CHAPITRE XX
Chapelain et Ménage. — Inconvénients de cette brouille pour Chapelain. La bibliothèque de Ménage lui est fermée. Exemplaire du Lucain de Guyet. Chapelain ne peut le procurer à Spanheim, 1659. Notes de Grentemesnil sur Lucain, 1660. Chapelain les fatit espérer à Spanheim. Refus de Grentemesnil. Manuscrit de Tbou. Chapelain l'envoie à Spanheim, 1660. Chapelain et Pellisson brouillés ensemble. Notes de Guyet sur Lucain. Ce qu'elles sont devenues. Publiées par le P. Oudin, 1728. Ch. Nodier, possesseur de l'exemplaire de Guyet. Edition de Quintilien par Bernard Medon. Exemplaire du Quintilien de Guyet. Ménage en est possesseur. Chapelain ne peut procurer l'exemplaire à Medon, 1663.
A partir de 1659 , Chapelain ne s'occupe plus de Ménage que pour en médire à son aise : médire de son vilain caractère, de ses ouvrages, et de sa méchante conduite à son égard. Mais^ au fond, il n*en regrette pas moins cette rupture qui le prive de secours utiles, et lui ôte le moyen d'obliger de doctes amis. A cette époque, Spanheim préparait une édition de Lucain. Pour un tel travail, l'éditeur eûttiré grand profit des observations de Guyet. « Ses livres, nous
dit-on, achetés pour le plus grand nombre par Ménage et légués ensuite aux jésuites, étaient couverts de notes marginales^ qui furent publiées plus tard par BoBcler, Gr8evius,de MaroUes et d'autres savants, dans leurs éditions (1). •
Malheureusement, le grabuge survenu rendait désormais impossible la continuation des bons offices d'autrefois. Il fallut se résignera s'en passer, ou y suppléer par d'autres voies. De là, un surcroît d'irritation contre Ménage, qui, par sa révolte, portait une si grave atteinte à une influence dont on était fort jaloux, et qu'on tenait à conserver. Depuis longtemps déjà. Chapelain était, en quelque sorte, l'intermédiaire officiellement accrédité auprès des savants étrangers. Mais, à l'avenir, comment garder cette situation, si les bibliothèques, surtout celles des amis, vont se fermer devant lui ? s'il est obligé d'avouer son impuissance à rendre service, à procurer une édition rare, des commentaires ou des manuscrits dont il eût disposé jadis en toute liberté? Le 21 décembre 1659, Chapelain en vient à de pénibles aveux. Il avertit Spanheim de ne pas compter, pour son Lucafn^ sur l'exemplaire de Guyet ; du moins, il lui annonce qu'il ne peut le lui procurer. « Peut-être, dit-il , que si ce qui s'est passé entre M. Mesnage et moi, et qui vous a laissé iine si obligeante indignation, ne fût point arrivé, je vous aurois pu servir, en vous faisant prêter le volume de ce poète annoté par feu Guyet dans les marges, comme tous les autres auteurs grecs et latins.
(1) C. Port, Dict, de Maine-et-Loire, art. Guyet,
Mais cette impertinente aventui^e m'a rendu du tout inutile auprès de lui pour cela. »
L'aveu dut être extrêmement pénible, et coûter à Tamour-propre. Il est pénible, en effet, quand on est un personnage en vue , de s'avouer à soi-même et d'avouer aux autres qu'on est un ami inutUe^ dont le crédit commence à s'ébranler. Aussi, comme pour se consoler de l'abandon de Ménage , se relever à ses pro])res yeux et aux yeux de Spanheim, Chapelain rappelle-t-il le souvenir de Balzac, son amitié étroite avec le célèbre écrivain, qui ne craignait pas de lui confier la revision de ses œuvres. L'intention est adroitement dissimulée; mais elle perce à travers la modestie décente du langage. L' honnête homme évite de parler de soi avec avantage. Chapelain le sait ; il connaît les usages de la bonne société, il les observe, sans oublier qu'on peut laisser deviner ce que la politesse commande de taire. Il y a un peu de tout cela dans la discrète apologie que l'on va lire : c'est un modèle de finesse, de convenance et d'habileté. Non, il ne faut pas être un écrivain vulgaire et novice dans le métier, pour avoir un tel sentiment des nuances, pour les marquer d*une main si légère, et mêler si bien son éloge à l'éloge d'autrui, tout en frappant quelques bons coups sur les adversaires. Le passage est charmant. Chapelain, comme il dirait lui-même, se pare « avec pudeur » de l'amitié de Balzac , et oppose à d'injustes mépris les témoignages publics de l'afTection du grand homme.
