‹ Les ennemis de ChapelainChapitre 80 sur 122 · G. BOILEAU ET MÉNAGE · texte numérisé non relu

G. BOILEAU ET MÉNAGE

8e sentir consumé de mille et mille feux , Voir un tas de parens s'opposer à ses vœux , Etre toute la nuit tourmenté de colique , Avoir à son lever six diables en pratique, Ne parler que de lois, d'affaires, de fatras , C'est l'état où je suis ; et , telle est ma posture ,

Qu'avoir Ménage sur les bras,

C'est le moins de mon aventure (1).

Tant de provocations et tant d*attaques méritaient un salaire. On comprend si Ménage y manqua. Bien qu*il ne fût pas de TAcadémie , il souleva une véritable tempête contre Télection du donneur d'Avis ; et mena si habilement la campagne, qu'il faillit faire annuler la nomination. En tout cas , il réussit , pendant plusieurs semaines, à tenir en échec Chapelain et son crédit.

D'Olivet, dans sa notice sur G. Boileau, a dit quelques mots discrets sur ce conflit. Il en profite pour tirer la morale de Thistoire, et montrer le danger des satires personnelles, « métier où Ton gagne peu d*amis. » ^ « Il attaqua, ajoute l'historien de l'Académie, et Scarron, et Costar, et Ménage. Ce dernier , qui étoit ce qu'on appelle auteur, et par conséquent vindicatif, lorsqu'il apprit que Gilles Boileau venoit d*âtre nommé à une place de l'Académie , engagea mademoiselle de Scudéry à le traverser par le moyen de M. Pellisson ; et les mouvements que M. Pellissou se donna dans l'intervalle des deux scrutins, qui fut de six semaines, causèrent une espèce de schisme

(1) Cité dans le Menagiana, III, 106.

académiqae, dont l'histoire seroit longue à raconter (1). »

Cette histoire « longue à raconter, » sur laquelle le continuateur de Pellisson devait , par convenance, passer légèrement , d*01ivet Ta exposoe ailleurs en détail. C'est dans une lettre au président Bouhier, en date du 12 octobre 1725 (2). En ce moment, Tabbé d'Olivet s'occupe de Chapelain ; il a les mains pleines de documents puisés à bonne source, dans la correspondance même de Tauteur de la Pucelle, « Je vous envoie mon article de Chapelain , écrit-il à son ami le 16 août 1725, à condition pourtant que vous aurez la bonté de ne point Tégarer, car je n*en ai que cette copie. Vous savez combien j'étois plein d'estime pour lui, après la lecture que je fis de ses lettres Tannée dernière. »

La lettre du 12 octobre va compléter ce qu'il n'a pu dire dans son Histoire^ et indiquer avec précision le rôle de chacun dans cette affaire embrouillée. « Au mois de mars de cette année 1659, écrit-il, Gilles Boileau demanda la place vacante de Colletet. Il eut la pluralité des suffrages au preniier scrutin, et, dès le lendemain, fut approuvé par M. Séguier , protecteur. Il y a toujours au moins huit jours entre le premier et le second scrutin. Pellisson ne s'étoit pas trouvé au premier. Boileau, trois ans aupa-

(1) Vol. II, 106, édit. Ch. Livet.

(2) Citée par M. Ch. Livet, Hist. de l'Acad. franc., II, 407. — Une faute d'impression donne à cette lettre la date du i2 octobre iG25.

ravant, avoit rudement pincé Ménage, non seulement en prose, dans son Avis sur l'églogue à la reine Christine, mais encore en vers, car il y en a de très vifs dans les recueils de Sercy. Or, vous savez que Ménage et Pellisson étoient les deux principaux adorateurs de mademoiselle de Scudéry. Inde irx.

