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OBSERVATIONS SUR LA LANGUE FRANÇAISE

la vérité môme, on s*étonnera sans doute , et je m*en étonne moi-môme, que j'aie répondu à celui du P. Bouhours, le plus méprisable de tous ceux qui ont été faits contre moi. »

S'il est sorti de sa réserve accoutumée , ce n'est ni goût personnel, ni désir de se venger. Il a cédé à la prière de plusieurs amis, qui lui ont fait une obligation de défendre son honneur, ses mœurs, la réputation qu'il s'était acquise « parmi les gens de lettres. 1» Mieux que cela : dans l'intérêt public, il ne devait point se laisser difiPamer impunément ; il devait mettre à la raison ce « petit régent de troisième, » ce petit magisier, et repousser l'outrage fait à tous en sa personne. Dans ces condition^ , il faudra pardonner quelque excès à son langage, défaut , si c'en est un, qui ne viendra que d'un trop vif désir de se dévouer au salut commun. « Il y alloit de l'intérêt public, dit Ménage, de punir l'insolence de ce petit grammairien en langue vulgaire, qui n'ayant point de jugement, juge souverainement de toutes choses ; qui, n'ayant point d'érudition, fait le procès aux plus savans écrivains du siècle; et qui croit être grand théologien, parce qu'il a trouvé quelques légères fautes de langue dans quelques livres de théologie. »

Allusion évidente à MM. de Port-Royal, Arnauld, Saci, Nicole, auxquels Bouhours avait cherché chicane. L'adroit plaideur veut par là les gagner à sa cause, comme il évite de blesser les jésuites et de les rendre responsables de la faute d'un seul. « Je finis ce discours, dit-il, en suppliant les révérends Pères

jésuites , de ne point prendre de part dans ma Réponse ayi P. Bouhours, comme ils n'en ont point pris dans le libelle du P. Bouhours , et en les assurant que rinjure que j*ai reçue de leur confrère n'a rieu diminué de Tçstime et de la vénération que j'ai toujours euç pour leur Compagnie. »

Cette querelle si violente s'apaisa bientôt. Les deux auteuL]:s, en se rencontrant sur le même terrain , s'étaient heurtés rudement. Mais brouillés ensemble en 1675, ils se réconcilièrent dans la suite. « Depuis ce temps-là, écrit plaisamment le spirituel angevin, nptre amitié continue. Je ne trouve plus de fautes dans ses ouvrages (1). »

Pour ses Origines^ Ménage ne cessa de les revoir , de les corriger, et poussa la coquetterie jusqu'à vouloir en faire uxi chef-d'œuvre d'impression. « Il travailla pendant toute sa vie à les augmenter, nous dit l'auteur des Mémoires j mais il n'eut pas la satisfaction de les voir entièrement imprimées; et cet ouvrage ne fut achevé et ne parut qu'un an après sa mort. »

L'impression en était fort avancée, quand il mourut le 23 juillet 1692. Mais il avait pris ses mesures pour que sou œuvre ne demeurât pas interrompue. Depuis plusieurs années , il avait un collaborateur.

(1) Menagi&na ,1, 21. — Bouhours publia un nouvel ouvrage en 1692 : Suite des Remarques sur la langue française ; 1 vol. in-12 , Paris , George et Louis Josse. — Sur cette querelle , voy.- l'excellent ouvrage de M, Doncieux , Le P. Bouhours , p. 57 et suiv.

Simon de Valhebert , fort habile lui-même , parfaitement au courant de ses notes et manuscrits, et auquel il légua ses papiers et ses livres, avec la mission de terminer son Dictionnaire, « Il m'a fait Thonneur par son testament, écrit le légataire, de me confier ce qui lui restoit de Mémoires^ pour continuer Fimpression de sou livre , qui étoit arrêtée note de SeuUc. > L'ouvrage parut en 1694, en un volume in-folio 9 avec des additions considérables de Caseneuve, du P. Besnier et de Tabbé Chastelain.