« M. de Balzac, dit-il à Spanheim, mourut sur la révision qu'il faisoit des lettres qu'il m'avoit écrites,
et, s'il eût vécu encore un an , nous en aurions trois justes volumes retouchés de sa main qui eussent suivi de fort près celles de Cicéron à Atticus, et qui eussent de beaucoup passé celles du jeune Pline. Le volume néanmoins, qui a été publié après sa mort par l'archidiacre d'Angoulême (1), successeur de ses papiers, passe en France pour son chef-d'œuvre en ce genre épistolaire, et pour la production où il a mieux gardé le caractère qu'elle désiroit. Celles qu'on a données de lui à M. Conrart sont fort bonnes aussi (2); mais, comme l'érudition de M. Conrart n'est pas l'ancienne, et qu'il n'a pas eu le loisir de les retoucher comme les miennes, on les croit inférieures aux miennes, surtout les gens de savoir qui n'y voient pas ces allusions à l'antiquité qui sont, à leur gré, les principaux ornemens des pièces modernes. »
Cette discussion sur le mérite des deux recueils, et le rang qu'il convient de leur assigner, a quelquechose d'assez naïf. Chapelain n'hésite pas : il donne bravement la préférence aux lettres qui lui étaient adressées. Mais « les gens de savoir, » il faut le dire, ne partageaient pas tous cet avis ; et certains écrivains , Ménage, par exemple , affaire de goût ou de rancune , pour êti*e désagréables à Chapelain, pour le vexer un peu , préféraient les lettres de Balzac à Conrart (3).
(1) Claude Girard, éditeur des Lettres familières à M. Chapelain. Leyde, Elzévier, 1656.
(2) Lettres à M, Conrart^ publiées aussi par Cl. Girard, l vol. in-12. Paris, 1659.
(3) Voy. plus haut, p. 162.
« Nous avons tous deux (I) perdu une illustre consolation , ajoutait avec douleur Chapelain , lorsque Dieu Ta tiré à lui ; et nous en conservons un triste et doux souvenir qui ne s'éteindra qu'avec nous , du moins qu'avec moi, qui tiens à lui par de si vieux et de si chers liens, qu'ils ne sauroient manquer d'être indissolubles. Vous en avez vu une partie dans ses écrits, et combien il avoit d'attache et de considération pour celui qu'il faisoit aussi bien profession d'avoir pour directeur et reviseur (2) do ses ouvrages, que pour son ami à toute épreuve. »
Cette amitié si généreuse et si fidèle appelle comme contraste le souvenir d'une autre liaison, fort ancienne elle aussi, et qui vient d'être brisée par une indigne trahison. « La constance et la déférence de M. Ménage, disait Chapelain, n'ont pas été pareilles pour moi , quoiqu'il y fût encore plus obligé ; mais les cœurs ne sont pas tous semblables; et il y en a beaucoup à qui les obligations pèsent, et qui trouvent commode de s'en délivrer par une banqueroute et par une révolte. » Chapelain ajoute quelques mots tout aussi pittoresques sur le chef de la conspiration. « M. Pellisson, dit-il en terminant, a franchi le saut (3), de même pour M. Conrart, et c'est un scandale de notre siècle, vu le bruit que les révoltés ont
(1) Chapelain et Conrart.
(2) Celui qui revoit après un autre. N'est pas dans Richelet avec ce sens. — Voy. Littré.
(3) Faire ou franchir le saut ^ « prendre une résolution qui coûte, oU il y a de la difficulté, du péril. » — Littré, au mot saut. — Richelet, au mot franchir.
fait à la cour, à la ville, et dans les provinces. Je n*atteus rien d^approchant d*un esprit aussi droit et d'une morale aussi éclairée que la vôtre; et je m'assure à moi-même que vous aurez autant de fermeté dans l'amitié que vous m'avez promise, que j'en aurai pour le service que je vous ai voué (1). »
Un an après, Chapelain parle encore à Spanheim de son Lucain ; et, à défaut des commentaires de Guyet, il promet de procurer, par les amis de Caen, le travail d'un autre érudit. C'était une dissertation de Jacques Le Paulmier de Grentemésnil (2), admirateur si enthousiaste de Lucain, que Ton disait de lui qu'il était Lucano Lucanior. « Pour la Pharsale, écrit-il en 1660 à Spanheim , je ne doute point que vous n'en fassiez un chef-d'œuvre et, pour y contribuer ce peu que je puis, j'en ai écrit à mes amis de Caen, afin qu'on vous envoyé promptement et sûrement cette apologie dont vous me parlez (3). Les notes de Guyet sont aux marges de son exemplaire , lequel est apparemment parmi les livres de M. Ménage, qui en acheta la petite bibliothèque après sa mort. Un temps fut que je l'eusse pris chez lui, et que je vous Teusse fait tenir. Ce temps-là n'est plus; vous
(1) Lettre à Spanheim, à Heidelberg, du 21 décembre 1659; II, 70.
(2) Né à Sainte-Barbe (Calvados), en 1587 ; mort à Caen en 1670. Dictionn. de Chauffepié, art. Paumier de Grentemesnil.
