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CHAPITRE XIX

Chapelain et Ménage. — Protecteur et protégé brouillés ensemble, 1659. Sorties fréquentes contre Ménage. Chapelain excellemment armé pour la bataille. Portrait de Ménage en 1659. Tentative de réconciliation, 1659. Garanties exigées par Chapelain. Ménage lui fera des excuses. Ce projet de pacification n*a pas de suite. Intrigues de Ménage. Il cherche à tourner Topinion contre Chapelain. Résistance énergique de celui-ci. Chapelain modifie habilement sa tactique. Racan accusé de partialité pour Ménage, 1659. Racan et G. Boileau recommandés à Colbert, 1662. Différence des deux jugements. Réconciliation de Ménage et de Montmor, 1667. Chapelain mécontent de ce rapprochement. Il se brouille avec Montmor, 1667.

Une fois libre du côté de TAcadémie , Chapelain se tourna vers Ménage, et vint lui demander compte des mauvaises heures, des inquiétudes, des angoisses dont il lui était redevable , et s*en remboursa de son mieux. Comme dans toutes les bagarres, il y avait eu de rudes coups portés de part et d'autre ^ bien des froissements, de graves blessures faites ou reçues.

bien dos violences de tout genre , sources inépuisables de haines , de divisions et de vengeances.

L'Académie elle-même , théâtre de la bataille , gardait encore les traces profondes de Tacharnement des partis et, à la suite de cette mêlée générale qui Tavait partagée en deux camps , elle demeurait dans une extrême confusion. Chapelain payait cher sa victoire. Il sortait tout meurtri do la lutte : en froid avec les académiciens qui s'étaient coalisés contre lui; brouillé avec Pellisson , et cela au moment où sa réputation était battue en brèche et presque perdue ; lorsque la publication de la Pucelk attirait sur lui une grêle de traits ; à la veille des attaques redoutables de Boileau. Et la cause de ce désastre et de ces ruines , Tauteur de tous ces maux était précisément Tami qu'on n'avait cessé de combler de prévenances , de flatteries et de caresses. Avec son caractère irascible et nerveux , aigri par de malveillantes critiques , prompt d'ailleurs à voir un ennemi en tout contradicteur ;

Chaque lecteur d*abord lui devient un Liniére (1) ,

disait Boileau qui ne l'a pas toujours calomnié ; avec ces dispositions, disons-nous , il est facile de deviner comment Chapelain va prendre cette trahison de Ménage. Dépit, colère ou mépris, il n'aura pas d'expressions assez dures ^ assez irritées pour exhaler sa bile et exprimer son indignation. « Le pauvre Colletet, écrit Chapelain à Heinsius , a plus fait de bruit par

(1) Satire IX, 1667.

sa mort que par sa vie, ayant donné lieu en mourant aux troubles du Parnasse françois (1). »

A partir de ce moment, sauf çà et là quelques rares retours de tendresse , il ne voit plus rien de bon en son ancien protégé. Désormais tout lui en paraît mauvais; tout lui en est odieux, son talent, son savoir, ses œuvres et jusqu*à sa personne. Des ressentiments aussi vivaces n'ont rien de commun avec ce froid et pacifique Chapelain, tel qu'on nous le représente d'ordinaire. Ils révèlent, au contraire, une nature ardente, passionnée, prompte à la colère, et extrêmement sensible aux outrages reçus. Le malheureux poète de la Pucelle n'est glacé que dans ses vers. Dans la pratique de la vie, dans ses relations avec ses amis, ses conflits avec ses adversaires, il est vraiment d'une pétulance qui étonne.

€ Facit indignatio versus , » disait Ju vénal. A son tour. Chapelain n'est jamais mieux inspiré que lorsqu'il se fâche; et, nous pouvons le dire sans exagération, il doit sa meilleure prose à sa colère. Quel plaisir de l'entendre, quand il tient Marolles, Costar ou Ménage ! Il est vif, pressant, animé ; il prend tous les tons et toutes les attitudes : avance, recule, attaque, se défend, riposte, et tout cela avec une souplesse, une adresse, une légèreté qui contrastent avec la lourdeur légendaire attribuée au personnage. En vérité , on est tout surpris de ces brillantes passes d'armes; et jamais, nous l'avouons, sous cette timi-

(1) Lettre du 13 mai 1659 ; II, 39. — GuillRume CoUetet était né à Paris le 12 mars 1598; il mourut le 11 février 1659.

dite ot cette faibles.se devenues proverbiales , nous n'aurions soupçonné ni tant de foi'ce, ni tant do ressources pour la lutte.