Le légataire de notre philologue, ce secrétaire qui demeura quatre ans avec lui , n*était pas un homme sans mérite ; certain passage vient même nous révéler qu'il était membre de l'Académie des sciences. « M. l'abbé Ménage , nous dit-on , muni d'une vaste littérature, versé dans les langues anciennes, savant dans quelques4ines des modernes , est entré le dernier dans la carrière des étymologies , et a devancé tous ceux qui avoient écrit sur cette science en françois. Ses Origines de la langue françoise parurent en 1650 in-4^, avec l'applaudissement presque unanime des gens de lettres, et lui valurent ce compliment de la reine Christine de Suède, qu'i/ savait non seulement d'où x^enoient les mots , mais où ils alloient. Cependant son ouvrage fut critiqué; mais Ménage ne fut ni irrité des critiques, ni aveuglé des éloges. Il sentit combien il lui restoit à faire; il y travailla toute sa vie ; et la seconde édition de ses Origines étoit fort avancée, lorsqu'il mourut. M. Simon de Valhébert, de l'Académie des Sciences , la donna au public sur les mén^oires de l'auteur, et elle parut en 1694, en un

volume in-folio, sous le titre de Dictionnaire étymola» gique ou Origines de la langue française (1). »

M. Maury, dans son histoire de V Académie des Sciences , dit un mot de Simon de Yalhebert, et nous apprend la date de sa mort. Mais celui-ci, semblerait-il, ne fut pas membre titulaire de TAcadémie. On pouvait alors en faire partie à différents titres, comme membre honoraire, pensionnaire, adjoint, élève, associé régnicole ou étranger. Et c'est ainsi, en effet, qu*il est désigné par M. Maury : « yal-Hébert, adjoint au secrétaire perpétuel comme élève en 1699, mort vétéran en 1720 (2). »

Par une attention délicate , l'éditeur de 1694 dédia cette seconde édition des Origines à Jérôme Bignon (3), Tim des meilleurs et des plus illustres amis du défunt. « L'estime et la considération que vous avez eue pour M. Ménage pendant S^ vie , disait M. de Valhebert dans VEpître dédicatoire^ m'ont inspiré la pensée de vous dédier cette nouvelle édition de ses Origines de la langue française. Celle qui parut dès Tannée 1650 n'étoit en quelque façon, selon la destinée ordinaire des grands ouvrages , qu'un simple modèle et un essai de celle que j'ai l'honneur de

(1) Dictionnaire étymologique de la, langue française ^ par M. Ménage; Avertissement, p. v; édit. A.-F. Jault, professeur au Collège de France ; 2 vol. in-f», Paris, Briasson, 1750.

(2) L'ancienne Académie des sciences , par M. A. Maury , p. 393 ; 1 vol. in-42, Paris, 1864, Didier.

(3) Fils aîné du célèbre avocat général. — Simon de Valhebert était bibliothécaire de son fils, l'abbé Bignon. Voy. Bayle, Dictionn. critique, Art. Montmaur.

VOUS présenter. Aussi , ne la publia-t-il que dans le dessein de nous en donner une autre et plus ample et plus parfaite. Il étoit prêt à donner cette satisfaction au public , s'il eût eu encore quelques mois à vivre pour continuer Timpression des Mémoires^ dont il m'a fait rhonneur de me charger en mourant (1). d

Vers la fin de sa vie , le savant vieillard prenait plaisir à considérer toutes les additions et améliorations faites à son premier travail; il aimait à rappeler que cet ouvrage lui avait valu , jeune encore , avec les éloges des connaisseurs, une brillante renommée à Paris. « La première édition de mes Origines de la langue française ^ disait-il, est de Vitré (2); et des imprimeurs m*ont dit, en parlant de cette édition, que c*étoit un chef-d'œuvre dans leur art. Dans le temps qu'elle parut, j'en envoyai un exemplaire à M. Rigault, qui étoit alors à Toul (3). Il en fut surpris; mais il auroit été bien plus étonné d'en voir l'augmentation. Il avoit eu un même dessein , comme il le marque lui-même par cette lettre de remercîment qu'il m'écrivit le 24 décembre 1650 (4). »

Et là-dessus , Ménage cite la lettre de Rigault avec

(1) EpUre dédicatoire de l'édition de 1694 : « A M. Bignon , conseiller d'Etat. » L'épitre est signée : H. P. Simon de Valhebert, Voy. Dictionnaire de Ménage; vol. I » p. xi ; édit. de

(2) Ménage veut-il parler d* Antoine Vitré, le libraire ? L'exemplaire des Origines, que nous avons eu sous les yeux, est de Paris, Augustin Courbé; l vol. in-4% 1650. Bibl. nat., X, 897. Réserve.