(3) Apologie contre Scaliger, publiée dans l'édition de Lucain, par Oudendorp, 1 vol. in-4». Leyde, 1728, Samuel Luchtmans : « Jacobi Palmerii a Grentemesnil Kpixixov èirix6(pi)|ia , sive pro Lucano Apologia^ » p. 911-966. — Voy. Moréri.
savez que tout est rompu entre nous, et qu'il no se renouera de notre vie. Il vous sera pourtant facile de l'avoir parla voie de M. Pélisson, qui est ntiaintenant son ami principal et à qui il a des obligations extrêmes. J'agirois pour cela auprès de M. Pélisson, si M. Gonrart et moi n'étioua presque aussi mal satisfaits de lui que de Tautre, auquel il s'est dévoué et sacrifié en nous abandonnant : de quoi nous avons beaucoup de regret , parce que C'est un homme de mérite, et qu'il est fâcheux de perdre ce que Ton estime, et que Ton croit avoir fort légitimement acquis (1). »
De Brieux était Tun de ces amisdeCaen à qui Chapelain s'adressait pour Tapologiede Grentemesnil. La négociation , qui remontait déjà à plusieurs mois , n'avait pas abouti encore. Le défenseur de Lucain contre Scaliger était gravement malade , ce qui avait empoché l'envoi de la dissertation. Chapelain ne le connaît guère « que par sa réputation ; » réputation t si belle et si grande , » qu'il désire vivement la guérison de notre érudit normand. Comme toujours , quand il veut obtenir quelque faveur , il prodigue les flatteries et les caresses , et parle avec éloge t de ce vertueux gentilhomme , que le ciel apparemment ne voudra pas si tôt retirer du monde, où sa demeure est encore nécessaire pour l'instruction du public et Pavancement des bonnes lettres. »
Dans le cas où le malade viendrait à succomber, il recommande à M. de Brieux de ne pas laisser perdre
(t) Lettre à Spariheim, du 23 octobre 1660 ; II, 106.
(le si utiles travaux. « Vous avez au moins sauvé du naufrage , écrit-il le 26 mars 1660 , s'il faut qu'il arrive, deux pièces de considération : ses notes sur Hésychius, et Tapologie du poète de Cordubo (I). Je verrai volontiers ces productions dans leur temps , et vous en manderai ma pensée. Le jeune Spanheira (2) m*avoit demandé quelque chose sur ce poète , et je Ta vois servi selon mes foibles lumières; mais ce n'éroit rien en comparaison de ce que vous lui devez envoyer là-dessus, et j'approuve fort que vous fortifiez cette défense de la lettre que vous avez écrite sur le même sujet à votre excellent malade (3). »
L'ouvrage d'Hésychius dont parle ici Chapelain était une espèce de glossaire, un Lexique, où se trouve Texplication des termes peu usités chez les auteurs grecs. Il fut publié une première fois à Venise, l volume in-folio, 1514. Schrévélius en donna à son tour une édition en 1668, avec les notes de Scaliger, de Saumaise , de Grentemesnil, de Guyet et autres érudits (4). Le savant hollandais mourut dans le cours de l'impression. Les éditeurs, au nom du défunt, dédièrent Touvrage à un Français, Emeric Bigot, dont nous avons déjà parlé : Clarissimo et eruditissimo viro Emerico Bigotio, Hackii S. P. D.
Le « vertueux gentilhomme » allait subir Topéra-
(Ij Lucain, qui était de Cordoue.
(2) Ezéchiel Spanhcim.
(3) Lettre à M. de Brieux, du 26 mars 1660; II, 84.
(4) 1 vol. in-4% Leydc et Rotterdam, Ex officinà Hackianây 1668. — Cornélius Schrévélius, né h Harlem en 1615, mort à Leyde en 1664.
tioii périlleuse ilc la laille. 11 eut la bonne fortune de guérir. Mais une fois revenu à la santé, il garda pour lui les manuscrits qu'il avait fait espérer à Spanheim. Le 5 décembre 1660, Chapelain écrit au précepteur du prince Palatin. (1 annonce que les notes de Grentemesnil sur Lucain lui échappent, et qu'il procui'era à leur place les manuscrits de M. de Thou. « Le soin que je pris, il y a environ trois mois, dit-il à Spanheim, de faire solliciter M. do Grentemesnil , touchant Tapologie de votre poète contre Scaliger (t)» a été un soin perdu, puisque ce gentilhomme avoit prévenu ma sollicitation et dégagé sa promesse... J'en aurois fait autant auprès de M. Ménage pour les marges originales (2) de feu M. Guiet, sans ce qui est arrivé entre nous, et dont vous avez connoissance... Je loue M. de Thou des ordres qu'il a donnés à M. Boulliau (3), pour vous faire communiquer les manuscrits de Lucain qui se trouvent dans sa bibliothèque. Mais M. Boulliau est parti de Paris pour Dantzic depuis deux mois ; et s'il n'a pas eu ses ordres avant son parlement, ils pourroient vous être inutiles (4). »
Quelques jours après, Chapelain ne se montrait pas autrement chagrin de ce petit mécompte. Le studieux lettré, rérudit curieux attendait de nouvel-
(1) Joseph- Juste Scaliger, 1540-1609.
(2) Peut-être faudrait-il lire : notes marginales.
(3) Alors bibliothécaire du président de Thou. Voy. plus haut, p. 42.
