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CHAPITRE XXV

Chapelain et Ménage. — Origines de la langue italienne, 1669. Ménage membre de l'Académie de la Crusca, Chapelain membre de la même Académie. Il cherche un rival à Mé> nage pour ses Origines italiennes ^ 1661. Il exhorte Ferrari à hâter son travail sur ce sujet. Mépris de Chapelain pour l'œuvre de Ménage. Ses efforts pour la diffamer avant et après la publication. Eloges adressés à Ménage, 1670.

Ménage était-il aussi bien préparé pour un travail du môme genre sur la langue italienne? Il est permis d*en douter. Son ambition , disait Chapelain , est de passer pour consommé dans le grec et dans le latin, dans le françois et dans Titalion (l). Et de fait, il tenait à paraître expert en cette langue; comme il avait écrit des vers grecs et des vers latins, il se mit à composer des vers italiens. 11 est vrai qu'ils étaient mauvais, au dire de plusieurs; ou, si par hasard ils se trouvaient bons, c'est qu'ils n'étaient pas à lui, et qu'il en avait dérobé des lambeaux un peu à

(1) Liste de quelques gens de lettres vivans en i662.

tout le monde. « M. Le Clerc, dit Niceron , a avancé dans son Parrhasiana (1), que les vers italiens de M. Ménage étoient pitoyables, et qu'ils avoientété siffles en Italie ; mais les auteurs du Journal des Savansj janvier 1724, prétendent que cela n'est pas vrai : il est certain, au contraire, que les Italiens en font beaucoup de cas , et regardent comme un prodige qu'un homme né françois ait fait de si bons vers dans une langue étrangère. 11 est cependant à remarquer que M. Ménage ne pouvoit parler italien. On dit que, quand quelque homme de lettres d'Italie venoit à Paris y il ne manquoit pas de lui rendre visite ; mais qu'il ne pouvoit répondi'e deux mots en italien, quoiqu'il fût membi*e de TAcadémie de la Crusca (2). >

Notre homme en convient d'ailleurs d'assez bonne grâce, et explique à son avantage la réserve dont quelques personnes lui faisaient un reproche. « Quand on a acquis , dit-il , une certaine réputation , il ne faut jamais se hasarder à parler une langue dont on n'a pas l'usage, quelque bien qu'on l'entende. Il y a trop à perdre. Un méchant mot suffit pour vous décréditer. J'ai composé plusieurs livres en italien , et je ne parle pas italien. On m'a dit que l'empereur entend fort bien le françois, et néanmoins il ne le parle

(1) 1 vol. in.l2, 1699. — Jean Le Clerc, né à Genève en 1657, mort en 1736. C'est l'autour de la Bibliothèque universelle et historique, 1686-1693, 26 vol. in-12 ; de la Bibliothèque choisie, 1703-1713, 28 vol. in-l2; de la Bibliothèque ancienne et moderne, 1714-1730, 29 vol. in-12.

(2) Niceron, Mémoires, vol. I, p. 325.

pas (1). » Explication fort adroite , et qui n*est pas , tant s'en faut, un aveu d'ignorance. Aussi , Ménage malmëne-t-il ceux qui, avec une connaissance superficielle do l'italien , se mêlent d*en discourir à leur aise. A la manière dont il en parle, il est facile de le voir, il se sépare modestement de ces demi-savants, et se met de beaucoup au-dessus d*eux. « Je fais une fort grande différence entre savoir de l'italien et savoir l'italien. Je dis la même chose du latin et du grec. Il y en a qui en savent si peu, que cela ne vaut pas la peine d'en parler; cependant ils en font vanité, et , à les entendre , ceux qui en savent plus qu'eux sont des ignorans. Le pis est qu'il se trouve des gens qui sont assez sots pour les croire sur leur parole (2). »

Mais il faut être juste : si Ménage osa entreprendre un tel travail , ce ne fut pas seulement afiEadre d'ambition , ou vanité de faire la leçon aux Italiens , et de leur apprendre les origines de leur prppre langue. Ils voulut surtout rendre hommage à deux académies italiennes, l'Académie de la[Cruscaet celle des Apatisti de Florence, et les remercier l'une et l'autre de l'avoir admis dans leur compagnie. Niceron le dit formellement : « Il n'entreprit cet ouvrage que pour faire voir à l'Académie de la Crusca, qu'il n'étoit pas indigne de la place qu'elle lui avoit donnée dans son corps (3). »

(1) MenAçianat î, 358.

ift) Menagiana, I, 358.