» Pellisson , à la première assemblée qui suivit le premier scrutin , représente qu'on a élu un homme de mauvaises mœurs, un homme tel que s'il étoit (1) déjà du Corps, on dovroit Ten chasser. On lui répondit qu'en pareil cas ce n'étoit pas assez d'accuser, qu'on lui demandoit des preuves; qu'à huit jours de là, il pourroit les donner et qu'on reculeroit le scrutin. » A huit jours de là , nouvelles invectives de sa part, mais point de preuves. Ainsi, la Compagnie indique le second scrutin. Pendant tous ces délais, Ménage, la Scudéry et leurs amis cabalèrent. Us gagnèrent plusieurs suffrages : en sorte qu'au second scrutin , il y eut pareil nombre de boules blanches et de noires. Les académiciens se divisent, s'aigrissent. Le Protecteur crut qu'il ne falloit rien précipiter , et que le temps calmeroit les esprits. Tous ceux qui étoient contre Boileau disoient : Quand M. Pellisson voudra , nous reviendrons, Pellisson étoit donc le seul chef de la cabale. Enfin , Boileau fut soutenu par le Protecteur, par M. d'Estrées, depuis cardinal , et par M. de Montmor , comme nous l'apprenons de Scarron , à regard de ces deux derniers :

(1) Le texte porte : s'il n'étoit.,. Le sents semble justifier notre correction.

Et d'Estrées et Montmor, par leurs soins véhéments ,

Ont enfin mis Boileau dedans TAcadémie.

» Le Protecteur assista personnellement au nouveau scrutin, et dit que tant d'Académiciens d'un si haut rang ei d'un mérite si connu , qui tenoient pour Boileauy étoient des témoins suffisants de sa probité, surtout lorsque ses ennemis , après tout le temps qu'on leur avoit donné, n'articuloient aucun fait contre lui.

> Pellisson , chagrin de cet événement , ne reparut plus de longtemps à TAcadémie. Il fut mis deux ans après à la Bastille. Mais Gilles Boileau étant mort en 1669 , on ne se souvint plus du passé ; Pellisson retourna à l'Académie , et même il y fut assez assidu , comme on le voit par le registre des présents , qui se tient depuis 1673, c'est-à-dire depuis qu'il y a des jetons.

» Vous me demanderez par où j'ai été instruit du détail précédent? Par les lettres mêmes du pauvre Chapelain , qui étoit un des plus fermes appuis de Gilles Boileau , et qui , par cette raison , fut longtemps brouillé avec Ménage.

» Au reste , je n'ai point voulu toucher tout ceci dans mon Histoire , parce que c'est ressusciter la mémoire d'un schisme qui est de mauvais exemple. D'ailleurs , cette équipée ne fait pas honneur à M. Pellisson , dont il me convient de parler avec une très grande circonspection (1). »

(1) Le président Bouhier, ami de d'Olivet, était né à Dijon en 1673, et mourut en 1746. De l'Académie française en 1727.

Voilà lo fond du débat neUemeiit exposé. Chapelain éUiit trop directement engagé dans l'affaire pour eu avoir le démenti : il y allait de son influence dans Tavenir, et il ne pouvait abandonner le champ de bataille, sans essayer au moins de tenir tête à Forage. Dès le 18 mars 1659, il se met à Tœuvre et prend ses mesures pour faire triompher son candidat. Il écrit sans retard à deux personnages considérables : à Tévêquede I^aon, César d'Estrées, et à Tévôque de Rodez, Hardouin de Beaumont de Péréflxe, ancien précepî-eur de Louis XIV. Celui-ci, qui devint bientôt après archevêque de Paris, en 1662, était membre de TAcadémie française depuis quelques années : il avait remplacé Balzac en 1654 (I). César d'Estrées , qui fut cardinal en 1671 , était beaucoup plus jeune que l'évêque de Rodez, et, depuis quelques mois à peine, faisait partie de l'Académie. Il venait d'être nommé à la place de Du Ryer mort le 6 octobre 1658 (2).

Chapelain les supplie Tun et Taulre de chercher les biais nécessaires pour apaiser ce trouble ; de voir le Chancelier, et de le « porter à accommoder ce différend à l'honneur du corps qui périclite, si les choses demeuroient aux termes où ce scrutin les a mi-

(1) Hardouin de Beaumont de Péréfize était né en 1605 ; il mourut à Paris en 1671.