Ce conflit de Ménage et de Chapelain présente en effet un spectacle fort curieux. Il y a là autre chose qu'une série d'ennuyeuses doléances : il y a des détails piquants, des traits de mœurs et de caractère, certaines peintures qui décèlent une main exercée; il y a, surtout, un homme de beaucoup d'esprit et de cœur qui défend vaillamment sa dignité et son honneur ; un homme avec lequel il faut compter , et qui ne se laisse pas outrager impunément. Supérieur à tous ses autres rivaux, Chapelain ne fut écrasé que par Boileau. Celui-ci sut choisir adroitement son terrain; il y plaça de force sa victime, et l'immola ensuite sans la moindre résistance. Boileau déclare ne viser que le mauvais poète, ses « durs vers d'épithètes enflés , » cette royauté littéraire contre laquelle il s'insurge et dont il ne reconnaît pas la légitimité. Il le dit à tout propos, il le déclare à tout le monde : il n'a d'autres griefs contre Chapelain que ses méchants vers; d'ailleurs, plein d'estime pour la personne, et prêt à rendre hommage à ses nombreuses qualités.

Ma muse, en l'attaquant, charitable et discrète,. Sait de l'homme d'honneur distinguer le poète. Qu'on vante en lui la foi, l'honneur, la probité , Qu'on prise sa candeur et sa civilité ; Qu'il soit doux, complaisant, officieuse, sincère, On le veut, j'y souscris, et suis prêt de me taire (1).

(1) On disait alors : prêt de... et prfit à„. — Satire IX, 1667.

Mais, quand il ne s*agit pas de son talent poétique, comme Chapelain reprend ses avantages ! comme il devient vite agressif, et rend avec usure les coups qu'on lui porte! Ainsi flt-il avec Ménage; et celui-ci dut être content, si jamais il connut les nombreux panégyriques esquissés à son intention par Chapelain. Voici une peinture de « l'infidèle, » au lendemain de la querelle. Elle est faite de verve, d'une main vigoureuse et emportée par la passion : ce qui n'est pas un défaut, mais ajoute , au contraire, à la fermeté des traits et au relief des couleurs. Comme contraste, ce tableau mérite d'être placé à coté de l'aimable portrait envoyé jadis à Balzac (l). Une fois de plus 9 ceci nous montre combien change à nos yeux la physionomie des hommes et des choses, selon les circonstances et les temps, surtout selon les sentiments qui nous agitent.

Le 13 mai 1659 , Chapelain écrit à Heinsius. Quelques jours auparavant, il avait eu soin de l'informer par Huygens de sa brouille .avec Ménage. « Ce que vous me mandez sur la rupture de M. Mesnage avec moi , lui dit-il , est digne de votre sagesse et de votre équité ; et je n'en espérois pas moins d'une âme aussi bien faite et aussi confirmée (2) dans la vertu que la vôtre. Croyez-moi , monsieur, et croyez que je vous en parle sans passion : c'est bien l'homme le plus emporté et le plus violent dans les siennes que vous ayez jamais connu. Ce n'est pas que ce soit un mé-

(1) Voj. plus haut, p. 192, la lettre du 2 septembre 1640.

(2) Dans le sens latin, confirmatuSf « aflFermi. »

chant; au contraire, il y a on lui assez de semences de-bonté, mais elles sont étouffées parla vanité, qui est insupportable; et pour se contenter en ce point, il s'abandonne , de sorte que, sans être méchant, il fait les mêmes choses que les méchans, et, dans les moindres obstacles qu'il trouve à ses fantaisies, il perd toute connoissance et tout respect : il écrit, il parle, il court le monde, avec une véhémence qui n'a pas sa pareille, et pousse son ressentiment jusqu'à l'excès. Cela est public, et son malheur veut que tous ceux de sa connoissance en sont persuadés, sans que néanmoins on le lui fasse paroîtro : chacun aimant mieux souffrir ces défauts que de se faire des affaires et de divertir le monde par une querelle inévitable. C'est cette souffrance qui lui fait imaginer qu'il a autant d'amis que d'habitudes (1), en quoi il s'abuse tout à fait, n'y ayant personne qui l'aime moins que ceux qui l'ont le plus conversé (2). »

Chapelain rappelle ensuite d'une façon charmante et ses services envers Ménage , et l'influence qu'il avait eue autrefois sur lui. Puis, avec la tristesse d*un homme déçu , il reconnaît que tant de sollicitudes et de soins ont été dépensés en pure perte. « J'étois le seul, dit-il à Heinsius, qui le connoissois et qui l'aimois avec ses imperfections, et le seul qui, par amitié, lui représentois en toutes les occasions importantes les fausses mesures qu'il prenoit dans sa conduite. Les obligations qull m'a depuis tant d'an-

(1) Fréquentations, relations.

(2) N'est pas dans Richelet avec lo sens actif.

nées, de son propre aveu, me donnoient ce droit d'un consentement si général , que c'étoit toujours à moi qu'on avoit recours , lorsqu'on vouloit lui faire entendre raison dans ses escapades : ce que je faisois cordialement et paternellement pour son avantage; et encore qu'il ne suivît pas souvent mes conseils , il les recevoit au moins sans chagrin , et j*avois sujet de croire qu'il m'en savoit gré même, continuant à bien vivre avec moi. Enfin, après l'avoir gouverné plus de vingt ans de celte manière, quand je croyois que l'âge et le nombre des offices qu'il avoit reçus de moi dévoient le rendre sage, et l'affermir dans la reconnoissance de ce que j 'a vois mérité de lui, son orgueil et sa présomption sont montés à tel point , qu'oubliant toutes choses , il m'est échappé, ot, non seulement n'a plus eu de considération pour moi, mais encore a prétendu que j'en devois avoir une aveugle pour lui, faisant ma règle de son caprice et le mettant sur ma tête comme mon maître et mon tyran : ce que, je m'assure, vous ne trouvez pas moins ridicule qu'injurieux. De là est venu cet extravagant» éclat et cette scandaleuse rupture, dont vous avez ouï parler , et que j'ai expliquée à M. Huggens, à sa prière, dans ma précédente. »