(4i Lettre à Spanheim, du 5 décembre ICCO; II, 114.
les remarques sur Lucain. Elles devaient venir d'Allemagne , elles viendront de Normandie : voilà tout ; le reste est simple formule de politesse, pure affaire de courtoisie entre son correspondant d'Heidelberg et lui. Le 20 décembre, Chapelain écrit à M. de Brieux à propos de Lucain ; ce n'est certes pas le ton d'un homme sérieusement ennuyé. « J'ai tant d'autres défauts, lui dit-il y que je puis bien avouer encore celui de ma mauvaise mémoire. Le faux bond qu'elle m'a fait en ce qui regarde l'envoi de l'apologie de Lucain à Heidelberg, n'est pas l'un des pires, et je ne m'en saurois plaindre, puisqu'il vous a donné sujet de m'apprendre que nous l'aurions bientôt par son auteur môme , accompagné d'autres ouvrages de sa façon. C'est un gentilhomme dont la vertu et la doctrine sont venues jusques à moi par des témoins irréprochables , quoique je n'aie jamais eu le bonheur de voir rien de lui. Ce que vous m'en dites me confirme pleinement dans l'opinion que j'en avois conçue, et dans le désir de lui faire savoir Testime que je fais de son mérite. En effet , il est encore plus beau à une personne de sa naissance de cultiver le champ des Muses aussi glorieusement qu'il le fait, qu'à ceux qui ne sont pas de sa profession, et qui n'ont autre moyen de s'acquérir du lusti^e que celui des bonnes lettres (1). »
Cette manière indirecte de solliciter l'amitié de Grentemesnil était ingénieuse. Le gentilhomme normand comprit, et répondit à des avances faites de si
(1) Lettre à M. de Brieux, du 20 décembre 1660; II, 115.
bonne grâce. A cette nouvelle , Chapelain remercie M. de Brieux de son intervention ; il fait un fort bel éloge de la ville de Caen , « un autre Paris pour Tesprit, » et féconde en grands hommes de toute sorte : Malherbe, Bochart, Halle, Segrais et Huet. « Entre autres , ajoutait l'auteur de la Pucelley combien pensezvous qu'il y ait ici de personnes égales en érudition à M. de Grentemesnil , dont vous venez de me donner la connoissance et de me faire espérer Tamitié (1)? » Ainsi Chapelain comblait les vides faits dans les rangs de ses amis par la bagarre de TAcadémie. Le môme jour , en homme ravi de réparer de récentes pertes, il écrit au noble érudit une fort aimable lettre, et , pour nous servir du mot qu'il affectionne, pleine de courtoisie. Chapelain est heureux de se consoler de certaines attaques ou de certaines désertions par les nouvelles amitiés qui lui viennent : de là , Texpression de joie qu'il a peine à contenir.
« Ce que M. de Brieux me mandoit de votre apologie pour la Pharsale de Lucain contre les deux fameux L'EscalleSy me porta naturellement et agréablement à lui dire, dans ma réponse, de quelle sorte j'étois persuadé de vous, il y avoit longtemps; et à lui faire comprendre le plaisir et Thonneur que ce me seioit, si j'apprenois par lui que la particulière estime que je faisois de votre vertu ne vous dût pas être indifférente. Je fus bien aise de jeter ce fondement et de faire cette tentative pour le dessein que j'avois de vous disposer à m'aimer, quand je m'en
(1) Lottre à M. de Brieux, du 3 janvier 1661 ; II, 117.
serois roi)du digne; et j'espérai que vous ne résisteriez pas aux offices que feroit pour cela une personne aussi considérable que M. de Brieux, et aussi capable de vous répondre de ma candeur et de la sûreté qu'il y avoit dans mon commerce. Mais, Monsieur, vous avez abrégé cette négociation en me prévenant par votre lettre, et en me demandant ce que j 'a vois à vous demander... J'ai assez de lumière pour voir de * quel prix est un si noble procédé , et assez de cœur pour ressentir mes obligations en cette rencontre (I). » Qui reconnaîtrait les deux Scaliger, sous le déguisement que leur prête ici Chapelain? Jules César Scaliger prétendait descendre de la maison princièré Délia Scala : d'où le nom de UEscaUes, pour désigner les deux illustres philologues (2).
Comme d'ordinaire, Chapelain finit par tout concilier : il eut un ami de plus, et procura à Spanheim la dissertation attendue depuis si longtemps. Le 25 avril 1661, il lui écrit à Heidelberg, et, en vrai savant luimême , fort vei*sé dans la connaissance (}es écrivains anciens , il donne d'excellents conseils au futur éditeur. « Je pensois, dit-il, que l'édition de votre Lucain fût prête à faire ; mais , à ce que je vois , vous n'en êtes que sur les préparatifs. En effet, après tant d'habiles gens qui y ont mis la main, il ne faut pas
(1) Lettro à M. do Grentemesnil , du 3 janvier 1661 ; II, 117.
(2) JuleS'Cés&r Scaliger, né peut-être à Padoue en 1484, mourut à Agen en 1558, où il était venu s'établir en 1525. — Joseph- Juite Scaliger, son fils, naquit à Agen en 1540, et mourut en 1609 à Le/de. Il occupait la chaire de Juste-Lipse, mort en 1606.
se précipiter dans une édition nouvelle que Ton n'ait de quoi leur damer le pion (1), et de quoi s'en faire honneur aussi bien qu'eux.