(2) César d'Estrées naquit à Paris, le 5 février 1628, et y mourut le 18 décembre 1714. Voy. d'AJembert, Histoire des membres de VAc&démie française morts depuis 1100 jusqu'en mi . vol. III , p. 317. — M. Tamizey de Larroque fait mourir le cardinal d'Estrées le 19 décembre 169^ ; Lettres de Chapelain, II, 25.

SOS. 1 Et si , en cette circonstance, le Chancelier ne croit pas devoir intervenir, il leur demande de retenir Tafifaire, et, du consentement des deux partis en lutte, de la juger comme arbitres. « Je suis absolument d'avis, dit-il à Tévêque de Laon, qu'elle ne sorte point de vos mains , et que nous nous en remettions à votre affection et à votre prudence, jusqu'à ce que vous l'ayez terminée, comme des arbitres illustres etégalement intéressés à l'assoupir (1). »

Le même jour, Chapelain adresse la môme prière à l'évoque de Rodez, et l'exhorte à employer ses bons offices « auprès de M. le Chancelier, afin que ce trouble n'ait point de mauvaise suite. » En cas de refus , il insiste pour que les deux prélats examinent les droits de chacun et prononcent sans appel. Puis, comme un plaideur qui cherche à éviter un gros procès, Chapelain ajoute : « Si néanmoins je me trompois, et qu'il demeurât inflexible aux instances que vous lui en ferez , je suis absolument d'avis que l'affaire vous soit remise. Je dis à vous seuls, pour convenir ensemble des moyens de la terminer , en sorte que chacun ait lieu de s'en contenter et sans appel : à quoi je ne doute point que les deux partis ne donnent les mains. »

Ce qui n'était d'abord qu'une « bagatelle , » étant devenu « une affaire grave, » et qui le touche de près, le prudent Chapelain donne ses conseils pour que les négociations soient bien conduites. « Ce qu'il y auroit

(1) Lettre du 18 mars 1659, « à Mr Tévesque de Laon, à Paris, » II, 26.

maintenant à désirer, Monseigneur, dit-il, seroitquo le temps que vous avez pris pour cela fût bien ménagé, et que vous arrêtassiez le jouv etTheure dePaudience de Mgr le Chancelier , comme aussi les choses que vous lui devez dire, et surtout, que ce fût le plus tôt qu'il se pourroit , afin d'éviter les écueils qui ne sont que trop ordinaii'es dans une cour comme Ja nôtre, capables de faire tout échouer. Pardonnez à mon zèle pour le maintien d'un corps établi par ce grand homme, dont vous et moi ne nous souvenons jamais qu'avec admiration (1), et qui avoit fait de cette institution un des plus beaux fleurons de sa couronne (2). »

Peu de jours après, le 6 avril, Chapelain informe ses amis du dehors, Spanheim, Huygens, Heinsius, des incidents delà bataille; et, tout naturellement, il n'épargne pas Ménage, auteur du conflit. Il est moins sévère pour Pellisson. Il garde pour cet ancien ami un fonds de vive sympathie , et se réjouit môme de sa faveur présente auprès de Fouquet. Chapelain semble deviner que le futur historien de l'Académie n'est pas le véritable chef de la cabale, qu'il est l'instrument dont un autre se sert avec infiniment d'adresse. Le 6 avril 1659, il écrit à Ezéchiel Spanheim, à Heidelberg. « M. de Pellisson, lui dit-il, est en fort

(1) Hardouin de Péréfixe avait été maître de chambre du cardinal de Richelieu.

(2) Lettre du 18 mars 1659, à l'évoque de Rodez, à Paris, II, 26.

bonne posture pour la fortune (I), aussi bien que pour Testime de Tesprit. Depuis un mois, il s'est engagé dans un éclat de ressentiment qui a afFoibli la dernière confidence qui étoit entre lui et M. Conrart, et cette douceur agréable qui nous avoit rendus amis lui et moi , depuis plus de douze ans (2). Nous en sommes fort touchés; mais les liens qui nousserroient n'en sont pas rompus , et nous lui rendons toujours ce que nous devons à ces qualités louables.