(3) Niceron, Mémoires, vol. I, p. 320. — Ménage le dit clai-

Peut-être, au fond, entra- t-il dans cet hommage autant de malice que de gratitude. Ménage voulut se venger ainsi de l'opposition de Chapelain et des refus obstinés de l'Académie française. Par là, l'auteur des Origines semblait partager le sort ordinairement réservé aux grands hommes : méconnu dans son propre pays, repoussé par ses compatriotes, il montrait fièrement l'accueil qu'il avait reçu des plus célèbres académies de l'Italie. C'était reprendre ses avantages. Mais cela ne suffisait pas encore. Il voulut une revanche plus complète : il l'eut. Chapelain ne veut plus entendre parler de lui sous aucun prétexte; il ne veut plus rien avoir de commun avec l'indigne révolté. Le malicieux angevin se rit de tant de colère et d'aversion. A qui le persécute et le hait, il répond par toutes sortes de vilains tours; à qui le fuit, il inflige le supplice de sa présence, vient s'asseoir à ses côtés, et proclame hautement qu'à Florence il est deux fois confrère de celui qui ne peut le sentir à Paris.

Chapelain , en effet , fut membre comme Ménage , et de l'Académie de la Crusca et de celle des Apatisti, Nous n'avons rien à dire de la Crusca : elle est assez connue. L'Académie des Apatisti avait été fondée récemment, en 1631, par un gentilhomme florentin , Augustin Coltellini , avec lequel Chapelain était en correspondance. « M. Coltellini, est-il dit dans le Me^

rement dans son épitre dédicatoire à l'Académie de <a Crusca. : a AgF illustrissimi signori e padroni miei colendissimi , i 8ignori Academici délia Crusca. »

nagianaj étoit du nombre des amis que j*ai eus et que j'ai encore à Florence. Il avoit beaucoup de mérite ; il étoit avocat de Florence , garde (des archives de la ville, membre de celle de la Crusca , et grand ami de Nicolas Heinsius{l). Il étoit aussi grand jurisconsulte, et il a fait imprimer quelques poésies italiennes et quelques discours de dévotion en prose (2). »

Coltellini mourut en 1693 à Florence, à Tâge de quatre-vingt un ans. La Monnoye, dans ses additions au Menagiana , parle de lui et de son académie. « Voyez, dit-il, dans les Mescolanze de M. Ménage (3), deux lettres que ce Coltellini lui écrit, dans la première desquelles il est parlé des ApathisUs^ c'est-àdire hommes sans passion , surnom qu'au rapport de Coltellini , leur donna le fameux Udeno Nisieli, autrement Bened, Fioretti, dont nous avons Proginfuismi poetici en cinq volumes in- ¥ (4). »

En 1670 , Chapelain écrivait à Coltellini, et lui demandait quelque éclaircissement sur les œuvres de Benedetto Fioretti f et son pseudonyme d' Udeno Nisieli. c Ce nom supposé est-il anagrammatique, comme celui d'Ostilio Contalgeni (5) , ou significatif de quelqu'une de ses qualités ? » En vérité , l'explication n'était pas de trop ; car le nom avait toute l'obscurité d'une énigme. C'était un mélange de trois langues.

(1) Heinsius faisait partie de cette Académie.

(2) Menagiana^ II, 92.

(3) Mescolanze; Paris, Louis Billaine, 1678, 1 vol. in-12,p. 188.

(4) Menagiana^ III, 64.

(5) Anagramme d'Agostino Coltellini.

grec, latin et hébreu : Ou5tv^ nUi Eli\ ce qui voulait dire pour les initiés : Je ne dépends de personne, que de mon Dieu (1). Chapelain ne pouvait mieux s'adresser pour avoir Texplication désirée. Coltellini était le compatriote et Tami de Fioretti, et avait publié en 1660, un supplément aux Exercices poétiques (2) de celui-ci.