Heinsius était l'ami des deux adversaires : il avait sans doute i)arlé de réconciliation. Sans refuser, Chapelain montre un empressement médiocre ; et, comme dans son démêlé avec Gostar , il prend ses mesures. Il veut bien pardonner, si, pour l'avenir, on lui donne de sérieuses garanties de paix. « Pour le raccommodement que votre bonté vous fait souhaiter, ajoute avec

défiance notre prudent personnage, je n*aurois garde de m*en éloigner, si cet esprit étoit capable d'un bon repentir, et qu'il y eût sûreté que jamais rien de semblable ne lui arrivât. Mais, après la funeste expérience que tant d'années de soins obligeans et utiles n'ont pu apprivoiser sa naturelle férocité (1), je vous confesse que je me mettrai malaisément au péril d'essuyer une pareille bourrasque , ne me pouvant résoudi*e à m'exposer à la risée publique en le hasardant. » Chapelain comprit que ce passage de sa lettre serait communiqué à Ménage ; et il en pesa soigneusement les termes. Afin d'éviter toute équivoque, il marque bien sa qualité d*oflfensé, et, à ce titre, son intention arrêtée de recevoir et non de présenter des excuses.

D'ailleurs , au début de l'affaire, du moins il le dit, il n'avait aucun sentiment de haine contre Ménage. Mais , dans la suite , par la faute de l'un ou de l'autre , les choses finirent par s'envenimer, et ne restèrent pas dans l'état paisible où elles étaient d'abord. « Du reste, écrivait alors Chapelain, quelque sujet qu'il m'en ait donné, je ne me sens aucune haine pour lui ; et si j'avois lieu de le servir , je le ferois sans aucune répugnance, et vous ne doutez pas que je ne vous parle du cœur. Voilà ce que vous désiriez savoir de celte brouillerie. Je vous supplie que ce soit pour vous seul , ou tout au plus pour M. l'ambassadeur (2)

(1) Dans le sens latin, ferocitas, a caractère violent et indomptable. »

(2) Jacques- Auguste de Thou, appelé le président de Thou, ambassadear en Hollande en 1657.

et pour M. Huggens avec vous. Car, encore que je vous doive cet éclaircissement, puisque vous le demandez, je suis si accoutumé à bien faire à cette personne-là, que je me fais violence quand la justice même me force à lui causer du mal ; et je serai bien aise que mon témoignage ne lui nuise pas envers le public. »

Chapelain terminait sa lettre par quelques mots sur Bigot et Le Prieur. Les amis communs, selon la coutume, se taisaient sur le conflit engagé. Il n'est jamais prudent de se jeter au milieu d'une querelle et , comme on dit vulgairement , de mettre le doigt entre l'arbre et Técorce. Ainsi faisait Bigot, à l'égard de Ménage et de Chapelain : nous ne saurions l'en blâmer. < M. Bigot, disait celui-ci à Heinsius, est tout tel que vous dites , bon , discret , aimable, outre les qualités d'esprit et de doctrine qui reluisent en lui. Il me visita ces jours passés , et ne me parla aucunement de notre bagarre, ni moi à lui, ne voulant point embarrasser mes amis dans mes affaires. J'ai fait voir à M. Le Prieur l'endroit où vous me dites tant de bien de lui , et où vous augurez si bien de son entreprise des glossaires (1), dont il a eu beaucoup de ressentiment. C'a été un coup d'éperon pour le hâter dans sa course , et pour la lui faire faire plus agréablemont (2). »

Peu à peu, comme les flots d'un torrent, l'indignation et la colère vQnt grossissant chaque jour davan-

(1) Sur les glossaires grecs, voy. un peu plus haut.

(2) Lettre à Heinsius, du 13 mai 1659; II, 37.

tage. Chapelain finit par éclater contre Ménage, le traite de révolté , et parle avec mépris « de son extravagante et inhumaine rupture. » Dans Tintervalle, le coupable aggrava-t-il ses torts? ou ne montra-t-il qu'un médiocre souci du pardon qu'on lui offrait? Nous ne savons. Mais , un mois à peine après les ouvertures de paix faites par Heinsius, voilà que Chapelain se fâche et donne libre cours à son ressentiment. A ce moment , tout espoir de conciliation est perdu ; et Toffensé ne compte plus sur le repentir de l'ingrat.