« Cela est bien que vous ayez reçu l'apologie qu'en a composé (sic) M. de Grentemesnil, que j'en ai informé , et qui en a reçu l'avis avec joie. »
Quant au commentaire de Guyet, Chapelain le répète, il n'y a pas à y compter» et seul, Pellisson pourrait le faire prêter. Puis, pour consoler Spanheim de cette privation et diminuer ses regrets, Chapelain parle assez dédaigneusement des notes de Vlntrépide. « Je vous ai ouvert la plus sûre voie d'obtenir les notes de feu M. Guyet, ajoute t-il. Mais si elles ne valent pas mieux sur Lucain que M. Gronovius ne les a trouvées sur Sénèque le Tragique (2) , vous ne perdrez guëres à ne les pas avoir. Je prendrois pourtant le hasard de les voir , si j'étois en votre place , quand ce ne seroit que pour ne rien négliger, et ne vous pas faire reprocher que vous n'avez pas eu assez de soin ou de crédit pour orner votre édition des remarques d'un homme qui, d'ailleurs, a beaucoup de nom dans les lettres (3).
(1) II y a, dans le texte , donner le pion. — Chapelain est de beaucoup le premier écrivain eu date, pour l'emploi de cette expression. Voy. M. Littré, Dictionnaire^ au mot damer.
(2) Jean-Frédéric Gronovius, né à Hambourg en 1611 ; mort en 1671 à Leyde, où il était professeur. L'édition de Sénèque venait de paraître : Senecœ Iragœdiœ^ cum notis, Leyde, 1661, in-8\
(3) Pour ces notes de Guyet sur Sénèque le Tragique, voy. M. Uaac Uri, François Guyet ^ p. 139.
» Vos sentimens sur le sujet de M. Pellisson et sur le nôtre sont dignes de votre bon sens et do votre bon cœur. Il ne sauroit tant acquérir de bien dans la Surintendance , qu'il en a perdu en nous forçant de lui retirer notre amitié. L*affaire, quoique peu accom modable, étoit pourtant en terme d*accommodement mais les entraves qu'il s'est mises volontairement, on violenté Tinclination qu'il avoit à rentrer dans le de voir et dans la justice; et le même M. Ménage, qui Ten avoit fait sortir, Ta obligé impérieusement à demeurer dans sa dépendance, au grand scandale de tous les amis communs (1). »
Qu'étaient donc ces fameuses notes que Spanheim réclama en vain, et dont Chapelain, à cause de sa brouille avec Ménage, ne put demander communication? Peut-être ne sera-t-on pas fâché de le savoir, et de savoir aussi ce qu'elles devinrent dans la suite.
Au moment où Spanheim parlait de donner une nouvelle édition de la Pkarsale^ Chapelain semblait douter qu'il pût faire mieux que ses devanciers, c Après les anciens commentateurs de ce poète, lui disait-il, peut-on ajouter quelque chose à la critique et à la diligence de M. Grotius (2) qui paroissent si fines et
(1) Lettre à Spanheim, à Heidelberg, du 25 avril 1661 ; II, 131. — Spanheim ne donna pas suite à ce projet d'une édition de Lucain. Voy. Chaufifepié, Supplém. au Dict. de Bayle^ art. Spanheim,
(2) Pharsalia^ ex emend&tione Hug. Grotiif cum ejuêdem ad loca insigniora notis ; ex officinâ Plantinianâ, Raphelengii. 1 vol. in-12, 1614. — Une autre édition en fut faite en 1626 ; il en est question un peu plus loin.
si curieuses dans Timpression qui s*en est faite en Hollande (1)? » Or, Guyet avait précisément un exemplaire de l'édition de Grotius ; et, selon son habitude, il en avait couvert les marges de ses annotations. A sa mort, en 1655, la plupart des livres du savant philologue passèrent entre les mains de Ménage. Celui-ci, en mourant, légua sa bibliothèque à la maison professe des jésuites de Paris. C'est là que le P. Oudin trouva ces notes marginales^ et les publia sous le nom d'Oudendorp^ à la suite de son édition (2).
Plus tard, Charles Nodier devint possesseur du Lucain de Guyet. Le spirituel critique a eu soin de nous en faire une description détaillée. Qu*on nous permette de la donner ici : nous allons avoir, en quelque sorte, sous les yeux, le volume que Spanheim eût bien voulu consulter, et que Chapelain ne put lui procurer. Voici comment Ch. Nodier le décrit dans ses Mélanges tirés (Tune petite bibliothèque (3). « M. Annxi Lucani Pharsalia ex emendatione Hug. Grotii , Lugd. Batav. Maii'e, 1626, in-8® , v. fauve ancien, première reliure. Exemplaire chargé de leçons , de corrections et de notes de Guiet , et celui même qui a servi à l'édition imprimée à Leyde en 1728 (4). Il a fait partie de la bibliothèque posthume de de Thou. » —
(1) Lettre à Spanheim, du 21 décembre 1659 ; II, 70.
(2) 1 vol. in-4*, Leyde, Samuel Luchtmans, 1728.
(3) 1 vol. in-8% Paris, Crapelet, 1829, p. 381. — Voy., sur cet exemplaire de Guyet, M. Isaac Uri, p. 134.
(4) Ces notes de Quyet «ont* imprimées dans Texemplaire d*Oudendorp, p. 886-910.