Difficulté du sujet à traiter, lenteur des libraires , ou bien encore , comme le dit Ménage , poursuite d'autres travaux , le nouvel ouvrage de l'intrépide philologue avança péniblement , à travers mille retards , abandonné ou repris , selon le caprice et les diverses préoccupations de l'auteur. « Mes Origines de la langue italienne ont été longtemps enclouées. Je les avois abandonnées pour travailler aux Vies des Jurisconsultes ; mais enfin , je suis revenu aux Origines de la langue italienne^ et j'ai laissé là les jurisconsultes (3). »

Quant aux imperfections, aux lacunes de son dictionnaire italien, il les excuse tant bien que mal ; demande grâce pour elles , donnant pour raison que le temps lui a manqué et no lui a pas permis d'améliorer son travail. « Il me faudroit six mois, avait-il dit

(1) Voy. M. Tamizey de Larroque, Lettres de Chapelain, II,

(2) Sous le titre : Aggiunzioni ai proginnasmi, 1 vol. in-4*, 1660, Florence. — Ces additions servent de supplément aux Proginnasmi poetici di Udeno Nisieli, Florence, 5 vol. in-4*, 1620-1639.

(3) Menagiana^ I, 424. — L'ouvrage avait pour titre : Vêterum JurisconRultorum historia ; il n'a pas été imprimé.

une première fois , pour faire une Préface à mes Ori^ gines de langue française (1). > Cette fameuse préface pour laquelle il demandait six mois , il eut quarante ans pour la faire, et mourut sans la donner. « J*avois beaucoup de choses à ajouter à mes Origines de la langue italienne^ et particulièrement aux Modi di dire ; mais on fit Timpression pendant que j'étois malade , après m'avoir mené dix années entières (2). »

Le prétexte ne veut pas être pris au sérieux. Au lieu d'avouer qu'il a pu se tromper, ou commettre des oublis, ce qui est fort pardonnable, Ménage, en homme qui se souvient de son ancienne profession , aime mieux plaider les circonstances atténuantes. « Etant françois, dit-il ailleurs, c'est avoir été bien hardi d'avoir fait les Origines de la langue italienne^ etd'avoir écrit contre les Origines de M. Ferrari (3). Un étranger, contre un auteur qui devoit savoir sa langue mieux que moi ! Mais il s'étoit trompé, et j'ai cru de^ voir faire remarquer ses fautes... Il n'est pas si aisé qu'on s'imagine de travailler aux origines d'une langue; il faut pour cela avoir une grande sagacité et savoir le changement des lettres et beaucoup d'autres choses (4). »

(1) Menagi&nay I, 47.

(2) Menagiana, I, 160. — Origini délia lingua italiana compilatc dal 8'* Egidio Menagio ; Paris , Sébastien Mabre-Cramoisy, 1 vol. in- 4*, 1669. — Une seconde édition parut à Genève, 1 vol. in-^, 1685.

(3) Ottavio Ferrari, né à Milan en 1609, mort en 1684. Successivement professeur d'éloquence à Milan, à Venise et à Padoue. — Voy. Moréri et Niceron.

(4) Menagiana, II, 357. — L'ouvrage de Ferrari parut à Pa-

Chapelain, on le sait, est parfaitement au courant de toutes les nouvelles littéraires, nouvelles du dehors et nouvelles du dedans. Dès 1661, il est informé que son calomniateur prépare un travail sur la langue italienne. En bon ennemi, il fait des vœux pour qu'un autre prenne les devants, et rende à peu près inutile la peine de Tauteur français. « Je ne crois pas, écrit-il à Spanheim le 25 août 1661 , les Origines italiennes de M. Ménage viande prête. Cet homme abonde plus en projets qu'en effets. M. Ferrarius doit être excité à publier les siennes, par la crainte d'être prévenu par celles-ci, et, si cela arrive, la fanfare du prometteur aura été bonne à quelque chose... M. de Brieuz travaille , il y a longtemps, aux Origines et antiquités gauloises, et en rendra un bon compte à la France, car il a un grand fonds et beaucoup de cervelle et de sagacité (1). »

Bien des années après, en 1667 , Chapelain écrit à Ottavio Ferrari, l'émule de Ménage; et autant il comble Tun de caresses et d'éloges , autant il prend plaisir à maltraiter l'autre et à le rabaisser. Il dit tout le mal possible du dernier, déclare n'attendre rien de bon de l'écrivain qui lui est devenu odieux , et va même jusqu'à envier à l'auteur les secours que celui-ci tire de ses amis d'Italie. « Si vos autres conjectures sur les Origines italiennes, dit-il à Ferrari, répondent à l'essai que vous m'eif avez indiqué , imprimé dans la deuxième partie de vos Epf très , le travail en sera

doue : Octàvii Ferrarii Origines lingtiœ italicœ, 1 vol. in-f». Padoue, 1676.