Le 13 juin 1659, il écrit à Heinsius une lettre bien tendre ; il assure le savant hollandais que son amitié lui est précieuse, et qu'elle le console des tristesses et des épi*euves du présent. « Entre les choses qui me seront les plus amères^ lorsque la trompette sonnera et qu'il faudra partir, lui dit-il, vous ne doutez point que ce ne soit notre séparation, puisque vous considérant comme un autre moi-même, je ne puis rien laisser qui me touche de plus près. Je suis du moins assuré que cette division ne se fera pas avant notre dernière heure , et que le scandale produit par celle qu'a voulu faire si inhumainement et si extravagamment l'homme que vous savez entre lui et moi , n'arrivera jamais entre moi et vous, parce que nous ne sommes fous ni Tun ni l'autre, et que Tombre même de la tyrannie et de l'injustice est bannie de notre société. »

n le sait, ou le devine : Ménage n'aura pas manqué d'écrire de son côté à son ami Heinsius, et de raconter les faits à sa manière. Aussi , Chapelain n'a garde de laisser son adversaire prendre l'avantage. Avec une ardeur nouvelle, il redouble ses coups, énu-

mère la série de ses griefs, el proteste de la sincérité de ses paroles. « Au reste, Monsieur, ajoute-t-il, dans ce que vous avez souhaité que je vous en écrivisse, je vous conjure de croire qu*il n'y a pas un mot faux, et parce que je n'ai pas l'âme plaintive , et que mon cœur est trop élevé pour ne pas regarder au-dessous de soi beaucoup de choses qu'un autre relèveroit , et dont il se feroit matièi-e de vengeance. J'ai même omis, dans le récit que je vous ai fait , plusieurs particularités qui auroient aggravé le crime do cette personne. Quant au remords qne son cœur en a eu, il est impossible de le mettre en question ; il est possible même qu'il ait eu animum redeundi et de rentrer dans son devoir, encore que son naturel orgueil puisse bien en avoir étouffé la pensée, dès qu'elle sera née en son esprit. Mais , en fût-il aussi repentant qu'il le devroit être , et fît-il toutes les diligences nécessaires pour se raccommoder avec moi, il y auroit toujours beaucoup d'imprudence de me fier encore à une légèreté comme la sienne » et à me laisser porter pour la seconde fois contre un si dangereux écueil. C'est bien assez que je commande ma juste indignation, et que je me sois mis au-dessus de tout ressentiment pour lui. C'est assez que je n'aie point de disposition à le haïr, et que je ne parle jamais de lui que forcé, et que quand il m'y contraindra par ses emportemens. Vous voyez par là qu'il me sera facile de n'entrer point désormais dans un pareil discours avec vous , et que je dois être bien aise que vous n'y soyez non plus porté que moi. »

Vers la fin de sa lettre, il revient sur Bigot et l'atti-

tude réservée de celui-ci au milieu de la bagarre des deux amis. Le savant helléniste est en Normandie » et se prépare à partir pour Tltalie. « Je ne m'étonne pas, ajoute-t-il, que M. Bigot ne vous dise rien de cet odieux éclat de son ami. Il est sage et discret. Il ne le veut pas condamner , et ne voit pas lieu de l'absoudre. Il s*en tait jusqu'à moi , qui n'entre point aussi sur cet article avec lui , et nous occupons à de meilleurs entretiens le temps que nous sommes ensemble , c^r nous ne parlons guère que de vous(l). » La rupture une fois consommée, Ménage , si nous en croyons son ancien protecteur, mena bruyamment la campagne. Mais Chapelain avait l'œil au guet, surveillait les mouvements de l'ennemi avec une vigilance infatigable, toujours prêt à diriger la défense où se produirait l'attaque. Dans l'automne de 1659 , Perrot d'Ablancourt est à Athis, chez Conrart, son coreligionnaire et son ami (2). L'auteur de tant de traductions alors fameuses par leur élégance et leur infidélité, vient d'informer Chapelain des intrigues de Ménage, des tfiforts de Vingrat pour ruiner sa réputation auprès du public. Mais l'avis ne semble pas avoir surpris celui à qui il s'adressait. La sentinelle était sur le qui-vive , parfaitement au courant des manœuvres de l'adversaire , prête par conséquent à les prévenir, ou à en paralyser l'ejEfet.

(1) Lettre à Heinsius, du 13 juin 1659; II, 43.

(2) Athis-Mons, village de Seine-et-Oise , oii Conrart avait une belle maison de campagne. Voy. V. Cousin : La maison de Conrart à Athis ; La société française au dix-septième siècle ; II , 324.

« Puisque vous avez su, répond-il à d^Ablancourt, la visite de Témissaire de M. Mesnage chez M. Thévenot, et que vous avez eu la bonté de m'en vouloir écrire, je vous dirai qu'il n*y a sorte d'artifices ni de mauvais moyens que cet ingrat n'ait mis en œuvre pour couvrir son ingratitude, sachant bien que s'il ne faisoit bien du bruit et qu'il n'étourdît pas tout le monde de ses plaintes, il auroit tout le monde contre lui , vu la notoriété de son humeur bizarre et audacieuse et des obligations qu'il m'a. Avant la tentative qu'il a faite auprès de vous pour me décrier, il l'a faite auprès de mille autres ; et il y a eu peu de gens, si ce n'est des insensés comme lui , qu'il ait laissés persuadés à mon désavantage. La plupart même sont venus à révélation , et m'en ont parlé comme d'une cervelle démontée, qu'il n'y avoit point d'espérance de jamais raccommoder. »