(5) Le parlement de Metz était transféré à Toul depuis 1637. (4) Menagiana; II, 352.

une complaisance d'autant plus excusable , que les éloges venaient d'un juge qui aurait pu ôtre un rival. Le conseiller au parlement de Metz, en efifet, avait eu le projet de travailler à un dictionnaire de la langue. « M. Rigault, lisons-nous dans le Menagiana^ auroit exécuté le même dessein, s'il n'eût été prévenu par M. Ménage. »

Le 24 décembre 1650, le savant ami des Balzac, des Lhuillier et des Du Puy envoie son remercîment au jeune auteur des Origines de la langue française. € Ce livre, lui dit-il sans jalousie ni regret, est rempli de belles et de doctes recherches, et je me promets de le lire, durant ces fêtes, avec plaisir et contentement. Je crois vous avoir dit que ce même soin m'a voit tellement touché, que je m'étois obligé à M. THuillier d'y vaquer tous les soirs en passant le temps de notre conversation , durant l'hiver, en parcourant le dictionnaire françois. Mais je n'avois pas dessein de pénétrer si avant que vous avez fait. Je me fusse contenté de remarquer seulement l'origine de chaque diction , sans la confirmer d'exemples. J'approuve et loue infiniment la peine que vous en avez voulu prendre. Elle est pleine de belles remarques et d'érudition très exquise. Que direz-vous de moi , en même temps que vous me faites ce beau et riche présent? J'ai prié M. Du Puy de vous en faire un de ma part , qui est le pauvre Commodianus. C'est du plomb pour de l'or : tellement que tout l'avantage esl de mon côté (1). »

(1) Lettre citée dans le Menayiana; II, 353.

On nous saura gré de dire deux mots « de ce pauvre Gommodianus, » que nous ne connaissions pas, et que beaucoup peut-être ne connaissaient guère plus que nous, avant la mention que N. Rigault en fait ici. C'était un évoque d'Afrique au troisième siècle, auteur d'un ouvi-age qui a pour titre : Instructiones adversus gentium deos. D'après le Dictionnaire de Dézobry, ces Instructions auraient été publiées au dix-septième siècle parle savant P. Sirmond (1). C'est une erreur. Moréri avait donné une indication plus exacte : il n'eût été que bon de s'y tenir, « Cet ouvrage, disaient en 1759 les rédacteurs du Dictionnaire historique, a été longtemps dans l'obscurité. Le père Sirmond l'ayant trouvé dans un ancien manuscrit , M, Higaud se servit de sa copie pour le donner au public en 1650 (2). • Et en efiFet, « le pauvre Commodianus, » comme N. Rigault l'appelait, parut à Toul pour la première fois, en 1650, sans nom d'auteur imprimé. La Bibliothèque nationale en possède un exemplaire : un volume in-quarto, reliure en parchemin; et, au dos, se trouvent ces mots écrits à la main : CommO' dianus cum notis N, Rigaltii (3).

Ce Commodianus a un mérite à nos yeux , et fort grand, bien qu'il ne lui soit pas personnel. Il nous a valu deux lettres intéressantes sur un personnage

(1) Jacques Sirmond, jésuite, né à Riom, le 12 octobre 1559, mort à Paris le 7 octobre 1651.

(2) Moréri, Dictionn, hUtor., édit. de 1759; Art. CommodUnus,

(3) Commodi&ni instructiones,.. nunc primum typis mandatas. TuUi Leucorum, 1650 ; Bibl. nat., G. 598.

qui, liii^ commande Tattention, et sur lequel on est toujours avide d'apprendre quelque chose. Ce fut Bossuet , alors chanoine de Metz , et à peine âgé de vingt-quatre ans, qui, en 1650, fut chargé de porter le Commodianus de Rigault aux frères Du Puy. La lettre du conseiller est à la fois une lettre d'avis pour « les frères Putéans » et une lettre d'introduction pour Bossuet dans le célèbre cabinet , où , on le sait, le premier venu n'était pas admis. « Je vous ai autres fois entretenu , écrit Rigault , des mérites de quelques-uns de nos Messieurs de ce Parlement, avec lesquels j'ai habitude et amitié particulière et plus estroite, et nommément avec monsieur Bossuet, cousin germain de Monsieur nostre premier président et asses proche aussi de M. Saumaise. Celui qui vous rendra la présente est le ûls du sieui* Bossuet, et, dans le jeune âge où vous le verrez , est fort avancé dans les estudes. Il est chanoine en l'église de Metz , et s'en retourne à Paris pour achever ce qui lui reste à faire des exercices ordonez pour parvenir au Doctorat de théologie. Il a esté fort bien institué et a bien le goust des belles-lettres. Il a mesme la grâce et la facilité de parler en public , et a presché en l'église de Metz avec honeur et approbation. M 'ayant donc prié de lui bailler cette lettre pour vous la présenter, et en mesme temps avoir l'honeur d'estre cognu de vous, je ne lui ai pu refuser l'office de cette recommandation, m'assurant que vous la recevrez en bonne part, et que sa présence vous confirmera tout ce que je vous dis de lui. 11 pouvoit espérer cette faveur de votre courtoisie et de son propre mérite. Il vous pré-