(1) Lettre à Spanheim, du 25 août 1661 ; II, 147.

612 lES ENNEMIS DB CHAPELAIN.

curieux et exquis. On m*a dit que le sieur Carlo Dati avoit envoyé à notre François (I) qui s*y applique,' tout ce qu'il avoit fait en ce genre pour leur illustration. Si cela est, voilà une grande moisson à notre plagiaire, et qui ne lui aura guère coûté. Je ne laisse pas d*en douter, parce que le môme Dati a imprimé, dans ses notes sur ses Vies des peintres anciens (2), que lui et force autres académiciens de la Grusca amassoient grand nombre de ces origines toscanes pour les publier (3). »

Quelque temps après, Chapelain parle de l'ouvrage, qu'il ne connaît pas, avec la même injustice , la même prévention etle même mépris. Le 17 mai 1667, il écrit de nouveau à Ferrari ; il le flatte , stimule son ardeur , excite même sa jalousie et l'exhorte, quand s'en présentera l'occasion, à relever les erreure d'un rival incapable d'une solide résistance. « L'édition des Origines italiennes y lui dit-il, ne va qu'à secousse, à mesure que la denrée en vient de dehors à son marchand. Quand elle sera exposée en vente , vous y verrez parmi beaucoup de bonnes choses empruntées , beaucoup de témérités propres dont il sera mauvais marchand. Vous n'y trouverez pas seulement force déductions mal tirées , force règles avancées sans fondement, force larcins mal déguisés, mais encore force assertions sujettes à être contredites , et de quoi vous faire honneur en les relevant et détruisant (4). »

(1) Ménage.

(2) Vite de" pittori antichi, 1667.

(3) Lettre à Otlavio Ferrari, du 24 janvier 1667 ; II, 498.

(4) Lettre à Ferrari, du 17 mai 1667 ; II, 513.

Le livre de Ménage , si équitablement apprécié à •Tavance, condamné môme avant que de naître, parut dans les premiers mois de Tannée 1669. Aussitôt Chapelain entre en campagne, et demande à ses amis d'Italie, non leur opinion, mais une bonne critique de l'ouvrage. Ce qu'il veut surtout en connaître , ce sont les défauts , afin de les signaler à son tour , et de contribuer de tout son pouvoir à la bonne renommée deTœuvre. Cette bienveillance est manifeste : impossible de s'y méprendre , à voir le ton dédaigneux avec lequel Chapelain sollicite des i*enseignements confidentiels. Le 15 avril 1669, il écrit à Marucelli , à Florence , et lui parle de Ménage qui demcui^e privé de gratification. Comme s*il n'était pour rien dans l'affaire, il le plaint de tout son cœur et lui souhaite mieux pour l'avenir. « Voilà déjà deux ans , dit-il , qu'il n'a rien reçu du roi... Il a fait imprimer à ses dépens un gros volume d'Origines italiennes^ qu'il ne manquera pas d'envoyer à notre illustre Académie de la Crusca. Je vous supplie de savoir de nos académiciens les plus habiles la vraie opinion qu'ils en auront, et de me le mander, sans qu'on sache que je vous en aie prié (1). »

Chapelain prend ses sûretés à l'avance. C'est pour lui une fête de décrier îe mauvais marchand, de se moquer tout son soûl de « la fanfare du prometteur, » sans que celui-ci puisse découvrir de quel côté vien-

(1) Lettre à Marucelli, du 15 avril 1669; II, 631. — L'abbé Giov&nni'FHipo Marucelli , secrétaire d'Etat du grand-duc de Toscane, mort en 1680.

nent les railleries et partent les coups de sifflet Le lendemain, le 16 avril 1669, il écrit à Graziani, Tun de ses clients, et secrétaire du duc de Modëne. Chapelain se montre tout aussi malveillant que dans sa lettre à Marucelli , mais avec un peu plus de réserve. Dans la crainte de parler à un ami de Ménage, il agit avec prudence, se déipasque légèrement, juste assez pour faire connaître ses sentiments à Tégard du personnage. Il remercie Graziani de lui avoir envoyé l'argument et le premier acte de sa tragédie, // Cromwello (1), qui devait obtenir bientôt un sucés considérable. Plan, caractères, mœurs, passions, style, tout lui paraît admirable. Â son avis, Touvrage va « disputer la palme à tous les poètes tragiques italiens; » et il fait des vœux pour que la pièce soit bientôt terminée.