Les vrais amis, paratt-il , avaient proposé de faire connaître leur opinion sur « cette extravagante affaire ; » et, afin de couper court aux bruits semés par Ménage , ils voulaient se déclarer publiquement. « Mais, disait Chapelain, je n'ai non plus souhaité de vous que des autres des déclarations là-dessus. Il m'a suffi d'être certain par mes propres lumières, et par ce que M. Conrart m'en vient de mander, que vous me rendiez justice en votre cœur, et que le mépris que je fais des hâbleries (1) de l'homme, m'abstenant de parler de lui, sinon quand on m'y force, ne me fait

(1) Mot que Chapelain semble avoir introduit le premier dans la langue. Voy. Littré.

point do tort auprès de vous. Cette aventure, qui ne lui a pas été heureuse, le rendra plus retenu à l'avenir dans les dégoûts qu'il prend si facilement pour ceux à qui il a de plus grandes obligations, et dans les marques d'ingratitude qu'il fait si peu de scrupule do leur en donner. Si cela arrive, j'en serai bien aise particulièrement pour vous qui , en ce cas , pourrez faire justice à qui vous croirez le devoir, sans encourir une indignation si furieuse. Mais je vous avoue que j^ le désire , plus que je ne l'espère. d'une présomption aussi confirmée que la sienne,et qui n'a de règle qu'elle môme pour agir. »

Quelques mots dédaigneux terminent ce nouvel acte d'accusation. Chapelain affecte de porter gaiment le deuil de son ancienne amitié, et se console en disant beaucoup de hial de ces conversations qu'il trouvait charmantes autrefois. « Quant à moi , dit-il , dans le malheur de n'avoir pu apprivoiser sa férocité naturelle en vingt-deux années (1) d'offices ardens et continués, je tire consolation de ce que je suis déchargé d'une habitude si onéreuse, et délivré d'une convei*sation où il y avait tant à souffrir. Le temps qui m'en reviendra sera bien mieux employé à honorer ceux qui vous ressemblent , et qui ont le cœur aussi bien placé que vous (2). »

Chapelain a des ressources vraiment étonnan-

(1) La date ici est bien précise, et ferait remonter le début de ces relations à Tannée 1637.

(2) Lettre du 5 septembre 1659, « à M. d'Ablancourt,à Atys; » II, 49.

tes pour Tattaque ou la résistance. Selon le degré d'intimité où il est avec les personnes ; selon qu'il s'adresse à des amis ou à de simples connaissances, il modifie son attitude avec une grande souplesse. Doux , caressant, pathétique avec les uns, il devient tout à coup rude, grondeur , menaçant avec les autres. Racan dut être au nombre des déserteurs qui, au second tour de scrutin, abandonnèrent Gilles Boileau, et, pour suivre Pellisson, plantèrent là Conrart et Chapelain. C'est ce que fait soupçonuer, et avec apparence de raison, certain ton de mauvaise humeur qui perce à travers toutes les formules de politesse et mille protestations de respect. Chapelain a beau dire : il voit avec défiance et dépit cette étroite amitié entre le poète et Tami rebelle. Il y a là, croit-il, une coalition qui le menace ; et, afin de la rompre, sous une forme d'ailleurs parfaitement courtoise, il adresse à Racan une lettre pleine de reproches et de plaintes. Finesses d'écrivain et de polémiste fort intéressantes à noter. De tels mérites ont leur prix ; ils révèlent un homme singulièrement maître de sa plume, expert en son art, doué de qualités éminentes qui auraient fait de lui un modèle de la langue, si , par la plus étrange des aberrations , à la réputation de prosateur excellent, il n'eût préféré celle de poète détestable.

Il se tue à rimer : que n'écrit-il en prose (1) ?

disait Boileau, mêlant un véritable éloge à un trait de satire. Celui-ci, comme plus tard d'Olivet, devait

(i) Satire IX, 1667.

avoir la plus d'une lettre de Chapelain, ces lettres qui passaient alors de main en main , qu'on se montrait avec empressement et qui faisaient le tour des meilleurs cercles de Paris. Ces divers échantillons n'avaient pas déplu ; et, en bon juge, avec sa franchise ordinaire, Boileau conseillait hardiment d'abandonner les vers pour d'autres ouvrages plus conformes au génie de l'écrivain . Mais, en proie à sa douce manie^ « l'auteur dur » n'écoute rien, demeure soui*d aux rudes avis du satirique, qui n'a d'autre ressource que de l'abandonner à son incurable maladie :

Pucelain veut rimer, et c'est là sa folie (1).

En 1659, Racan fut quelque temps malade. Vers la fin d'octobre, Chapelain lui écrit, le félicite de sa guérison, et lui annonce que la bonne nouvelle, a donnée on pleine Académie, » a été accueillie avec joie par la compagnie. « Elle vous attend donc à la Saint-Martin (2), pour être juge en son siège, si vous êtes partie en celui du Parlement (3), et ce sera en ce temps-là que vous pourrez plaider votre cause devant M. Conrart qui, pour être partie intéressée en l'affaire dont est question, n'en sera pas moins juste juge ; et, si vos décharges sont valables, il prendra plus de plaisir à 86 condamner, qu'il n'en a eu d'avoir trouvé que vous

(1) Satire IV, 1664.