ORIGINES DE LA LANGUE FRANÇAISE. 591 sentera aussi un exemplaire du Commodianus (i). >

Délicieuse lettre, et qui nous retrace le ravissant portrait de Bossuet jeune encore , déjà célèbre dans sa province, et se montrant dès lors tel qu*il sera dans la suite : « fort bien institué, > avec le goût des belles-lettres , et doué de ce magnifique don de Téloquence, qui allait faire sa gloire et la gloire de la nation ! Un accident, qui aurait pu être fort grave, arriva au jeune chanoine de Metz , pendant son voyage. Nous en trouvons le récit dans une autre lettre de Rigault, datée du 15 avril 1650, et, comme la précédente, tirée des manuscrits de la Bibliothèque nationale, fonds Du Puy.

« Je vous écrivis, il y a trois jours , avec tant de précipitation que je ne datai point ma lettre. Celle-ci donc vous la datera, en vous disant que, peu de jours auparavant, je vous avois écrit par M. Bossuet , chanoine de Metz , fils de Tun de nos Messieurs de ce Parlement. Nous avons eu advis qu'il est tombé entre les mains de quelques coureurs ou voleurs allemands, entre Ligni (2) et Bar, et néantmoins il est passé , et je crois que cet inconvénient n'aura pas empesché qu'il ne vous rende ma lettre et l'exemplaire du Ck)mmodianus (3). > Les craintes de Rigault, ajoute M. Uri , furent vaines. Bossuet arriva à Paris, et fut bien accueilli au cabinet Du Puy. Le dernier jour

(1) Lettre datée de Toul , 3 avril 1650. — Citée par M. Isa&c Uri ; François Guyel , p. 18 , d'après le fonds Du Puy do la BibL nationale.

(2) Village de la Meuse.

(3) Lettre citée par M. Uri, François Guyet, p. 19.

592 LES ENNEMIS DE CHAPELAltf.

d'avril 1650, Rigàult écrit aux frères DU Puy : « Je vous rend grâces du bon accueil que vous avez fistict à M. Bossuet (t). »

Nicolas Rigault était, avec LbuiUier, l'un des bons amis de Balzac et de Chapelain. En 1645, Termite de la Charente leur envoyait ses compliments , et chargeait son correspondant ordinaire de ses « très humbles baise-mains à nos deux très excellens amis, les sénateurs d'Austrasie (2). » Et en 1654, quand mourut le premier des « deux sénateurs , » Gui Patin fit de lui un fort bel éloge. De tels regrets paraissent excessifs aujourd*hui ; ils étaient alors parfaitement justifiés. Le nom du savant conseiller est à peu près oublié : nouvelle preuve qu'il ne faut point juger du mérite des hommes d'autrefois par leur renommée présente. Le 26 août 1654, Gui Patin écrit à Falconet : « Je viens d'apprendre que depuis huit jours M. Rigault , doyen des conseillers du Parlement de Metz, est mort à Tûul , fort vieux et fort cassé (3). Il a par ci-devant été bibliothécaire du roi. C'est lui qui nous a donné le Tertullien, le Saint Cyprieh, la Vie de M, Du Puy et plusieurs autres bons livres. C'étoit un des savans de la grande bande dont l'incomparable M. Saumaise tient le premier rang et M. Heinsius, le père (4), le second ; après lesquels, il n'y en a guère de

(1) I8&&C Uri, p. 19.

(2) Lettre à Chapelain, du 17 décembre 1645 ; Lettres pubUées par M. Tamizey de Larroque, Iraprim. nat, 1873» p. 723.