« Si M. Pabbé Siri (2), dit-il à Graziani, me demande à voir ce que j*enai, je le lui prêterai volontiers , comme à un de vos intimes amis et très digne juge des œuvres d'esprit les plus unes et les plus relevées; mais ce sera à condition de ne le laisser entre les mains do personne, de peur qu'on n'en tire de copie. J'ai appris que M. le comte Rabatta (3), l'ayant été visiter, avoit ti'ouvé sur la table le manuscrit que je lui ai confié par votre ordre. 11 seroit fâ-

(1) n CromweUo, Bologne, 1G71.

(2) Aumônier et historiographe de Louis XIV. — Voy. plus haut.

(3) Résident du grand duc de Toscane à Paris , et Tun des correspondants de Chapelain.

cheux que cette rencontre leur donnât Tenvie de le voir et de le faire copier, du moins d'avertir la Crusca de cet ouvrage et de vous en faire une affaire avec avec elle. Je suis assuré , du moins , que cela seroit infaillible si, par cette voie-là, M. Ménage venoit à en avoir connoissance, car il ne manqueroit pas à en faire sa cour à cette Académie , dont il se pique d*être un membre, et à laquelle il vient de dédier un volume d'Origines italiennes. 11 n'y auroit pas de danger que vous priassiez Tabbé d'aller bride en main de ce côté-là y et de n'en donner communication à qui que ce soit. Je lui en toucherai un mot à la première vue(l). »

Ce n'était pas assez de reprocher à notre philologue ses bévues pi*obables et ses larcins futurs : Chapelain chicane Ménage jusque sur la dépense de l'impression et sur le prix du livre ; il lui repi*oche de le faire payer fort cher , bien qu'au dire des mauvaises langues y il n'en eût pas fait les frais. « L'auteur françois des Origines italiennes, écrit-il à Ferrari le 9 octobre 1669 , en a fait tirer peu et les vend fort cher, à ce qu'on m'a dit. Il y en a quelques exemplaires à Florence, et vous les pourriez voir par cette voie-là, pour peu que vous y ayez de sa vans amis (2). »

Pour un homme qui affecte de dédaigner pareilles recherches , Chapelain est singulièrement au courant

(1) Lettre du 16 avril 1669, à « M. le comte Graziani, à Modéne ; » II, 631. — Jérôme Graziani, né en 1604, à Pergola; mort en 1675.

(2) Lettre à Ferrari, à Padoue, du 9 octobre 1669 ; II, 664.

des moindres détails, depuis le prix du volume jusqu'à la rareté des exemplaires mis en vente. « J'en ai imprimé à mes frais^ disait en effet Tauteur^ une centaine d'exemplaires, que j'envoie pour la plupart à l'Académie (1). » Au besoin, malgré les affirmations de celui-ci, il irait jusqu'à douter de la dépense faite et de la peine de l'écrivain. € Je les ai composées , disait pourtant Ménage de ses Origines italiennes, avec beaucoup de fatigue, et je les ai imprimées à grands frais. Le à con grandissima fatica composte^ e con moUa spesa stampate. » Quant à la valeur du travail, il sait à l'avance , et sans l'avoir vu, à quoi s'en tenir. « Mon ingrat, écrit-il à Heinsius en 1669, a fait imprimer ses Origines italiennes à ses dépens. Les Florentins, à qui elles sont adressées... n'en sont pas très bien persuadés (2). Ceci entre nous, s'il vous plaît (3). »

Vei*s la fin de 1669, Chïipelain , si curieux d'ordinaire des nouveautés littéraires, n'a pas daigné encore se procurer le livre de Ménage. « Il le vend fort cher, à ce qu'on m'a dit ; » voilà tout ce qu'il en sait. Mais peu à peu il a pris ses informations, recueilli les témoignages, et il est en mesure de condamner Pouvrage, sans l'avoir lu. Le 1*' décembre 1G70, il écrit à Ferrari : a Le livre des Origines italiennes, dont on vous avoit parlé a paru ici , et, s'il est allé aussi bien à Padoue qu'aux autres villes do là les Monts , vous

(1) Epitre dédicatoire.