Oudendorp se servit de cet exemplaire, comme Tindiquent les quelques mots qu'il consacre aux notes de Guyet sur Lucain... « Notulas audacissimi critic. » Fr. Guyeti , quas bonâ fide excerptas, non tamen a » me ubique probatas... addere operae pretium mihi » visum fuit. Codex vero , ad quem Guyetus bas no- » tas adleverat , est unus ex libris , quos domui pro- » fessje Parisien si Soc. Jesu testamento A. MDCXCII » reliquit vir clariss. D. ^gidius Menagius (1). »
Quant à la valeur de ces notes , il ne faudrait pas en juger par les quelques mots dédaigneux de Chapelain : « Si elles ne valent pas mieux sur Lucain que M. Groiiovius ne les a trouvées sur Sénèque le Tragique, vous ne perdrez guères à ne les pas avoir. » Ch. Nodier en parle plus favorablement, et peut-être avec plus de justesse. Il esquisse au passage un petit portrait de Vlntrépide^ portrait presque charmant, et qui ôte au savant critique un peu de cette rudesse et de cet air maussade que lui prête Chapelain (2). « Guiet, dit Ch. Nodier, n'était pas seulement un homme docte en toutes langues et en toutes sortes de bon savoir : c'était aussi un homme d'un esi^rit très cultivé et d'un goût très délicat , et qui , même en écrivant pour lui seul , et au courant de la plume , ne pouvait manquer aux moindres convenances du style. Aussi, toutes les notes qui ont été recueillies , et pour ainsi dire dérobées dans ses manuscrits, font le plus bel ornement des Variorum dans lesquels on les a interca-
(1) Cité par M. Isaac Uri, p. 134.
(2) Voy. plus haut, p. 80 et suiv.
lées, quoique improvisées, pour ainsi dire, au fil d'une lecture (1). »
Plus tard, Chapelain eut les mêmes ennuis avec Bernard Medon , conseiller au prôsidial de Toulouse. C'était un savant et un bon ami , à qui , d'ailleurs, grâce encore à Ménage, il ne fut d'aucun secours. Du fond de sa province , comme Huet à Caen , comme Bouhier et Nicaise à Dijon, Medon entretenait correspondance avec la plupart des lettrés de l'Europe. Il était fort lié surtout avec Nicolas Heinsius. De 1649 à 1668 , il écrivit bon nombre de lettres au célèbre philologue hollandais. On les trouve dans le recueil de Pierre Burmann : Sylloge epistolarum à viris illustribus scriptarum (2). C*est à lui aussi , et non à Daniel Heinsius, comme le dit le P. Lelong, que fut dédiée la vie d'un autre philologue, Pierre de Caseneuve, mort à Toulouse en 1652 : VvH iliustris Pétri Casanovx vita^ per Bernardum Medonium (3). Le P. Lelong , dans la Bibliothèque historique de la France^ donne un titre bien différent. Il ne ressemble nullement àl'exemplaire que nous avons eu sous les yeux : « Vita Pétri Casenovx , Presbyten , scripta à Bernardo Medonio , postulante Daniele Heinsio, cui dicata est, Tolosae, 1659, in -4* (4). »
En 1663 , B. Medon prépare une édition de Quinti-
(1) Ch. Nodier, p. 381.
(2) Vol. V, p. 607-675. Sans lieu ni date d'impression. Bibl. nat.
(3) 1 vol. in-4*, Toulouse, 1656. — Bibl. nat., L 27, n. 3631.
(4) Le P. Lelong, Bibl. histor, de la France, vol. I, p. 698,
lien (1). Chapelain approuve l'entreprise, applaudit à cette nouvelle, donne de bons conseils, mais déclare tristement qu*il ne peut rien auprès de Ménage. « Vous m*avez fort réjoui , écrit-il , du dessein que vous avez pris avec M. Joly de faire une nouvelle édition de Quintilien avec les notes de Philander (2). Si vous y persévérez, je vous conseille de joindre à ces notes celles de Turnëbe (3) qui lui tiennent lieu d'un commentaire perpétuel , et que feu Guyet m'a assuré être de Turnèbe, quoique l'ouvrage ne porte pas son nom. M. Joly (4) en obtiendra aisément l'exemplaire de M. Ménage pour cela. Il est rare, et étoit des livres de Guyet (5). »
De tout ce qui précède , il résulte clairement que Chapelain est profondément irrité contre Ménage. S'il en parle, c'est à regret ; et , maintes fois il le déclare , il ne veut plus avoir de rapports avec lui. En 1659, un certain M. Parisot, « abbé de Saint-Lau-
(1) Edition qui n*a pas dû paraître. Elle n'est indiquée nulle part.
(2) Guillaume Philandrier, en latin Phil&nder^ né à Chàtillon-sur-Seine (Côte-d'Or), mort en 1565. On a de lui : In Inititutiones Quintili&ni spécimen annolationum^ Lyon, 1535, in-8*.
(3) Adrien Turnèbe, le célèbre professeur de littérature latine et grecque au Collège de France, né aux Andelys en 1512, mort en 1565.
(4) Thomas Jolly, libraire, et éditeur, avec Billaine, des Œuv. compl. de Balzac, 2 vol. in-f», 1665.