(3) Nicolas Rigault , en latin Rigaltius , était né à Paris en

(4) Daniel Heinsius.

leur force. Les gens de bien s'en vont , et bien des fripons restent pour le malheur du genre humain (1). »

Chapelain envia à Ménage l'honneur de son travail, et la considération que lui avait value jadis son livre auprès des « frères Putéans » et de leurs amis. Aussi, n'aurait-il pas été fâché d'encourager une œuvre du même genre , et d*aider de son mieux à discréditer les Origines de la langue française. C'eût été double profit : curiosité de lettré, d'une part; de l'autre, plaisir de la haine satisfaite.

Le « savant M. de Gaseneuve • lui paraît l'émule digne de Ménage^ et capable de vaincre son rival sur son propre terrain. Le 22 septembre 1668, il écrit au Capitoul de Toulouse. Il signale au maire de la capitale du Languedoc ce travail considérable, et, dans l'intérêt du public, un peu aussi dans l'intérêt de sa vengeance , il l'engage à ne pas laisser perdre de si patientes recherches. « J'ai ouï dire il y a quelques années, écrit-il, que M. de Caseneuve avoit prêt un étymologicon françois , rempli de mille choses non communes qui, étant publiées, feroient honneur à la nation. Qu'est devenu ce travail si utile ? et, s'il est encore en nature, à quoi tient-il qu'on ne le mette pas au jour? Le soin en seroit digne de votre vertu , ou de celle de M. de Medon, et, quoiqu'il ait paru quelque ouvrage sur le même sujet (2),

(1) Lettres de Gui Patin; III, 37. — Les ouvrages de N. Rigault sont fort nombreux. Nous citerons seulement son Tertutlieuy 1634-1641, in-f«; Saint Cyprien, 1649, in-^; la vie de Pierre Du Puy, Vita Pétri Puteani, Paris, 1633, in-4\

(2) Allusion évidente aux Origines de Ménage.

cela ne devroit pas rebuter les amis du défunt; car les esprits de leurs auteurs étant de génie et de force différens , ils ne se devroiont rencontrer qu'aux choses communes, et, pour les exquises et abstruses, il y a apparence qu'ils auront suivi de différons chemins. Je lirai avec plaisir la vie de celui-ci, et pour l'amour de lui , et pour celui de l'excellent écrivain qui nous Ta recueillie (1). »

La vie de Caseneuve, compatriote et ami de Medon, remontait déjà assez haut. Elle avait paru à Toulouse depuis plus de douze ans (2). Chapelain témoigne ici, pour cette lecture, ou d*un empressement bien tardif, ou d'un zële de circonstance. Mais, quels que soient les motifs de sa curiosité, il était bien informé. Caseneuve,-en effet, avait laissé un manuscrit sur les Orù gines de la langue françoise. Toutefois, le Capitoul de Toulouse qui n'avait pas, comme Chapelain , de raisons personnelles pour s'intéresser à « ce travail si utile, » ne semble pas s'en être soucié beaucoup, et oublia vite la prière qui lui était adressée.

L'ouvrage parut cependant en 1694; et, ce que Chapelain n'aurait pu prévoir, il parut par les soins mômes de l'ami rebelle, devenu propriétaire du manuscrit. Le recueil fut publié à la suite des Ongines de la langue française^ avec une Préface fort intéressante , remplie de curieux renseignements sur le philologue languedocien , sur ses travaux et les cahiers

(1) Lettre du 22 septembre 1668, a à M. de la Faille, capitoul de la ville de Tolose; » II, 588.

(2) 1 vol. in-4*, Toulouse, 1656.

qu*il avait laissés. Simon de Yalhebert, dirait-on, connut quoique chose des mesquines jalousies de Chapelain. Il semble, du moins, avoir voulu en rappeler le souvenir par une malicieuse allusion. « Je ne saurois , dit-il , être de Tavis de ceux qui publient à la sourdine que Ménage, craignant que cet ouvrage ne fît tort au sien, fit agir quelques amis incognito pour faire quitter à notre auteur le dessein de le publier. M. Ménage et M. de Caseneuve étoient rivaux sans se connoltre, ou, du moins, ne se connoissoientils que sur la réputation de leurs autres ouvrages. Le concours de deux excellens hommest sur une matière que personne avant eux n*avoit portée si loin^ ne pou* voit faire qu'un effet agréable. La curiosité des savanst excitée par la nouveauté du sujet , les auroit sans doute engagés à prendre ces deux ouvrages pour juger de leur mérite (1). »

