure eft longtemps les meilleures relations avec Ménage. Tout en se défiant de lui, tout en recommandant aux autres de se défier, il le recherche, le flatte, le défend au besoin, le donne pour ami à Balzac, et le fait entrer dans la maison du futur cardinal de Retz. En définitive , il traite Ménage comme il traite Marolles , Costar , La Mesnardière : il tâche de les avoir pour amis , afin de ne pas les avoir pour adversaires. C'est la méthode qu'il suit d'ordinaire, et ce n'est pas sa faute s'il est obligé souvent de s'en écarter.
En 1639, il s'en* explique ouvertement avec Balzac,
à propos du traité de La Mosnardiëre. « L'auteur de cette nouvelle poétique, lui dit-il, est un nouveau Père Le Moine ^ excellent naturaliste, et qui a fait un petit traité des esprits servans aux sens. Mais il a quitté ce qu*il savoit bien faire, pour gâter le Panégyrique de Pline par des additions et pour faire une comédie du Promenoir de Montaigne , de la Pucelle que vous connoissez (l),le tout sans doute plutôt mal que bien. Nous verrons les imaginations de ce nouveau législateur, et je suis trompé si nous les suivons, car, à ce que j'entens , il ne veut pas suivre il maestro di color che sanno ; il le prétend devancer et , pour ce faire , prend d'autres routes. C'est un homme que je caresse et que je fuis, suivant ma méthode d'agir avec ces têtes de vif argent (2). »
Dès 1638, Chapelain accueille Ménage avec une extrême bienveillance, et le traite en homme qui commence déjà à avoir une certaine célébrité. Pendant plus de vingt ans , tout alla bien ; et , selon sa coutume , le protecteur rendit plus de services qu'il n'en reçut. Mais en 1659, un incident académique , l'élection de Gilles Boileau, frère atné de notre grand poète , vint tout brouiller. Chapelain rompit alors avec le rebelle. Dans cette affaire, celui-ci prit parti contre son vieil ami. A partir de ce moment , Chapelain ne le revit jamais plus qu'en 1671, pour se réconcilier avec lui un peu avant de mourir.
(1) M"* de Ooumay avait publié Le Promenoir de M. de Montaigne, *
(2) Lettre à Balzac, du 5 juin 1639; I, 431.
Ménage vint s*établir à Paris fort jeune encore , en 1632, quand il entrait à peine dans sa vingtième année. Mais, dans la Correspondance de Chapelain, qui commence le 18 septembre 1632, il en est fait mention pour la première fois seulement au mois de novembre 1638 (1). Ceci semblerait indiquer que le poète et le jeune érudit se connurent à peu près à cette dernière date , vers la &n de 1638, ou dans les premiers mois de 1639. En tout cas, dès le milieu de Tannée 1639 , ils sont en relations suivies, ils se visitent ; et, à regard de ce nouvel ami , jeune homme encore inconnu du public, Chapelain prend le ton protecteur que justifient déjà son âge, sa renommée et son crédit auprès de Richelieu.
En 1639, le 3 juillet, il écrit à Balzac. Il lui parle de Grotius , humaniste distingué et ambassadeur de Suède à Paris (2), et profile de Toccasion pour glisser quelques mots en faveur de son protégé. « M. Mosnage qui me vint voir, il y a quelques jours, écrit-il, et qui est un de ses courtisans réglés, en me captant (3) du bien qu'il lui avoit dit de moi, me dit aussi la haute opinion qu'il avoit de vous; et cela me sembla d'autant plus véritable, qu'outre le sujet qu'il y en a, la manière dont il me le dit sentoit moins son compliment et éloit plus naturelle. Pour M. Mesnage, vous le devez aimer; car, en vérité , il vous vénère et parle
(1) Voy. cette lettre citée plus haut, p. 228.