(2) N'en ont pas très bonne opinion.

(3) Lettre à Heinsius, du 9 juin 1669 ; II, 652.

aurez bien vu qu*il ne vous doit pas faire peur, et que le monde savant pourra encore apprendre de vous bien des choses sur cette matière avec une tout autre solidité. Ceux de delà les Monts qui ont vu cet ouvrage en écrivent en ces termes, non sans raillerie de la vanité et témérité de sou rhapsode si mal ambitieux (1). >

Que le rhapsode soit raillé pour prix de sa peine ^ c*est ce que veut Chapelain , et il est tout prêt à y aider de son mieux. Comme jadis il lui eût suscité volontiers un rival pour ses Origines de la langue fran* çaise^ il lui en cherche un autre pour ses Origines italiennes. Il pousse Ferrari, rengage à se mettre à Tœuvre ; ce sont les mêmes assurances , les mêmes encouragements adressés au professeur de Padoue et au capitoul de Toulouse : preuve assez évidente que les conseils sont dictés par les mêmes motifs. « Ce que vous me mandez, écrit-il le 15 décembre 1670, de la résolution de travailler à vos Origines italiennes m'a extrêmement satisfait ; d'autant plus que je vois par là, que vous m*aviez ti'ouvé véritable dans l'assurance qu'il y a plus de deux ans que je.vous ai donnée, que celui des notices qui a entrepris le même dessein ne vous devoit pas détourner du vôtre , et n'y serviroit que de lustre , quand vous l'auriez publié. Nous connoissons la vanité et la témérité de cet enti^epreneur, et n'en espérions pas davantage. Au premier jour , il

(I) Lettre à Ferrari, du 1" décembre 1670 ; II, 712. — RhapsodBf auteur d'un amas de sottises ; n'est pas dans Littré avec ce sens.

fera la même tentative du côté de la langue allemande, avec le même succès. Sa principale ambition est de passer, parmi les sa vans, pour polyglotte et imposer au genre humain sur le point de l'érudition (1). »

Voilà une démolition en règle, menée avec entrain, avec une ardeur étonnante chez un homme renommé pour sa douceur et Tespèce de froideur impassible de son caractère. Encore une fois, c'est là le Chapelain de la légende , celui de la tradition , que Boileau a fait prévaloir, et qui n'est pas le moins du monde celui de l'histoire. « Bon homme, » tant qu'on voudra : doux, afFable , bienveillant , officieux , mais singulièrement passionné aussi, irritable, rageur, vindicatif, et qui savait rendre à merveille mépris pour mépris et outrages pour outrages. Et ce n*est pas un reproche que nous lui adressons ici : loin de là ; il nous plaît, au contraire, de remarquer cette sensibilité si vive de Chapelain , de le voir se cabrer avec tant de fougue sous les injures, et de constater qu'il n'a rien , tant s'en faut , de cet air naïf et béat qu'on lui prête d'ordinaire.

Aussi , comme il tressaille d'aise , quand il peut grifFer Ménage, et lui rendre la monnaie de sa pièce par quelque bon désagrément ! a Je me doutois bien, écrit-il à Ferrari le 18 février 1671 , que la vue des Origines italiennes de notre François ne vous feroient (sic) point de peur pour la publication des vôtres, et, qu'au contraire , elles vous serviroient d*encourage-

(1) Lettre à Ferrari, du 15 décembre 1670.

ment. Poursuivez-le, Monsieur, horis subsecivis {\)y et en attendez un grand accroissement de gloire deçà et delà les Monts. » Puis, comme pour relever le prix de ces conseils et de ces « promesses de gloire, » il insinue adroitement qu'il n'est pas le premier venu. 11 fait même le modeste, se montre confus des « excessives louanges » dont le chargent des amis trop indulgents, et, avec une adorable vanité, recommande qu'on répargne davantage à l'avenir. « Je suis honteux, dit-il à Ferrari, des excessives louanges dont le civil M. Gronovius m'a accablé dans ses notes sur Pline (2) ; et le pis est qu'il faut que j'en sois obligé à l'intempérance de sa plume, à moins que de passer pour méconnoissant (3). »