(5) Lettre à Medon, du 12 janvier 1663 ; II, 285. —Voy., sur Bernard Medon, M. Tamizey de Larroque, Lettres toulousaines ^ Auch, 1875.
rens, » est à Leipzig. Celui-ci profite de son séjour dans la capitale de la librairie au dix-septiëme siècle, et envoie à Chapelain ce qu'il aime le plus, les livres rares ou étrangers qui manquent encore à sa bibliothèque et dont il a besoin. Notre savant est charmé de cette courtoisie ; mais il prie Tabbé Parisot de ne point se servir de Ménage pour leur correspondance. « Je vous suis trop obligé , lui écrit-il en 1659 , du soin que vous continuez d'avoir du recouvrement de ces livres. Que cela pourtant ne vous tourmente point, s'il vous plaît, car Tenvie que j'en ai est forl tiède; et quand vous ne les rencontrerez pas , je ne m*en apercevrai pas. Cela sera donc, s'il vous plaît, à votre aise , sans inquiétude et à petit prix : sinon, qu'il ne se fasse point, et je ne vous recommande rien avec ardeur que la conservation d'une tête qui m'est si chère, et un retour assez prompt pour m'empêcher de mourir devant que de l'avoir embrassée étroitement.
» Un grabuge arrivé entre M. Ménage et moi, dont il vous aura peut-être écrit , me fait vous supplier de le décharger de la peine de me faire tenir vos lettres. Il suffira de mander à M. Jacob qu'il les envoyé chez M»« Faroard (t), rue Salle-au-Comte, proche la Tour des Pénitentes (2). »
Nous ne savons rien de ce M. Parisot, abbé de
(1) 8a nièce.
(2) Lettre à l'abbé Parizot, à Leipzig, du 4 avril 1659. — La rue 8alle-au-Comte , aujourd'hui disparue, commençait rue Saint-Magloire et finissait rue aux Ours. — M. Tamizey de Larroque a cité seulement un petit fragment de cette lettre ; II, 30.
Saint-Laurent , de « cette tête si chère, » a qui Chapelain parle avec tant de tendresse. Deux mois auparavant, il lui écrivait une lettre encore plus affectueuse, peut-être, que la précédente. Et puis, do cet ami si désiré, qu'on brûle de revoir, qu'on veut « embrasser étroitement devant que de mourir , > il n'en est plus question, pas même une seule fois, dans le cours de cette longue correspondance.
Le 28 janvier 1659, Chapelain remercie « M. l'abbé de Saint-Laurens, à Leipsic, » des deux lettres qui viennent de lui arriver, t II ne se peut rien , lui dit-il, de plus tendre ni de plus flatteur que la première, sur la déclaration que je vous avois faite de vous donner en mon cœur la place de trois amis précieux que la mort venoit de me ravii*. Mais douteriez-vous à bon escient de la vérité de ces paroles, et croiriez-vous que j'en vouhisse abuser pour vous faire un agi^éable compliment? Si vous le croyez , vous ne me connoîtriez pas par le plus bel endroit de mon âme. Je l'ai trop flère et trop sincère, pour employer des termes sacrés à un usage si profane. »
Quelques jours avant , Chapelain entretenait M. de Caillères, à Cherbourg, non plus de t trois amis précieux , » mais de quatre , dont il regrettait la perte Parmi eux, il semble bien qu'il faut compter, comme le dit M. Tamizey de Larroque, Antoine Le Maître, mort à Port-Royal , le 4 novembre 1658. Quant aux Irois autres, nous ne voyons pas à qui s'adressent les regrets de Chapelain, t J'ai eu de bien plus grandes occasions de douleur, écrit celui-ci au gouverneur de Cherbourg, dans les sensibles i>ertes que j'ai faites
depuis trois mois de quatre des plus excellens hommes de France chacun en son genre (t). »
11 est tout heureux de combler les vides faits autour de lui parla mort ou certaines défections. Il reçoit les nouveaux venus avec empressement , mais non sans quelque sentiment de hauteur et de fierté. Ainsi , il rappelle à Tabbé Parisot les illustres amitiés qu'il eut jadis, ou celles qu'il garde encore. Vous diriez qu'il a le pressentiment de l'orage qiîi approche, de la tempête que Ménage va soulever contre lui, tant il jette un regard complaisant sur les amis d'autrefois ou sur ceux d'aujourd'hui : Balzac, Henri Arnauld, Conrart, d'Andilly et Godeau! Pour lui, on peut compter sur sa fidélité; mais, en retour, il veut pouvoir compter absolument sur celle des autres; et il n'y a rien qui le révolte davantage que cette « charlatanerie reçue, » et ces protestations si vite démenties par les faits.
« La vérité me semble si belle , dit-il à l'abbé Parisot, que je ferois grande conscience de l'enlaidir, en la déguisant. Et puis, on ne ment guëres gratis et sans quelque intérêt solide. Pour moi , qui n'en ai au monde que celui de la vertu et des belles-lettres ; qui ai plus de fortune qu'il ne m'en faut et que je n'en veux , et qui ne me serois jamais engagé avec vous , si je ne vous avois connu accompli en ces trois aimables choses (2), j'aurois grand tort de sortir de mes
(1) Lettre à M. de CaiUiéres, à Cherbourg, du 9 janvier 1659; II, 9.