Ménage avait eu la bonne fortune de devancer Nicolas Rigault; il eut aussi celle de devancer Caseneuve. L'heureux auteur des Origines nlgnorait pas à quel péril il avait échappé; et . des 1650, dans le Discours préliminaire de son livre, il parlait de la rencontre qui avait failli arriver, et à laquelle Chapelain eût applaudi de bon cœur. Celui-ci avait lu certainement le passage; et c'est là, sans doute, qu'il avait appris l'existence de cet étymologicon françois, dont il demanda en vain la publication au Gapitoul

(1) Préface de M. Simon de Val-Hébert sur les Origines de la langue française par M. de Caseneuve ; page xv , édit. de 1750.

de Toulouse. « Au reste ^ disait Ménage, depuis que ce Recueil est imprimé, j'ai su que M. de Caseneuve avoit travaillé plusieurs années sur le même sujet, et qu'il faisoit imprimer à Toulouse le livre qu'iji en a composé. Ce que j'ai vu de ses autres ouvrages et sa grande réputation, car je ne le connois que par là, ne me permettent pas de douter du mérite de son travail; et j'en suis tellement persuadé, que je proteste ici que j'aurois supprimé le mien , si les choses eussent été en leur entier, quand j'ai reçu cet avis. »

Protestations d'une sincérité douteuse et bonnes à répéter quand l'ouvrage est fini , et qu'on sait que rien ne peut l'empôcher de paraître. Ménage n'était pas homme à faire aisément abandon de son propre bien, lui si enclin, dit-on, à dérober le bien des autres. Comme il avait envoyé ses Origines à Rigault, il les envoya aussi à son émule de Languedoc. Caseneuve répondit le 18 novembre 1650. « L'honneur que vous me faites, disait-il , de parler avantageusement de moi dans votre Préface ^ et le présent du livre qu'il vous a plu m'envoyer me sont plutôt des sujets de honte que de vanité. Je me connois assez pour ne savoir pas que je ne mérite rien de semblable. On vous a fait croire. Monsieur, que je faisois imprimer un livre de la matière du vôtre. Je crois que vous avez déjà su le contraire. Il est vrai qu'il y a quelques années que je commençai à y mettre la main ; mais, ayant là-dessus été obligé d'écrire pour notre Province, j'abandonnai si bien mon premier dessein qu'il ne m'en souvenoit plus. On me presse pourtant de donner au public ce peu

que j*en avois fait, et j'aurois peine à me défendre de Timportunité de conx qui me le conseillent^ si je ne leur remontrois que tout ce que je saurois faire après vous, ne seroit que des ombres pour donner du relief à votre ouvrage (1). »

Gaseneuve mourut en 1652 à ToulousOi où il était prébendier de Péglise Saint-Etienne. Il était né dans cette ville, le 31 octobre 1591. Le manuscrit du philologue toulousain passa, en 1674, des mains de ses héritiers entre celles de M. Foucault, intendant de Montauban, d'abord, et plus tard de Gaen (2). M. do Yalhebert appelle, avec raison, l'intendant « un homme d'un mérite distingué dans les lettres (3). » Cest lui, en effet, qui trouva à l'abbaye de Moissac le manuscrit de Lactance, De mortibus persecutoriêm^ qu'on ne connaissait alors que par une citation de saint Jérôme. Baluze publia plus tard ce traité, et fit son édition d'après le manuscrit retrouvé par l'intendant de Normandie (4).

Segrais, ami de Ménage, vivait alors retiré à Gaen, sa ville natale. Il comprit l'utilité de ces- remarques de Gaseneuve pour l'auteur des Origines, et lui en fit obtenir communication en 1689. Gelui-ci les reçut avec joie, et bien loin, comme l'avait insinué Gha-

(1) Lettre citée par Simon de Valhebert , Préface , p. xvi. Edit. de 1750.

(2) Nicolas Foucault, né à Paris on 1643, mort en 1721.

(3) Préface, p. xvi; édit. do 1750.