(2) Qui tombe le 11 novembre.

(3) Allusion aux nombreux procès de Racan, l'un des grands plaideurs de son temp's.

aviez un peu péché d'être parti de Paris sans lui avoir dit adieu, par la visite dont je lui avois donné parole de votre part , soit par un laquais ou par un billet de votre main : le privant par là d'un des plus solides contenteraens dont il pût jouir en Tétat où Tout mis ses infirmités si fâcheuses. »

Chapelain abandonne bientôt ce ton enjoué. Il prend vite un autre langage, et s'explique même assez vertement sur le motif de ce départ précipité. Le soupçon était-il fondé? Nous l'ignorons; mais, c'est manifeste, il subsiste dans l'esprit du plaignant. Celui-ci, d'ailleurs, ne s'en cache guère et finit par accuser Racan de faire cause commune avec Ménage. Conrart a le tort d'être d'un parti différent, de soutenir une élection régulière: voilà pourquoi, avant de partir, on n'a pas eu le temps d'aller lui faire visite et de prendre congé de lui.

« Ce n'est pas, Monsieur, que, pour la visite, il ne comprît bien que, ou quelque défaut d'équipage, ou quelques embarras de sollicitations vous y pouvoient fiiire manquer sans préjudice de votre amitié. Mais il a senti avec quelque douleur que vous n'ayez pas jugé à propos de lui en donner au moins du regret, ou par un valet, ou par une lettre, dans le temps qu'on lui mandoit que vous ne bougiez de chez une personne (t) qui s'étoit déclarée notre ennemie, et qui vous étourdissoit du mal qu'il dit continuellement de nous. Et n'allez pas vous imaginer , de grâce , que nous souhaitassions que vous

(1) Ménage, qui demeurait au cloître Notre-Dame.

ne la vissiez point, ot que vous rompissiez avec elle en notre faveur. Cette tyrannie n*appartient qu*à elle sur ceux qui ont assez de mollesse pour la souffrir. Pour nous, nous savons mieux vivre que cela : nous nous contentons de ne nous laisser pas tyranniser , sans affecter (1) la tyrannie; nous sommes trop discrets, pour demander à nos amis des déclarations qui puissent troubler la paix de leurs vieux jours. Nous croyons Tamitié qu'on a pour nos ennemis compatible avec celle qu'on a pour nous, et estimons que, pourvu qu'on ne se ligue point avec eux à notre dommage, l'usage du monde nous oblige à leur laisser la liberté de leurs habitudes , quelles qu'elles soient. Nous n'avons donc rien désiré de vous en cela de contraire à votre repos, ni à cette neutralité de laquelle il semble que vous croyez que nous vous voulions faire sortir. •

Ce ton ferme une fois adopté , Chapelain devient plus vif et articule plus nettement ses griefs. C'est Racan , insinue-t-il , qui a violé cette neutralité. En partant sans faire de visite, ou sans envoyer de lettre d'excuse, il a paru agir ainsi, « de peur de déplaire à notre ennemi , à qui vous donniez une assiduité fort grande , et à quoi nous ne trouvions rien à redire. ^ Chapelain est froissé de cette préférence; et , s'il a l'air de croire aux bonnes intentions de Racan , c'est par politesse , et non parce qu'il est convaincu. La fin de la lettre est celle d'un homme irrité , qui a

(1) Dans le sens latin, a/Tcctare, « rechercher. » Noter ce goût de Chapelain pour les tournures latines.

peine à contenir sa colère et ne retire aucune de ses accusations.

« Vous ne prendrez point, s'il vous plaît, dit-il à Racan, ce que je vous dis ici pour des plaintes ni pour des reproches, qui sont au-dessous de notre courage, mais pour une naïve explication du juste étonnement que nous avions eu de vous avoir vu changer la résolution de témoigner du souvenir à notre ami, sans que nous pussions Tattribuer à autre cause qu'à celle que je vous avois touchée du doigt en* ma précédente (1). Que si le mot que je vous en dis alors , vous empêcha d'avoir ma lettre agréable , je ne sais si vous vous en deviez raisonnablement choquer, nous connoissant pour aussi raisonnables que nous sommes , et aussi peu portés à fâcher qui que ce soit , beaucoup moins ceux que nous honorons et chérissons autant que vous (2). »

Racan comprit , et essaya de se justifier. Sa réponse attira une réplique encore plus mordante et plus rude : Ménage et son complice en firent tous les frais. Unissant sa cause à celle de Conrart, Chapelain parle en nom collectif, en son propre nom et au nom de son ami, ce qui donne à son langage une singulière expression de fierté, je ne sais quel air de force, d'autorité et de dédain. La lettre a le ton sec et menaçant d'un ultimatum : vous diriez la déclaration hautaine

(1) Cette lettre précédente n'est pas dans le recueil des Lettres de Chapelain.