Indépendamment de sa brouille avec Ménage, Chapelain avait d'autres raisons de détester les Origines italiennes de son bourreau. « Mon ingrat, écrivait-il le 9 juin 1669, a fait imprimer ses Origines italiennes à ses dépens. Les Florentins à qui elles sont adressées... n'en sont pas trop bien persuadés. » Mais, ce que Chapelain ne dit pas, c'est que l'ouvrage débute par une malice à son adresse. L'auteur rappelle certaine querelle survenue en 1654, entre son protecteur et lui, à propos de l'interprétation d'un vei*s de Pétrarque. L'affaire fut portée alors devant l'Académie de la Cruscay et décidée en faveur de Ménage (4). Le

(1) À.vos heures de loisir.

(2) Voy. plus haut.

(3) Lettre à Ferrari, du 18 février 1671; II, 720.

(4) Le 24 juin 1654, Ménage écrivait une lettre à l'Académie

souvenir d'une telle défaite n'était déjà pas pour plaire à Chapelain. Ménage y ajoute que ce différend fut pour lui roccasion de s'appliquer davantage à l'étude de l'italien , et lui inspira Tidée de composer un Dictionnaire étymologique de cette belle langue , dont, tout enfant, il s'était épris avec passion : • Di cui, fin da fanciullo, era stato invaghito. • — «J'avais déjà réuni, dit-il , les Origines de la langue française , et médité longtemps sur celles de la langue espagnole, sœurs Tune et l'autre de l'italien. Un tel sujet ne demande qu'un style clair, simple, intelligible, et je pensai pouvoir me tirer bientôt et sans trop de peine d'une entreprise aussi difficile (1). »

Chapelain jugeait que « l'entrepreneur » ne s'était tiré de son entreprise ni vite, ni bien. Nous ne sommes pas assez expert en cette langue pour former un jugement à notre tour. Mais l'habile homme a pris ses précautions ; il s'est muni d'approbations qu'il a placées en tête de son livre (2), approbations de Carlo Dati , de Ferrari , de la Crusca elle-même. Tous ces témoignages sont beaucoup plus favorables que ceux de Chapelain, et, de plus, contredisent les afiKrmations de ce dernier. Faut-il ne voir en tout cela que vains compliments et simples formules de politesse? Nous ne savons. Le lecteur jugera lui-même.

de la Crusca, pour la faire juge de son différend avec Chapelain. Cette lettre est insérée dans les Mescolanze de Ménage , p. 13.

(1) Epître dédicatoire ; elle porte la date du 10 février 1669.

(2) Dans l'édition de 1685.

Le cardinal Rospigliosi , bientôt pape sous le nom de Clément IX, déclarait que les lettres italiennes devaient beaucoup à Ménage, et qu'elles ne pouvaient, sans ingratitude, méconnaître ses services (1). On remarquera que réloge de Clément IX porte sur les œuvres italiennes « de notre François, » sur ses vers et sur sa prose, et non sur son Dictionnaire. La lettre du pape est de 1667, et les Origines parurent deux ans après, en 1669. Mais peu importe au marchand; celui-ci n*est pas fort scrupuleux, et se pare hardiment de cette haute approbation pour mieux faire valoir sa c denrée. »

Heureusement tous les témoignages présentés par Ménage ne sont pas de cette force. En voici un plus positif. En 1667, Carlo Dati aidait Ménage pour la composition de ses Origines italiennes, < On m'a dit , écrit avec humeur Chapelain à Ferrari, que le sieur Carlo Dati avoit envoyé à notre François, qui s'y applique, tout ce qu'il avoit fait en ce genre pour leur illustration (2). » Quand « notre plagiaire , » — c'est l'aimable nom que Chapelain donne à Ménage, — eut terminé son travail , il l'envoya à celui qui avait si bien secondé ses efforts. La lettre de Carlo Dati est fort élogiouse, sans trop paraître dictée par la com-

(1) Lettre à Sorbiôre, du 19 avril 1667, citée par Ménage en tête de ses Origines it&lienneSf édit. de 1685.