(4) 1 vol. in-8*, Paris , Muguet , 1679. — Voy. le P. Lelong , BibL histor, de la Francey vol. III, p. vni ; Catalogue des ouvrages de M, Baluze,

pelain, de se montrer jaloux de ces remai-ques, il voulait les publier avec la nouvelle édition do son Dictionnaire. La mort ne lui en laissa pas la temps. Avant de mourir, cependant, il put voir les premières pages du livre de Gaseneuve. « J*ai eu la consolation, dit son secrétaire , de lui en faire voir quatre feuilles tirées (1). » Les deux ouvrages furent publiés ensemble, en 1694, sous ce titre : « Dictionnaire étymologi" que ou Origines de la langue françoise^ par M. Ménage. Nouvelle édition, revue et augmentée par Tauteur, avec les Origines françoises de M. de Gaseneuve (2). »

L'essai du savant toulousain parut sous les auspices de M. Foucault. C'était assez juste, car c'était à lui qu'on était redevable de cette publication. Le 22 novembre 1693 , Simon de Valhebert écrit au neveu de Ménage et lui donne certains détails sur la seconde édition de l'ouvrage de son oncle. « Il n'est pas nécessaire, ajoute le continuateur du Dictionnaire étymologique, devons parler des Origines de M. de Gaseneuve. Je les ai dédiées à M. Foucault, intendant de Gaen, qui en avoit donné le manuscrit à feu monsieur votre oncle. •

Gette épitre dédicatoire n'est pas sans quelque intérêt. Elle confirme ce que nous avons dit plus haut : la vanité des soupçons de Ghapelain , la part réelle de Ménage dans l'aflPaire et son désir sincère de joindre à son travail celui de son émule de lianguedoc. « Je viens enfin vous rendre compte, dit l'éditeur

(1) Préface, p. xvn, édit. de 1750.

(2) 1 vol. in-^, Paris, Jean Anisson, 1694.

à Foucault, d'un bien qui vous appartient. C*est un ouvrage célèbre dont Tinfortune et le mérite vous ont touché y jusqu'au point de Tadopter et de ne rien épargner pour le tirer du profond oubli dans lequel il seroit demeuré enseveli. Je fus témoin, Monseigneur, de la joie avec laquelle feu M. Ménage, informé de rheureuz sort de ce manuscrit, témoigna son impatience de le voir et de la manière obligeante dont vous voulûtes bien accepter ToSPre qu'il vous fit de le faire imprimer à la suite de la nouvelle édition qu'il commençoit de ses Origines (1). >

Chapelain n'avait pu « mordre » les Origines de la langue française. En 1650 , époque de l'apparition de l'ouvrage /*il était bon ami de l'auteur; et, dans la suite, quand il voulut en médire, c'était trop tard : la réputation du livre était faite , et de plus , il était lié lui-même par ses éloges précédents. Malgré bien des imperfections et des étymologies aventureuses qui avaient prêté à rire, les Origines n'étaient pas sans valeur ; et aujourd'hui encore elles demeurent un travail utile à consulter. Les malins , comme d'Aceilly , se moquaient de ces recherches , de ces conjectures , de ces hypothèses souvent plus ingénieuses que solides; et, pour quelques erreurs inévitables , ils décriaient l'œuvre tout entière, et s'égayaient, selon l'ordinaire , aux dépens de l'auteur. Telle est l'épigramme fort connue du chevalierd'Aceilly{2);elle volarapide-

(1) « Epitre dédicatoire à M. Foucault , » p. xni , édition de

(2) Anagramme de Jacques de Gailly, né à Orléans en 1604,

ment de salon en salon , et, comme une flèche , vint se planter droit au cœur du volume pour le diffamer :

Alfana, vient d'equuSf -sans doute; Mais il faut avouer aussi Qu'en venant de là jusqu'ici, Il a bien changé sur la route (1).

Le jugement des hommes graves, des vrais connaisseurs, consolait Ménage des railleries et des malices des esprits frivoles. Certaines hardiesses lui avaient attiré de justes critiques. Il se justifiait comme il pouvait , bien convaincu d*ailleurs que son travail était de beaucoup supérieur à ce qu'on avait tenté avant lui. « M. Morel (2), à qui j'avois fait présent de mes Origines y racontait avec plaisir Ménage, me disoit un jour qu'il admiroit mon origine de Laquais , que je fais venir de Vemacula , de même que celle de garçon (3). > Il a bien changé sur la route ! pouvaient dire les plaisants de Tépoque ; mais Thabile lexicographe tenait bon pour son étymologie , et laissait les rieurs 8*amuser de ses découvertes. « J'ai fait venir laquais de verna^ disait-il dans son Dictionnaire (4). On

mort en 1673. On a de lui : Diverses petites poésies du chevalier d'Aceilly; 1667, in.l2.