(2) Hugo Grotius, né en Hollande, à Deift, en 1583, mort en 1646. Au service de la Suède en 1631 , et ambassadeur de Suède à Paris, de 1685 à 1645.
(t) Capter quelqu'un; chercher à gagner quelqu'un.
de VOUS comme je le puis souhaiter. Je lui^dis que je vous avois ouï bien parler de lui et des belles lettres qu'il possède, dont il se témoigna extrêmement votre obligé (1). »
Quelques jours après, Balzac, ravi des bonnes dispositions de son jeune admirateur, demandait affectueusement de ses nouvelles. « Vous ne me mandez rien de mes amours , écrit-il à Chapelain , je veux dire de M. Conrart et de M. Ménage. Au moins , qu'ils sachent , s'il vous plaît , Fardeur que j'ai pour eux (2). » L'ami dévoué s'excuse aussitôt, et se reproche sa négligence. « J'ai sur ma conscience, répond-il le 21 août 1639, de n'avoir point encore été visiter M. Mesnage. J'irai , et vous en entretiendrai amplement au premier jour (3). »
Avec le temps , les visites devinrent plus fréquentes et les relations plus étroites. Chapelain estimait l'esprit, le savoir, l'enjouement du caustique avocat, et ne négligeait rien pour faire valoir son mérite. « Pour M. Mesnage, écrit-il le 29 avril 1640, je lui dois deux ou trois visites qu'il m'a faites depuis son retour, quoique c'ait été sans me rencontrer. Je n'ai vu M. Grotius qu'une seule fois encore, et j'en dis ma coulpe; car il est très digne d'être visité par bien d'autres gens que moi (4). »
(1) Lettre à Balzac, du 3 juniet 1639; I, 448.
(2) Lettre à Chapelain, datée du 29 décembre 1639; vol. p. 807.
(3) Lettre à Balzac, I, 484.
(4) Lettre à Balzac, du 29 avril 1640 ; I, 611.
A cette époque, à rcxeinple de plus d'un [ilagiaire du temps, un avocat gciiéral au grand Conseil, Salomon de Yirelade, s'attribua une lettre de Balzac et s'en donna pour auteur. Le larcin fut découvert. L'ami Ménage, si sujet à caution lui-même, communique la pièce à Chapelain , et se moque du magistrat et du sans-gêne avec lequel il s'empare du bien d*autrui. A cette nouvelle , Balzac n'avait pas manqué de crier un peu. « Est-il possible, disait-il dans sa lettre datée du 25 août 1641 , qu'un homme écrive des lettres de superérogation, et à un autre homme (1) qu'il ne connoît pas? et que ce même homme ait encore l'imagination assez forte, pour se persuader qa'il connoît cet homme ; que cet homme lui a écrit (voilà bien des hommes), et lui a envoyé l'histoire du cardinal Bentivoglio (2) et qu'il lui a communiqué la sienne? Sans mentir, j'ai trouvé mon antipode, et le contraire de ce paresseux qui n'écrit des lettres, ni quand la civilité le désire, ni quand les affaires l'exigent de lui, ni quand la nécessité semble l'y forcer, ni quand (je vais dire un grand mot) Monsieur Chapelain l'ordonne, qui est plus fort sur moi que la nécessité même (3). »
Cette sortie venait d'être provoquée par le méfait du « mauvais avocat général , » et la lettre expédiée par
(1) Grotius. — Pellisson cite cependant, de Salomon de Virelade, un Discours d'Etal à M. Grolius ; Hisl. de l'Acad. franc., édit. Ch. Livet, I, 297.
(2) Gui Bentivoglio, 1577-1644, autour d'une histoire : Délia guerra di Fiandra, 3 vol. in-4''. Cologne, 1632-1639.
(3) Lettre à Chapelain, en date du 25 août 1641 ; vol. I, p. 858.
