GILLES ET NICOLAS BOILEAU
Colin , « le bon garçon , » comme rappelait son père , et qui ne devait « dire jamais de mal de personne, » n'était pas fort patient non plus. Brusque, tranchant, incapable de taire ou de déguiser sa pensée, dit M. Amar (1), il n'attendait pas toujours d'être attaqué, pour frapper à son tour.
Ailleurs encorOi il lance un nouveau trait au terrible frère. Il loue tout en lui, esprit, talent, éloquence, mais pour lui reprocher de n'avoir pas la moindre tendresse. L'épigramme n'a rien de remarquable; elle a cependant quelque intérêt pour nous. Elle explique un peu les vivacités du satirique; elle apprend du moins, à ne pas s'étonner que le poète en malmène tant d'autres, lui qui n'épargne pas même les siens , et ne se gêne guère pour se moquer d'eux ou pour en médire.
De mon frère, il est vrai, les écrits sont vantés ;
Il a cent-belles qualités ; Mais il n'a point pour moi d'affection sincère.
En lui je trouve un excellent auteur, Un poète agréable, un très bon orateur ;
Mais je n'y trouve point de frère (2).
Autre grief de Despréauz, et celui-là beaucoup plus grave. Gilles , par une lâche complaisance, s^était abaissé jusqu*à louer l'auteur de la Pucelle ! Admirer de pareils vers , rimes en dépit du bon sens, c'était là un affront infligé à l|i famille; et , comme Alceste, il ne put pardonner au vil flatteur une telle indignité (3).
(1) Notice sur Boile&u, p. 169, édit. Didot.
(2) Boileau, Œuv. compL Edit. Didot, in-4% p. 272.
(3) Voy. plus loin la sortie de Boileau contre Pucelain ; !'• satire, 1660.
Naturellement, ce secours inespéré fit tressaillir d'aise Chapelain. Celui-ci fut ravi de trouver un apologiste tout près de son détracteur, dans la personne même du frère de son redoutable ennemi. De plus , — et ceci ne pouvait déplaire au chantre de la Pucelle^ — Gilles Boileau avait eu le bon esprit d'écrire contre Costar, et de lui rappeler, dans sa Réponse imprimée en 1659, qu'il avait été traité de pédant par a une dame du plus grand mérite et de la première qualité de France (1), » Tout cela concilia à l'argentier du roi Taffection de Chapelain. Le dispensateur des grâces reconnut dans le jeune poète un candidat comme il les aimait, un disciple respectueux et soumis, digne de faire partie de V Ecole dont il était le chef; et il le fit enti*erà l'Académie, en 1659, à l'âge de vingt-neuf ans , à la place de Colletet.
Gilles Boileau avait jadis criblé Ménage de ses traits. Il s'était moqué de lui, et de ses vers, dans une pièce qui fit du bruit et eut un grand succès : Avis à M . Ménage sur sonéglogueinlUuléeCHR\STiNE,in4yi^b&, « Jamais rien ne s'est mieux vendu, nous dit Tallemant , et je n'ai vu quasi personne qui ne fût bien aise qu'on eût donné sur les doigts à la vanité de Ménage (2). » Comme toujours, une affaire d'amourpropre alluma la guerre. Linière ne pardonna pas à Chapelain son indifférence pgur ses beaux vers. G. Boileau, de son coté, voulut remercier de l'aimable accueil reçu de Ménage. « Or, il faut conter d'où
(1) Voy. plus haut, p. 176. '2) Vol. IV, p. 217, m-12.