(2) Lettre à Ferrari , du 24 janvier 1667. — Dans son EpUre dédicatoire. Ménage nomme ceux qui Tout aidé dans son travail : Carlo Dati , Francesco Redi , Valerio Chimentelli et le P. Bertet, a giesuita, gran fabbro d'origini. »

plaisance. Il y est même question des Crxiscanti^ dont Chapelain désirait tant connaître le sentiment.

« Ces mois derniers, écrit-il de Florence, le 15 août 1670, notre cher M. Redi (1) m'a remis deux exemplaires de vos Origines ilalienneSy l'un pour notre Académie, Tautre pour moi. Pour les autres exemplaires, envoyés longtemps auparavant, je ne sais comment et par quel mauvais sort , ils ne me sont jamais parvenus. Quand je les reçus, j'étais à la campagne, où je suis resté trois mois de suite. J'ai donné l'ordre de relier ces livres : j'en présenterai un à l'Académie en séance publique ; j'ai gardé l'autre, pour jouir de votre érudition si fine et si étendue... J'ai lu et relu votre savant ouvrage avec un plaisir extrême et une véritable admiration. Je l'ai fait voir, je l'ai fait lire et admirer à plusieurs de nos plus illustres académiciens. Ils commencèrent d'abord par rougir, honteux de voir un étranger prendre les devants sur eux, et s'emparer glorieusement d'un poste qu'ils auraient dû occuper. Mais ensuite, vous les eussiez vus se féliciter de ce que notre langue recevait tant de lustre d'un homme de talent, un étranger, il est vrai, mais un membre de leur académie. A leurs yeux, c'était un honneur incomparable pour notre langue d'avoir colonie à Paris (2). »

(1) Chapelain lui écrit, à Ja date du 14 février 1669: « A M. Redi , docteur en médecine, à Tacadémie de la Qrusque , à Florence; » Lettres de Chapelain ^ II, 618. — François Redi, né à Arezzo en 1626, mort à Pise le 1*' mars 1694.

(2) Lettera del S' Dati al 8' Menagio, citée par Ménage ; Origines italiennes^ édit. de 1685.

De son côté, F Académie de la Crusca répondit officiellement. Le 1" octobre 1670, par Tintermédiaire de son président, VArciconsolo, elle remercia Ménage de lui avoir dédié ses nobles et doctes travaux : « Dedicandoci cosi nobile ed erudita fatica (1). » Et Ferrari, que Chapelain excita tant de fois contre Ménage, en 1G76 rendit publiquement justice au philologue. C'est dans la préface de ses Origines italiennes. Malgré quelques écarts, Ferrari vante le mérite do celui qui fut à la fois son devancier et son émule ; il loue en lui un rare esprit d'investigation , une égale sagacité et beaucoup de savoir. « Rectum iter instituit Menagius, primum gallicœ, ut diximus, proximum et nostrse solers indagator ; par sagacitate atque eruditione : ut non semel tamen a scopo deflectat (2). »

Ce jugement de Ferrari a son prix, et prouve, du moins, que la sentence de Chapelain n*est pas sans appel. Celui-ci prétendait que « les Florentins » avaient mauvaise opinion du livre de Ménage, c Ceux de delà les monts qui ont vu cet ouvrage , disait-il en 1670 à Ferrari, en écrivent dans ces termes, non sans raillerie de la vanité et témérité de son rhapsode si mal ambitieux (3). » Les divers témoignages que nous venons de rapporter, ceux de Carlo Dati, de la Crusca , de Ferrari lui-même , prouvent le contraire. C'est le seul point que nous ayons voulu établir : il y

(1) Lettera delV Academia delta Crusca al S' Egidio Menagio ; Ibid.

(2) Cité par Ménage ; Ibid. a II signor Ottavio Ferrari , nella Prefazione délie sue Origini italiani, »

(3) Voj. plus haut.

a là une simple question de fait facile à déterminer. Quant au fond du débat, à savoir si l'œuvre de Ménage mérite ou non le mépris de Chapelain, il ne nous appartient pas de prononcer : nous laissons ce soin à des juges moins incompétents que nous.

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