Chapelain à Angoulême. « Je vous envoyé, dit-il à Balzacle 6 octobre 1640, celleque notre autre ami (I) dit assez plaisamment que M. Salomon et vous avez faite, dans le billet qu'il m'a écrit, en me l'envoyant. Je l'ai prié de trouver bon qu'elle fît le voyage de Balzac, et lui ai répondu, qu'au plus tard, il l'auroit dans trois semaines. Je sais plus mauvais gré à ce mauvais avocat général de ce qu'il a fait revoir une chose que vous vouliez qui fût supprimée , que du larcin qu'il vous en a fait avec tant d'imprudence. Car, il ne Ta pas emportée loin , et, comme un malhabile coupeur de bourse, il s'est laissé prendre sur le fait. Je ne vois pas, de la façon que cela est i-eçu dans le monde, qu'il vous nuise en rien. Au contraire, on loue votre ma* gnanimité qui perd avec si peu de regret de si belles choses (2). » Le voleur maladroit n'en devint pas moins, peu après, membre de l'Académie française. Le 12 août 1644, il était élu à la place de Nicolas Bourbon , mort seulement quelques jours auparavant (3).
Chapelain continua ses bonsoflBces à Ménage jusqu'en 1659. Pendant cej|e longue période, il le recommande à Balzac, le défend contre les railleries de M"* de Sablé , et suit avec sympathie les phases de sa querelle avec d'Aubignac. Après une interruption de
(1) Ménage.
(2) Lettre à Balzac, du 6 octobre 1640; ï, 699.
(3) François^Henri Salomon de Virelade était né à Bordeaux en 1620 ; président au parlement de Bordeaux en 1654; mourut en 1670. Voy. Hist. de l'Acad, franc., édit. Ch. Livet, 1,297.
dix-neuf ans , quand reprend la cori*espondance de Chapelain, celui-ci parle encore de Ménage en termes bienveillants. Dans Tintervalle» le débutant de 1640 a pris un rang distingué parmi les érudits français , Bigot, Labbé , Le Prieur , les frères Du Puy. A cette époque , nous le voyons chargé par Labbé de la mission difficile de continuer l'édition des « vieux glossaires grecs. »
Le 2 janvier 1659 , Chapelain écrit à Nicolas Heinsius (1) , à La Haye. Lui , si parfaitement au courant de toutes les nouvelles littéraires, non seulement en France, mais à l'étranger, il fait le modeste ; il s'excuse d'ôtre moins bien informé que d'autres , et , en passant , reproche à Ménage de ne pas écrire assez souvent à ses amis. « Pour M. Bigot, dit-il à Heinsius, il est digne de tous les éloges que vous lui donnez (2); et il a cela, par-dessus M. Mesnage et pardessus moi, qu'il est plus soigneux que l'un d'entretenir bonne correspondance avec ses amis , et qu'il est mieux informé que l'autre de ce qui se passe dans la république des lettres , qui sont deux qualités fort propres à le faire. chérir de vous. »
Puis, en homme en effet peu au courant des nouvelles, il envoie à son correspondant de Hollande tontes sortes de détails. « La seule chose que je vous puis apprendre sur cette matièi^e, ajoute-
(1) Ne pas le confondre avec Daniel Heinsius, son père, mort en 1655.
(2) Emeric Bigot, savant helléniste, né à Rouen en 1626, et mort le 18 décembre 1689.
t-il, c'est que M. Le Prieur (1), celui des nôtres qui a écrit contre le livre des Préadamites , est principalement attaché à l'édition des vieux glossaires grecs, recueillis et rangés avec grand soin par l'espace de quarante ans et plus par M. Labbé (2), le familier ami de Scaliger et de Casaubon , lequel, en mourant , a ordonné que le volume seroit mis entre les mains de M. Mesnage pour le publier : ce qu'il a remis à cet honnête homme, qui en est très capable, ayant assez à faire après ses propres compositions. L'ouvrage sera de deux gros volumes in-fol. et d'une utilité singulière (3). »
Dans la suite , Ménage changea de dessein, et confia à Du Gange le manuscrit de Labbé, destiné d'abord à Ph. Le Prieur. Une note du Menagiana le dit expressément, et nous donne l'histoire de ces vieux glossaires grecs, « Pierre Daniel d'Orléans (4), y lisonsnous, célèbre par la découverte de quelques manuscrits qui ont beaucoup contribué à illustrer la critique, est le premier qui, ayant trouvé dans la bibliothèque de l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés le recueil des vieilles Gloses, les copia. Turnèbe, Cujas, Joseph Scaliger et d'autres en eurent bientôt communication.