(*2) Si nous comprenons bien, ces trois aimables choses ,
maximes à mon âge , pour vous induire en erreur sans besoin , moi qui , dès mon enfance, me suis vu loué de candeur et de sévérité pour la raison et pour la justice. Cest, Monsieur, ce qui attacha si inséparablement à moi feu M. de Balzac entre autres, quoique la délicatesse de son humeur et Tavidité de sa gloire le rendissent difficile à conserver, et que je n'aie, de ma vie, trahi mes sentimens pour lui plaire, lorsqu'il lui échappoit quelque action ou quelque discours qui ne me plaisoit pas. C'est ce qui a fait l'amitié de MM. d'Andilly, Le Maistre, Conrart, et de MM. les évêques d'Angers et de Vence et de moi inviolable. C'est c^ que j'espère aussi qui rendra la nôtre éternelle, sachant que vous avez l'esprit de la bonne trempe et capable de tout ce que peut inspirer l'héroïque amitié. »
La suite de la lettre n'est pas moins intéressante. Chapelain se peint lui-môme à Tabbé Parisot avec sa connaissance des hommes, ses précautions avant de s'engager, ses habitudes de prudence, qui lui avaient fait donner par Balzac le surnom de circoiupectissime. Rien n'explique mieux que le passage suivant, l'attitude réservée qu'il garda toujours avec Costar et Ménage. L'un et l'autre ne furent jamais pour lui de ces amis qu'il s'était « choisis pour tels ; » mais de ceux seulement qui crurent tirer profit de son amitié.
« Que si vous vous étonnez que j'aie une si grande
d*aprÔ8 Chapelain , sont : la vertu , les belles-lettres et la fortune.
connoissance de vous pour avoir eu si peu de commerce avec vous, dit plaisammeut Chapelain à Tabbé de Saint-Laurent, il faut que je fasse un peu le Gascon en cette rencontre, ou du moins que je hasarde de me le faire passer auprès de vous. Entre ce peu de talens que Dieu m*a donnés dans une mesure assez médiocre, celui dont il m'a été le plus libéral est sans doute le discernement des hommes ^ dans lequel il ne me souvient point de m*être que très rarement trompé, pour peu que j'aie eu d'habitude avec eux ; et encore que j'aie eu des amis qui m'ont manqué, ce n'a jamais été de ceux que je me suis choisi (sic) pour tels, mais seulement de ceux qui ont cru que mon amitié ne leur seroit pas inutile. »
Comme ces derniers mots conviendraient bien à Ménage, si la rupture n'était quelque peu postérieure (1) î A son défaut , ils vont droit à La Mesnardière et à Costar. Ceux-ci purent « manquer » à Chapelain ; mais il ne fut point surpris de leur trahison : il ne les avait pas choisis pour am/f, mais traités comme gens qui devaient exploiter son amitié. Il augure bien mieux de sa liaison avec M. Parisot, et trouve celui-ci tout à fait digne d'être aimé. « Je vous tiens pour un très homme d'honneur, lui dit-il, et avec qui il n'y a point de mauvais marché à faii*e. » Parfaitement rassuré de ce côté, et tranquille pour l'avenir, il déclare s'abandonner à ce nouvel ami avec une entière confiance. « Comment pourriez- vous soupçonner, lui dit-il en terminant, que je ne fusse
(1) Elle est du mois de mars 1659.
pleinoment persuadé de ce que je vous ai écrit, que je n'avois trouvé autre consolatiou , dans la porte de mes trois amis, que de vous faire tenir leur place? Cela est, Monsieur, n'en doutez plus, et ne cessera jamais d'être, si ce n'est que vous dédaigniez le poste, et que vous vous y teniez mal logé.
» Je passe à votre seconde lettre, et vous rens très humbles grâces d'avoir si favorablement reçu la nouvelle prière que je vous ai faite pour ces œuvres de Kœpler. Si ce Somnium vous donnoit de la peine à trouver (1), ou qu'on le mît à trop haut prix, vous pouvez ne pas vous en travailler, d'autant plus qu'on me le fait espérer d'ailleurs. Je n'oserois vous faire d'excuse de ma liberté , après ce que vous m'en avez dit (2). .
L'abbé de Saint- Laurent mourut-il de bonne heure? revint-il à Paris peu de temps après, et son retour flt-il cesser cette correspondance? ou Chapelain oublia-t-il, dans la suite, ses belles promesses et ses serments? Nous ne savons. Peut-être tristesse, défiance, découragement, content d'ailleurs de ses anciennes amitiés, renonça-t-il à une liaison nouvelle, cause trop ordinaire, dans la vie, de déceptions et de déboires. La chose est fort possible : c'était le moment, en effet, de ses plus graves elinuis, de ses démêlés avec
(1) J. Kepleri somnium, Francfort, 1634. — Jean Kepler, l'illustre astronome, né à Magstatt, Wurtemberg, le 27 décembre 1571 ; mort le 15 novembre 1630.
(2) Lettre du 28 janvier 1659 : « Monsieur Tabbé de Saint- Laurens, à Leipsic. o M. Tamizey de Larroque n'a donné qu'un faible extrait de cette lettre. Lettres de Ch&pel&in, II, 13.
Liaiëre, Costar, La Mesnardiëre, tous d'anciens amis devenus des traîtres ; et c'était Theure aussi où sa rupture avec Ménage devenait définitive.