» Il n'en est pas de même pour M. Mesnage, que le môme tourbillon a emporté si loin , et d'une manière si déraisonnable , pour ne rien dire dé plus , que je ne crois pas que nous nous rejoignions de notre vie (3). Je ne vous eusse rien mandé de l'un ni de Tautre, si vous ne m*en eussiez rien demandé. Ce que je vous en dis même ici , n'est pas pour vous prévenir contre eux, et vous demeurerez, s'il vous plaît, en liberté de juger qui de nous a le tort, par la connoissance que vous avez des uns et des autres (4). »

Trois jours après , le 9 avril , il adresse un véritable rapport de Tafifaire au célèbre astronome Christian Huygens. Cette lettre résume la question » a dit avec

(1) Il était alors premier commis de Fouquet, qui le faisait nommer conseiller d*Etat en 1660.

(2) La liaison de Chapelain et de Pellisson remonterait donc à Tannée 1645. Pellisson était né à Béziers» le 30 octobre 1624, et mourut à Paris le 7 février 1693.

(3) Ménage et Chapelain se rejoignirent cependant en 1671. Voy. plus loin.

(4) Lettre du 6 avril 1659, « à M. Spanheim, gouverneur du Jeune prince palatin, à Heidelberg, » II, 31.

raison M. Ch. Livet (1) ; et de plus , même après celle de Tabbé d*01ivet, elle est fort curieuse. Il est curieux , en effet, d'entendre le récit de cette bataille littéraire, rédigé par le chef de l'un des deux partis, dans le feu môme de l'action, avec toute l'émotion d'un lettré, sinon avec le calme et le sang-froid d'un capitaine dressant un rapport militaire, a Quant à la guerre civile dont vous me parlez, écrit-il le 9 avril 1659, fraternas odes litterataque bella profanis decertata odiis(2)^ j'en ai une si grande honte, que j'ai fort balancé devant que de me résoudre à contenter l'envie que vous me témoignez d'en être instruit, quoiqu'il n'y ait rien que je fasse plus volontiers que de contenter vos envies. Enfin , néanmoins , je m'y suis déterminé dans l'assurance que vous me garderez le secret, et que vous n'en ferez confidence qu'au seul M. Heinsius, pour vous servir l'un et l'autre de cette lumière , sans m'alléguer comme historien du combat , en cas que vous en entendissiez parler d'autre sorte. »

Cette vigilance est frappante : elle a même quelque chose d'extraordinaire, tant elle est poussée à un rare degré de finesse et de subtilité. Chapelain ne se laisse jamais surprendre ; il a comme un don particulier pour prévenir ou éventer les desseins de l'ennemi. PeUisson en effet, avait parlé « d'autre sorte, » et, de bonne heure, il avait écrit deux lettres au chancelier Séguier, l'une le 16 mars 1659, l'autre le 30 avril.

(1) Hi$t, de VAcad. franc., II, 502.

(2) Imitation de Stace, Thébaide, liv. I, vers 1.

Ces deux pièces sont aujourd'hui à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. M. J.-Edouard Gardet les a publiées, il y a quelques années, dans le Bulletin du Bibliophile (1).

Chapelain continue : « Voici donc ce que c'est. M. Colletet ayant laissé par sa mort une place vacante dan s l'Académie, les amis de M. Boileau songèrent à la lui faire remplir, suivant son ancien désir, et le proposèrent à la première assemblée. Dix-huit que nous étions, nous l'agréâmes tout d'une voix comme très digne, et M. le Chancelier y consentit ensuite. Mais le bruit s'en étant répandu avant que le scrutin de la réception fût fait, M. de Pellisson et M. Mesnage, tous deux ses ennemis irréconciliables (2) se mirent en campagne pour lui faire donner l'exclusion, et sollicitèrent si violemment contre lui que, des dix-huit qui l'avoient approuvé, ils en corrompirent sept; et, pour renforcer leur cabale , firent venir à l'Assemblée cinq autres des confrères que Jours emplois, ou leur maladie, ou leur négligence empêchoient de s'y trouver. » Toutes ces particularités, que d'Olivet n'avait pas données, ont leur intérêt. Elles nous apprennent comment se faisait dès lors une élection à l'Académie, et les mille intrigues qui se nouaient déjà au dedans et au dehors, pour favoriser un candidat, ou lui barrer le passage.