(1) Philippe Le Prieur, en latin PrioHus, né à Saint- Vaast, Seine-Inférieure, mort à Paris en 1680. Son ouvrage, Animadversiones in librum prœadamilarum,.., parut en 1656. 1 vol. in-8'», Paris, Billaine.
(2) Charles Labbé, célèbre érudit, né à Paris en 1582, mort en 1657.
(3) Lettre à Heinsius, du 2 janvier 1659 ; II, 2.
(4) Nous ne savons rien de cet érudit.
H. Etienne les imprima en 1573, comme une espèce de supplément à son Dictionnaire grec, imprimé Tannée précédente. Vulcanius en donna une seconde édition à Leyde, en 1601, plus correcte, à laquelle il joignit d'autres Gloses et des notes sur divers endroits. Charles Labbé, avocat au Parlement de Paris, les ayant, à la sollicitation de Scaliger, rangées en double ordre alphabétique fort exact, les recommanda en mourant à M. Ménage qui les remit à M. Du Gange. Ce dernier qui venoit de nous donner son incomparable Glossaire latin en 1678 (1) , les publia Tannée suivante, enrichies de plusieurs remarques critiques, recueillies par un savant homme qu'il ne nomme pas (2), ne s'étant pas lui-même nommé, ni au bas du titre du livre , ni au-devant, de la curieuse préface qu'il y a mise (3). » Ce manuscrit de Labbé, publié en 1679 par Du Cange , fut sans doute le point de départ du recueil que Tillustre érudit publia dix ans plus tard, en 1688 : Glossarium médias et infimx grxcUatis^ en deux volumes in-f* (4).
En 1659 , Ménage et Chapelain vivent encore en
(1) 3 vol. in-^, Paris, 1678.
(2) Peut-être Le Prieur, remarque M. Tamizey de Larroque.
(3) Menagiana ; cité par M. Tamizey de Larroque; Lettres de Chapelain ; II , 3. — Voici le titre des glossaires publiés par Du Cange : « Cyrilli, Philoxeni aliorumque veterum glossaria latino-graeca et grœco-latina, à Car. Labseo collecta edidit et praefationem adjecit Car. Du Fresne du Cange; » 1 vol. in-f, Paris , 1679.
(4) Charles Du Cange naquit à Amiens, le 18 décembre 1610; il mourut à Paris le 23 octobre 1688.
bonne intelligence : ils fréquentent les mêmes cercles et les mêmes compagnies : le salon de M. de Montmor , celui de M"* de Sablé ou de M"« de Scudéry ; ensemble ils se rendent à la comédie , assistent à la représentation des Précieuses ridicules en 1659 (1); et, la pièce finie, ils regagnent ensemble leur logis, tout en faisant d'utiles réflexions sur les Cathos et les Ma^ delons bafouées par Molière.