(1) Recueil des poètes français , depuis Villon jusqu'à Ben- «erade, vol. V, p. 6, édit. de 1752; 6 vol. in-12.

(2) Peut-être ce Claude Morel , docteur de Sorbonne , à qui Boileau a dédié sa huitième satire. Né à Ghétlons, et mort à Paris en 1679.

(3) Menagiana, I, 355.

(4) Au mot : Laquais ou Laquay, édit. de 1750.

s'est fort moqué de cette étymologie : ce qui m'obligea, lorsque je fis imprimer la deuxième partie de mes Observations sur la langue françoise , de la justifier (1)..

Pour Tesprit, le savoir, la connaissance de la langue, Vaugelas excepté, il en avait autant et plus qu'homme de son temps. Il avait de plus que l'auteur des Remarques sur la langue française , une pénétration vive , une certaine audace dans les conjectures, cette espèce de divination propre au savant, qui explique hardiment par une hypothèse les faits qu'il no peut expliquer autrement. Bacon , dans son langage pittoresque, appelait cela : flairer le gibier; odoratio qusedam venatica. On s'égare quelquefois dans ces courses aventureuses ; mais , plus d'une fois aussi , on peut faire d'heureuses rencontres et de bonnes trouvailles. A ces chercheurs intrépides il faut pardonner quelques écarts; tout ce qu'ils rapportent n'est pas or : à nous de faire un choix au milieu de ces dépouilles dont ils reviennent chargés; de prendre ce qui est excellent, et de laisser ce qui est mauvais (2).

Ménage était parfaitement préparé pour un tel travail. Ses études, ses goûts, ses relations avec la plupart des érudits de l'époque, tout cela lui permit de se tirer honorablement de cette entreprise épineuse et délicate. Comme il le remarquait, on s'est moqué de

(1) ObservRlions sur la langue françoise, 1 vol. in-12, Paris, Barbin, 1676.

(2) M. Doncieux est un peu moins doux que nous aux fantaisies grammaticales de Ménage. Voy. Le P. Bouhours, p. 57,

lui ; mais ses Origines, malgré leurs défauts, n'easout pas moins un ouvrage curieux , « résumé, a-t-on dit, de vastes lectures et d'ingénieuses causeries, où manquent la profondeur et la sûreté de la science, surtout la connaissance des origines , mais où abondent tant de données précieuses (l). » Enfin, il s*éprit pour son œuvre d'une véritable passion. Il ne cessa de revoir, d'améliorer, d'augmenter ces Origines parues en 1650 ; et plus de quarante ans après , il préparait une nouvelle édition et en corrigeait les épreuves , quand la mort vint le frapper. « Les langues vivantes, disait-il, sont plus difficiles à bien savoir que les langues mortes. Il y a cinquante ans que je travaille sur la nôtre , et je ne la sais pas encore. Pour la bien connoître et pour la bien écrire , il faut savoir les langues anciennes encore plus que les modernes. La plupart des langues sont enchaînées les unes avec les autres. Il y a un nommé Guichard qui en a fait voir le rapport. I^ Dissertation du P. Besnier, jésuite , sur ce sujet, est très curieuse (2). Il devoit continuer un projet si beau et si utile. Il en a tous les talens nécessaires. Je lui avois prêté ce que j'ai fait sur les Origines de la langue grecque , afin qu'il vît celles qui pouvoient venir de la langue phénicienne. Il auroit été

(1) G. Port, Dict. histor, de Maine-et-Loire : Art. Mbnagk.

(2) Cette dissertation a été insérée dans le Dictionnaire de Ménage, édition de 1750 : Discours sur les étymologies /Vançoises, pour servir de préface aux Origines de M, Ménage. — Le P. Besnier était né à Tours en 1648 ; il mourut à Constantinople en 1705. Voy. Moréri,

très capable de cette entreprise ; mais il ira pas eu le temps de s'y appliquer (1). »

Ce glossaire grec avait pour titre : Lingux grxcx origines et idiotismi. Mais , comme tant d'autres travaux de Ménage , il n'a pas été publié , et se trouve indiqué seulement dans la liste de ses ouvrages.

(1) Afenaptana, II, 354.

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