Voyons maintenant comment on s'y prenait pour défaire le lendemain ce qu'on avait fait la veille.

(1) Année 1859, p. 166.

(2) Voy. plus haut, les causes de cette haine.

11 y avait alors deux scrutins : le premier, pour déterminer à la pluralité des voix , le candidat dont le choix devait être proposé au protecteur : c*était la véritable élection. Le second scrutin n^était qu'une confirmation du précédent, et avait pour objet d*élire celui à gui le protecteur avait donné son agrément (1). « Le jour du scrutin arrivé, continue Chapelain , M. de Pellisson, quoique assuré de ces douze voix, fit une harangue d'une heure et demie très aigre et très véhémente contre le proposé, Taccusant de n'avoir ni honneur ni probité. Mais, comme il Tassuroit sans preuve, TAssemblée, pour le favoriser ou lui donner temps de son emportement, jugea qu'il lui falloit accorder huit jours pendant lesquels il feroit ses diligences, et se muniroit de bonnes attestations. Les huit jours, on lui demande s'il en pouvoit fournir ; et voyant qu'il n'en avoit point , on passa par les voix que tout le Corps le prieroit de donner ses ressentimens à la paix, et de se relâcher d'une poursuite qu'il ne soutenoit point par des moyens solides. Il refuse le Corps, et opiniâtra qu'on procédât au scrutin duquel il s'étoit assuré pendant les huit jours qu'on lui avoit donnés pour fournir ses preuves. En effet, au grand étonnement de la moitié de la troupe que les sollicitations n'avoient pu porter à déshonorer un homme sur la simple déposition de son adversaire, cet homme se trouva exclu par le nombre des ballottes (2). De quoi, entr'autres, M. l'évesque de Laon fit

(1) Voy. Hist, de VAcad, ftanç., I. 150, édit. Ch. Livet.

(2) Usité alors pour boule.

paroître une juste indignation, et M. de Montmor ensuite forma opposition à cet acte comme nul, tant parce que l'exclusion ne devoit être fondée que sur le prétendu manque de probité , lequel on n'avoit point prouvé, que parce que M. de Pellisson avoit dit et écrit qu'il avoit au moins dix voix sûres pour la donner.

» Depuis cela , la compagnie est demeurée partagée; et M. le chancelier, qui en est le protecteur et qui Tavoit laissée en liberté de ses suffrages, voyant le mauvais effet de ses bonnes intentions, à la prière de M" nos prélats et du Corps au nom duquel ils la lui ont faite, s'est chargé d'accommoder ce différend; et c'est là où nous en sommes à cette heure, avec apparence que cet orage se dissipera bientôt , et que les Muses retourneront à leurs musettes et rengaineront leurs stylets et leurs canivels (1). »

Chapelain s'explique ensuite sur la part réelle ou supposée qu'on lui attribuait dans le débat; il détermine le rôle du perfide, qui a répondu par l'ingratitude à ses bons oflices. « Au reste, dit-il à Huygens, ceux qui m'ont fait chef de l'un des partis m'ont fait trop de grâce; car je n'ai été qu'une fois au combat, qui fut le jour du scrutin, m'étant trouvé malade tous les autres ; et ce jour-là même, je me contentai d'être pour l'accusé, voyant l'accusation mal appuyée, sans élever mon ton pour la justice, parce que l'accusateur étoit mon ami, et que l'autre n'étoit que de ma connoissance; et parce que j'espérois que mon ami ren-

(1) Canifs, mot du seizième siècle.

treroit en lui-môme, et donneroit à la compagnie la complaisance dont elle s'abaissoit à le prier avec tant de raison. En sorte, qu'il y auroit eu quelque chose à redire à la tiédeur de mon suffrage, si je n'eusse eu cette formelle espérance de mon ami. Ce qu'il y a eu de plus scandaleux en cette affaire , c'est qu'on a connu depuis que la cause de ce trouble n'a pas été principalement la vengeance de M. de Pellisson, qui est de l'Académie , mais celle de M. Mesnage, qui n'en est pas et qui, de plus, est son ennemi, de tout temps reconnu pour tel par des libelles imprimés et que vous aurez vus. »