Ainsi, vers 1652, nous rencontrons Chapelain et Ménage chez M. de Montmor, maître des requêtes au Conseil d'Etat, l'un des premiers membres de l'Académie française à l'époque de sa fondation, en* 1634 (2). Le maître des requêtes fut surtout un grand ami des sciences. Comme d'autres faisaient étude de beau langage, ou s'occupaient de travaux d'érudition, il s'intéressa tout particulièrement à des questions de physique et d'histoire naturelle , et fit de sa maison comme le berceau, de la future académie des sciences. Les réunions se tenaient avec la plus grande régularité; elles avaient lieu toutes les semaines. Moiitmorfut le protecteur et l'ami de Gassendi. Le célèbre philosophe, nous ditd'Olivet, vécut plusieurs années chez lui et y mourut en 1655. Peu de temps après, en 1658, l'ancien Mécène se faisait l'éditeur de son protégé, et, avec le concours de Chapelain , publiait les ouvrages de l'adversaire de Descartes (3). C'était, on le voit, un
(1) Représentées le 18 novembre 1659.
(2) Henri-Louis Habert de Montmor était né à Paris ; il mourut le 21 janvier 1679. Voy. Hisl, de iAcad, franc., édit. Ch. Livet, I, 259.
(3) 6 vol. in.^, Lyon, 1658.
homme fort éclairé, un de ces magistrats qui , à l'exemple de Séguier , du président de Thou , de Lamoignon , aimaient alors les lettres, les cultivaient avec plaisir , et se délassaient de leurs travaux en compagnie de quelques esprits distingués.
Ce jour-là, il y a brillante assemblée à Thôtel de Montmor. Les amis causent entre eux , en attendant le moment où l'on pourra entendre le plus grand poète du temps. Molière va commencer la lecture de Tartuffe ^ la pièce délicate, difficile à présenter au public, et dont Tauteur lisait alors des fragments afin de préparer Fopinion à ses hardiesses , ou d'en mesurer la portée. Plus tard, la curiosité fut bien autrement en éveil , quand, en 1667 , un ordre du roi interrompit brusquement la représentation. Les trois premiers actes du Tartuffe avaient été joués devant le roi , à Versailles, le 12 mai 1664. La représentation complète eut lieu pour la première fois, en présence de la cour, au Raincy , au mois de novembre ; et une seconde fois en 1665. Mais la représentation à Paris, pour le public, eut lieu beaucoup plus tard, le 5 août 1667 (1). Dès le lendemain , défense fut faite de représenter rariu/Tiff jusqu'à nouvel ordre. L'interdit ne fut levé que le 5 février 1669 (2).
Gomme tout ceci nous montre bien l'exactitude de certains détails fournis par Boileau ! Souvent ce que nous lisons d'un air distrait, ce que nous prenons
(1) Voy. Œuv, compl. de Molière ; Vie de Molière par Grimaresly p. 16. Edit. Didot, in-4*.
(2) Voy. Placet au Roi, p, 378, même édition.
pour un simple trait de satire , ou pure invention de poète, a une portée plus haute, parce que c'est un fait de l'histoire littéraire. Longtemps on rechercha Molière pour lui entendre lire la pièce nouvelle qu'il avait composée , et qu'il n'osait donner encore au thâtre. En 1665 , Boileau faisait déjà de cette lecture l'attrait principal du repas fameux qu'il n'avait pu esquiver :
Molière, avec Tartuffe, y doit jouer son rôle (1).
Une note de Boileau, en cet endroit , a eu le privilège, il nous semble, de tromper bon nombre de commentateurs. « La comédie du Tartuffe^ remarque notre poète , avoit été défendue en ce temps là, et tout le monde vouloit avoir Molière pour la lui entendre réciter (2). » Les éditions classiques , celle de M. Julien Travers et celle de M. Ch. Anbertin, reproduisent cette note sans une explication , pourtant bien nécessaire ici (3). Pauvres éditions classiques destinées aux élèves, que de bévues elles renferment! prolixes pour la plupart, quand le passage s^entend , et muettes, quand se rencontre une véritable difficulté ! « Alors , dit M. Julien Travers , on recherchait beaucoup Molière^ pour l'entendre lire son Tartufe dont la représen-
(1) Satire III, composée en 1665 et publiée dans la première édition des S&tires de Boileau, en 1666.