(2) Lettre du 25 octobre 1659, a à M. le marquis de Racan, à La Roche-Racan ; » II , 62. — Le château de La Roche-Racan, en Touraine.

de deux alliés puissants, prêts sMI le faut, à partir en guerre contre deux faibles rivaux

« Ni lui, ni moi, écrit le 16 novembre Chapelain , ne chicanons point avec nos amis, et ne pointillons point sur ce que nous croyons qu'ils nous doivent. Nous nous contentons de le savoir, et lorsqu'ils ne trouvent pas à propos d*en user comme nous nous y sommes attendus, nous le remarquons, et profitons de cette lumière pour régler notre amitié par la leur , sans jamais commencer les premiers à changer de procédé , et à nous renfermer dans des bornes plus étroites. Nous considérons toujours les intérêts do nos amis plutôt que les nôtres, autant que rhonneur et l'équité nous le permettent; et, sans qu'ils nous en sollicitent, nous entrons dans leurs sentimens, et n*exigeons point d'eux qu'ils se brouillent avec nos ennemis pour l'amour de nous , mais seulement qu'ils ne se laissent pas entraîner par eux contre nous. »

C'était là le point délicat; et, si nous en jugeons par la suite de la lettre, il paraît bien que Racan avait sa part des reproches adressés à Ménage. Le poète inclinait ouvertement du côté du rebelle. Chapelain notifie au premier d'avoir à se montrer plus impartial. « Ce n'est pas, ajoute-t-il , que de certains amis que nous avons honoré et chéri comme vous , et à qui nous avons donné d'aussi cordiaux témoignages de notre affection , nous ne puissions désirer davantage, et croire qu'ils ne devroient non plus mettre personne à la balance avec nous dans leur cœur; mais nous sommes plus commodes q.ue cela : nous haïssons aussi

bien la tyrannie en nous qu'aux autres, et nous nous servons de la^modération que nous avons acquise par notre étude, pour ne les obliger qu'à cette neutralité dans laquelle vous m'écrivez que vous êtes résolu de vous tenir entre la personne dont vous me parlez et nous. L'imfjortance est, Monsieur, que vous vous y teniez, ou plutôt que vous vous y remettiez, et que nous n'ayons point de sujet de croire que vous ne rayez pas sévèrement gardée par les démonstrations avantageuses que vous avez faites d'un côté, et par la i*etenue que vous avez eue de l'autre à montrer cette égalité. »

Le trait contre le caractère tyrannique de Ménage est à noter. Chapelain n'est pas le seul à se plaindre de l'humeur impérieuse du personnage , dont on ne pouvait rester l'ami qu'à la condition de partager ses affections ou ses haines. La Monnoye, dans ses additions au Menagiana , explique par là les hostilités qui étonnaient le turbulent Angevin. « M. Ménage, dk-il, étoit en peine de savoir ce qui pou voit lui attirer tant d'ennemis. Il en auroit peut-être trouvé la raison dans cet endroit d'une Epître de Linières. •> Et il cite le passage, qu'on nous permettra de rapporter. Il n'est pas sans intérêt pour nous, parce qu'il nous ramène au démêlé de Ménage et de 6. Boileau. Linière avait envoyé son Factum à un ami ; et il est charmé d'apprendre que « le plaidoyer en vers i n'a pas déplu.

J'étois bien assuré que, s*il vous serobloit beau , Il devoit contenter le célèbre Boileau ,

Lui qui, pour acquérir du nom dans ce royaume, Attaque fortement Gilles , fils de Guillaume ; Car on sait que Ménage a mis , sous son portrait , De sa présomption cet authentique trait. Notre nouveau David abat avec sa fronde Cet autre Goliath qui morguoit tout le monde. Ce que je dis ici n*est pas pour le blâmer : Ménage a des talens que Ton doit estimer ; Mais, parmi les savans, c'est une république, Et l'on n'y peut souflfrir un pouvoir tyrannique (1).

Comme Nicolas Heinsius , en tête de ses ouvrages, rappelait le nom de son illustre père , et signait fièrement : Dan, FiL, c*est-à-dire fils de Daniel (2), Ménage, fils d'un père fort obscur, s*avisa d'en faire autant, et ne réussit qu*àse rendre ridicule. En 1652, en tête de ses MiscelUinea , il plaça son portrait fort bien gravé par Nanteuil ; et au-dessous la fameuse inscription : Gilles, fils de Guillatime, dont les amis Costar, Linière, Tallemant, ne manquèrent pas de rire : 1 jEgidius Menagius^ GuUlelmi Fil. »

Après les reproches adressés à Racan viennent, dans la lettre de Chapelain , les invectives contre le tyran. Naturellement, c'est pour lui que sont les meilleurs coups; et ils sont appliqués, il faut le reconnaîti*e, avec une vigueur qui ne se dément pas. On dirait , vraiment, que la rancune et la colère échauffent le

(1) Afena^tana, IV, 285.