Chapelain ressemble un peu ici à un adroit plaideur ou à un bon avocat : il ne se fait pas faute de grossir les faits, et, au lieu d'un seul délit, en attribue plusieurs à l'adversaire. En 1649, Ménage se moqua avec beaucoup d'irrévérence, mais sans aucun fiel, de Messieui^ de l'Académie, et intitula son Factura : Le Parnasse réformé (1). En 1652, pour preuve de son repentir, il recommence, et publie la même pièce dont il se contente de changer l'étiquette. C'est ainsi que le Parnasse réformé de 1649 devint, en 1652, la Requête des dictionnaires à Messieurs de r Académie françoise(2). Mais il n'y a là qu'une même satire, et qui ne peut, à elle seule, former ces libelles imprimés dont parle Chapelain.

« M. Mesnage , continue celui-ci sur un ton plus

(1) In-4% Paris, 1649.

(2) Inséré dans les Miêcellanea de Ménage. 1 vol. in-4*, Paris, Courbé, 1652.

irrité , n'en a point fait la petite bouche, et, soit devant , soit après le scrutin , il s*est déclaré que c*étoit son affaire, et, sur ce pied-là, voyant que je ne voulois pas servir d'instrument à sa fureur , ni devenir ministre de sa cruauté contre un homme qui , dans sa poursuite , ne lui faisoit pas le moindre tort du monde, il a bien eu le mauvais courage de rompre avec moi après une amitié de plus de vingt années (1), que lui-même confesse lui avoir été utile et honorable par mille sortes d'offices ardens et cordiaui. Mais ce n'est pas la seule perte de cette nature que j*ai faite, depuis que je suis au monde, sans m'en émouvoir : n'ayant jamais mis mon vrai bien qu'en l'innocence de ma vie et dans l'amour de la vertu. Je vous jure, et à notre excellent Heinsius , qui , comme vous, est l'innocence et la vertu même , que je me plains bien moins de l'injustice de celui qui me la devoit le moins faire, tant pour l'amour de moi, que pour Tamour de lui; car, après tout, je puis bien ne le plus aimer parce qu'il s'en est rendu indigne , mais je ne le puis pourtant haïr, ni ne souhaiter pas qu'il n'achève pas de diffamer un nom que j'ai rendu célèbre par mes soins, et qui m'a été cher entre tous pendant une si longue suite d'années. Votre amitié et celle de notre ami m'en récompenseront au double. Je vous en demande à tous deux la continuation (2). » Chapelain se défend bien d'être « chef de l'un des

(1) Ce serait bien en 1638, comme nous avons dit plus haut, p. 302.

(2) Lettre du 9 avril 1659» à Uuygens, à La Haye, II, 32.

partis, » mais il ne parle ainsi que par modestie, pour ne se prévaloir en rien. Au fond, s'il ne mène pas la charge^ c'est lui qui organise la résistance, résistance solide , opiniâtre , qui finit par avoir raison des efforts conjurés de Pellisson et de Ménage. Le jour même où il écrivait à Huygens,le 9 avril, dès le matin , il était à la porte de Séguier. Il venait entretenir le Chancelier « touchant le trouble de l'Académie ; » le prier d'user de son autorité, de son droit de Protecteur pour tout terminer « dans la scandaleuse division où est la Compagnie, et l'impossibilité qu'il y a de la réunir, vu Taigreur que cette fâcheuse affaire a introduite entre les deax partis. •

L'heure avait été peu favorable, et le solliciteur n'avait pu être reçu. 11 écrit alors à Mézeray , protégé et commensal du chancelier, lui fait part de sa démarche , et le prie de communiquer à son maître ce qu'il lui eût dit, s'il avait pu le voir. Mézeray était membre de l'Académie française depuis 1648 (1), époque où il avait remplacé Voiture. En 1675, à la mort de Conrart, il devint secrétaire perpétuel de l'Académie. Séguier, chez lequel il demeurait, lui fit obtenir le brevet d'historiographe de France, qui rapportait quatre mille livres (2).