(2) Boileau, Œuv, compL, édit. Didot, in-4», p. 187.
(3) Œuvres de Boileau ^ Paris, Dézobry, in-12 ; Œuvres de Boileau, Paris, Belin, in-12.
tation avait été défendue (1). » Or, en 1665, année de la composition de la troisième satire, la représentation de Tartuffe n'était pas interdite : ce qui n'arriva que le 6 août 1667 (2). La réflexion de Boileau ne se rapporte donc pas à Tannée 1665 , mais à Tannée 1667 , date de la seconde édition des satires, époque à laquelle la défense était réelle. Jusque-là , la curiosité seule, et non Tattrait du fruit défendu, attirait de nombreux auditeurs à Molière. Dès le mois de novemvre 1664, nous dit M. G. Larroumet, la pièce était achevée; et le poète n'était pas fâché d'en donner de fréquentes lectures , afin de mieux sonder Topinion. Voici, longtemps avant 1665, quelques détails sur une lecture de Tartuffe faite chez M. de Montmor. Ils nous sont fournis par Ménage qui, avec Chapelain, se trouvait au nombre des auditeurs. En quelle année eut lieu cette lecture ? Nous ne pouvons le préciser. Mais si les renseignements de Ménage étaient exacts , il faudrait la faire remonter avant même 1659, époque de la brouille définitive de Chapelain avec Ménage et Marolles, présents à cette séance. Comme fera plus tard Fénelon, Ménage préfère la prose de l'auteur de V Avare (3) à ses vers : question de goût, débattue entre les critiques , et dont nous n'avons pas à nous occuper ici. « La prose de Molière, nous dit Ménage, vaut
(1) Edit. classique, p. 24.
(2) Voy. M. Larroumet, La comédie de Molière ^ p. 259 et suiv. 1 vol. in-12, Paris, Hachette, 1887.
(3) Représenté le 9 septembre 1668; Œuv. compL de Molière, édit. Didot, p. II, rwle 1. — Mais en tète la pièce porte la date de 1GG7, p. 436.
mieux que ses vers. Je lisois hier son Tartufe. Je lui en avois autrefois entendu lire- trois actes chez M. de Montmor, où se trouvèrent aussi M. Chapelain , M. l'abbé de Marolles et quelques autres personnes. Je dis à M. le premier président do Lamoignon , lorsqu'il empêcha qu'on ne le jouât, que c'étoit une pièce dont la morale étoit excellente, et qu'il n'y avoit rien qui ne pût être utile au public (1). » Guillaume de Lamoignon , dont il est question ici , ne faisait qu'exécuter des ordres venus de haut. Il était lié avec les meilleurs écrivains du grand siècle, avec Boileau surtout , à qui il donna l'idée du Lutrin (2).
En 1659, vers la fin de l'année, Ménage prétond s'être trouvé encore avec Chapelain. Son récit nous paraît fort sujet à caution : nous allons cependant le rapporter. C'était, si nous voulons l'en croire, à une première de Molière ; à cette mémorable représentation des Précieuses ridicules, dont le succès fut immense , et qui ouvrit en France, pour la comédie, cette période de gloire que le Cid avait inaugurée quelque vingt ans auparavant pour la tragédie.
La pièce fut représentée le 1 8 novembre 1659, au Petit-Bourbon, où était alors le théâtre de Molière. C'était l'ancienne résidence des ducs de Bourbon. L'hôtel était situé en face de la grande porte du Louvre. Louis XIV en ordonnala démolition en 1665, lorsqu'il fit commen-
(1) Menagiana, 1 , 45.