(2) C'est ainsi qu'il a signé son Epitre dédicatoire au président de Thou, dans son édition d'Ovide : a Nicolaus Heinsius ^ Dan. FiL » 3 vol. in-12, Amsterdam, Elzéyiers, 1659-

courage de rofïensé, et donnent à son tiras une force nouvelle. « Les plaintes publiques que vous me dites que cette personne a faites de moi chez lui, en votre présence, sont très injustes et mêlées d'ingratitude; et ceux qui me connoissent, et qui lesluientendoient faire , ne se fussent p)as fait déshonneur de les contredire. Je ne suis pourtant pas marri qu'on ne Tait pas fait , parce qu'elles se contredisent assez d'ellesmêmes, et que les marques d'affection importantes et éclatantes qu'il a eues, depuis plus de vingt ans de moi, parlent toutes seules et confondent l'iniquité de la ridicule prétention qu'il a eue, qu'après l'avoir tant servi pour son bien , je le devois encore servir pour le mal d'autrui , et, de son bienfaitteur (1), devenir son filou et son coupe-jarre*t , pour contribuer à ses violences et à ses vengeances.

I» Mais, Monsieur, je hais les procès-verbaux , et ne veux point nourrir, par mes répliques, quelque victorieuses et convaincantes qu'elles pussent être, une plaidoirie qui ne seroit bonne qu'à me commettre indignement , et qu'à divertir le public à nos dépens. Je le laisse tout seul sur le théâtre, à entretenir le peu-, pie, et me réduis à ceux qui vous ressemblent en probité, en équité et en bon sens, et qui savent discerner la raison d'avec la hâblerie, la discrétion et la hauteur de courage d'avec la passion aveugle et l'emportement d'un cœur rempli de vanité et d'orgueil (2). i

(1) Chapelain écrit ici bienfaitteur; mais, en général, il écrit toujours bienfacteur y comme fora encore La Bruyère cinquante ans plus tard.

(2) Lettre à Racan, du 16 novembre 1059; II, 65. — Racan,

Trois ans après, en 1662, Colbert demandait à Chapelain de lui signaler les gens de lettres les plus distingués de Tépoque. Nous avons déjà parlé de cette Listé, EUe est souvent citée, mais il faut bien moins y chercher des jugements équitables sur les écrivains en renom, que le catalogue des amis ou des ennemis de Tauteur de la Pucelle. Celui-ci rédigea son Mémoire sous le coup de froissements récents et de rancunes vivaces; et, tandis qu'il encense Boyer, Benserade ou Cotin , nous le voyons maltraiter Ménage, Racan, et jusqu'à Pellisson, à qui il souhaite plus de « jugement. » Ainsi étudié , ce rapport est fort curieux ; il renferme des révélations inattendues, et nous livre à la fois la raison des éloges et des critiques.

On a vu , dans la Liste de quelques gens de lettres vivaiis en 1662, comment furent immolés La Mosnardière, MaroUcs et Ménage. Voici l'article consacré à Racan. Les anciens griefs ne sont pas oubliés, ^t le poète va avoir à expier son imprudente intimité avec « l'ingrat. » Malgré quelques louanges , la note est parfaitement malveillante et pleine de restrictions. Chapelain , c'est visible , veut exclure Racan des faveurs royales, et avertit qu'il n'y a rien à attendre du vieux poète poui' Téloge du Roi. « Il n'a aucun fonds , dit Chapelain , et ne sait que sa langue, qu'il parle bien en prose et en vers. Il excelle principalement en ces derniers ; mais en pièces courtes , et

né en 1589, au château de la Roche- Racan; mort en février 1670. Il fut de rAcadémic française dès sa fondation, en

OÙ il n'est pas nécessaire d'agir de tête (1). On ne Tengageroit pas facilement à travailler, vu son grand âge, ses infirmités et ses procès qui l'exercent depuis vingt ans (2). »

Cette partialité de Chapelain n'est-elle pas manifeste ? et, quand on y regarde de près, le motif ne s'en devine-t-il pas aisément? En voulez- vous une preuve de plus ? Après la sentence contre le disciple de Malherbe, lisez le jugement sur G. Boileau dont il vient de faire triompher la candidature à l'Académie, malgré les efforts combinés de Ménage ,' de Racan et de Pellisspn. Le changement de ton est frappant. « Il a do l'esprit et du style en prose et en vers, dit Chapelain à Golbert ; et sait les deux langues anciennes aussi bien que la sienne. Il pourroit faire quelque chose de fort bon , si la jeunesse et le feu trop enjoué n'empêchoient point qu'il s'y assujettît (3). i

Eternelle contradiction de la nature humaine ! et perpétuels besaciers que nous sommes! Racan est trop enclin vers Ménage : Chapelain le gourmande d'un ton sévère, lui trace un tableau ravissant des douceurs de la neutralité, développe enfin d'adorables théories, toutes pénétrées d'un rare esprit de mesure, do sagesse et de conciliation. « Nous haïssons-aussi bien la tyrannie en nous qu'aux autres , » s'écrie-t-il

(1) C'est-à-dire de concevoir le plan d'un beau poème, comme la Pucelle^ par exemple.

(2) Dans les Mémoires de Sallengre; II, 37, Paris, Simart,

(3) Ibid., II, 46.

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