(1) D'Olivet donne la date de 1648; M. Tamizey de Larroque, Lettres de Chapelain, II, 35, et Lud. Lalanne, Dictionn, hif(., donnent i649.

(2) François-Eudes de Mézeray, né en 1610, à Ri, petit village de rOme, mort à Paris en juillet 1683. A ce moment, il avait publié les deux premiers volumes de son Histoire de ' France, In-f*, 1643 et 1646.

De la part de Chapelain , pareille initiative auprès du chancelier ou de son protégé a bien quelque signification. Quoi qu'il en dise , elle prouve clairement qu'il était l'âme de la résistance. C'est de lui qu*émanent les conditions de paix ; c'est lui qui présente les projets de transaction , lui qui prie Mézeray de les faire agréer au chancelier, a Quant à l'expédient qu'il prendroit pour cela, écrit Chapelain, bien que je croie que la fécondité de son esprit lui en puisse fournir un grand nombre, le seul néanmoins que m'offre la stérilité du mien seroit qu'il lui plût faire remplir les deux places qui vaquent , en un même jour et une même séance, l'une par M. Boileau, et l'autre par celui qui en auroit été jugé digne, en leur laissant l'apparence de se déférer l'un à l'autre l'avantage de passer et de parler le premier; et stipulant néanmoins que M. Boileau n'accepteroit pas la civilité de l'autre, lequel ainsi passeroit et parleroit le premier. Par là , chacun auroit son compte, et, sans l'emporter l'un sur l'autre de hauteur, ou se pourroit rapprocher et rejoindre à l'amiable, en couvrant le passé d'un éternel oubli. Demander plus que cela aux partisans de M. Boileau, seroit leur demander ce qu'ils ne consentiroient jamais; et j'en connois plus d'un qui se relâcheront mal volontiers jusque-là, dans le tort qu'ils estiment que lui font ceux qui se sont opposés à sa réception , après l'agrément de M. le chancelier et l'approbation de la Compagnie. »

La seconde place vacante dont parlait ici Chapelain était celle il'Abel Servien, mort dans son château de Meudon , le 17 février 1659. Il eut pour successeur à

rAcadémie, en 1659, Jean-Jacques Renouard de Villayer. Ce serait donc lui qui dut faire la civilité que M. Boileau n accepterait pas (1). Par suite d'une erreur ou d'une faute d'impression , M. de Villayer est appelé « doyen des conseillers d'Etat, reçu à FAcadémie en 1650, mort le 5 mars 1691. » Dans ï Ordre de succession aux fauteuils académiques (2), je ne vois pas qu'il y ait eu d'autre élection en 1659, ni d'autre membre de l'Académie à remplacer.

Chapelain termine sa lettre à Mézeray en faisant des vœux pour la paix , et, sur un tel ton d'autorité, qu'il semble moins parler en son propre nom qu'au nom de plusieurs confrères. « Mais moi qui cherche laipaix par toutes les voies honnêtes, dit-il, et qui improuve la rigueur tendue des uns et des autres , comme contraire à la morale et au christianisme, je conclus qu'on la sacrifie (3) au bien commun et aux exercices académiques , dont la subsistance dépend absolument d'une réunion cordiale , et qu'il faut compter pour détruits , si l'on ne se sert de ce moyen, ou de quelque autre aussi doux et aussi recevable(4). « Le chancelier finit par accommoder l'affaire. La double élection dut avoir lieu le même jour; et les Muses, enfin en repos, purent retourner tranquillement «à leurs musettes et rengaîner leurs canivets. »

(1) Voy. sa Notice; HUt. de VAcad, franc,, II, 235, édit.'Ch. Livet.

(2) m$t. de VAcad. franc,, II, 538.

(3) La rigueur.

(4) Lettre du 9 avril 1659, a à M. de Mézeray, historiographe de France, à Paris, >» II, 35.

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