(2) GuiUaume de Lamoignon naquit à Paris, le 20 octobre 1617, et mourut le 10 décembre 1677; premier président en 1658.
cer la colonnade du Louvre. « J'étois, raconte Ménage, à la première représentation des Précieuses ridicules de Molière 'au Petit- Bourbon. Mademoiselle de Rambouillet y étoit, Madame de Grignan (1), tout Thôtel de Rambouillet, M . Chapelain et plusieurs autres de ma connoissance. La pièce fut jouée avec un applaudissement général, et j'en fus si satisfait en mon particulier, que je vis dès lors Teffet qu'elle alloit produire. Au sortir de la comédie, prenant M. Chapelain par la main: « Monsieur, lui dis-je, nous approuvions » vous et moi toutes les sottises qui viennent d*être » critiquées si finement et avec tant de bon sens; » mais, croyez-moi , pour me servir de ce que S. Ré- » my dit à Clovis, il nous faudra brûler ce que nous » avons adoré , et adorer ce que nous avons brûlé. » Cela arriva comme je Tavois prédit ; et, dès cette première représentation, Ton revint du galimatias et du style forcé (2). »
Cette conversation entre les deux beaux esj^rits, quelque peu entachés l'un et l'autre du faux goût de l'époque, est fort amusante ; est-elle bien authentique? Nous n'oserions l'affirmer. Ménage n'applaudit-il pas après coup aux Précieuses ridicules, comme, en 1672 , il applaudira aux Femmes savantes, afin qu'on
(1) La première M"» de Grignan, Angélique-Clarice d'Angennés, fille de M"» de Rambouillet, mariée le 29 avril 1658, et qui mourut le 22 décembre 1664. M. Ch. Livet, Précieux et Préciexises^ p. 103. — M. Livet donne une autre date à ce mariage: le 30 juin 1658, p. 03.
('1) Manaf/inna, I, '251.
ne le confonde pas avec les beaux esprits et les pédants visés par Molière ?
Au mois de novembre 1659, il ne pouvait guère parler à Chapelain, avec lequel il venait de se brouiller au mois de mars , à propos d'une élection académique. C'est une chronique à ajouter à toutes celles qu'on vient de publier : elle a sou intérêt, ses péripéties, et mérite d'être connue. Cette élection, fort orageuse et fort disputée, soutenue parles uns, contestée par les autres, faillit tout perdre, causa un véritable schisme au sein de la naissante académie, et fut le prélude de ces luttes intestines qui, plus d'une fois, agitèrent violemment l'assemblée des Immortels (1).
Le conflit éclata au mois de mars 1659. Chapelain, par ses amis ou ses protégés, disposait en maître des suffrages de l'Académie. Dans le cénacle ne pénètrent que ceux qui tiennent pour le goiit ancien contre les invasions du goût nouveau , pour le ton précieux , le bol esprit à la mode, les traditions galantes de l'hôtel de Rambouillet, et les poèmes épiques bien longs, bien ennuyeux, composés selon toutes les règles de l'art. En un mot, il n'y a place à l'Académie que pour les partisans de l'ancienne école, les Benserade, les Cotin, les Cassagne ou les Boyer, pour ceux qui reconnaissent en Chapelain un modèle et un maître. Molière, Racine, Despréaux et leurs quelques adhérents seront les perturbateurs : il faudra
(1) Voy. , à ce sujet , le récent ouvrage de M. Alb. Rouxel : Chroniques des élections à l'Académie française ^ 1 vol. gr. in-8-. Paris, Didot, 1886.
les empêcher de passer. Et de fait, pour une raison ou pour une autre y Molière ne fut jamais de TAcadémie; et Boileau dut attendre jusqu*en 1683, dix ans après la mort de Chapelain, pour qui le satirique avait été sans pitié. Représailles inévitables, et dont nous ne saurions nous étonner. Ijes écrivains tournés en ridicule et bafoués par Técole nouvelle étaient maîtres du terrain : ils usaient de leur droit en refusant d'ouvrir la porte à de si rudes adversaires. « Les défenseurs de laPueelle formeront une phalange compacte, et opposeront à leurs ennemis une barrière infranchissable (1). »
(1) M. Alb. Rouxel, p. 28.