CHAPITRE XXVI
Chapelain et Ménage. — Leur réconciliation, avril 1671. Chapelain ne fait aucune avance. Ménage aide Chapelain dans un procès, 1672. Ménage et Pellisson chez Chapelain , 1671. Récit moqueur de Ménage. Récit de cette entrevue par Chapelain. Narration toute différente. Conditions imposées par le maître. Ménage condamné à une réparation publique. Pièce en l'honneur de Chapelain. Mort de Ménage, 1692. De la pédanterie de Ménage. Son portrait par Huet.
Chapelain unit cependant par s'humaniser ; avec le temps, il devint plus trailable, et consentit à entendre à des conditions de paix. Les Origines italiennes ne lui en parurent pas meilleures pour cela; mais, du moins, il n'excita plus ses amis à relever avec aigreur les fautes de Ménage. Le changement de ton est sensible; et, sans être affectueux , il est bienveillant. Chapelain adresse ces conseils au mêtne Ferrari, celui qu'il anima si longtemps contre « Tentrepreneur. » La petite exhortation à la clémence est précédée de quelques mots charmants sur son portrait, ce beau portrait gravé jadis par Nanteuil en 1656, et placé en
tête de son poème, après le portrait du duc de Longueville. Le vieillard, presque octogénaire, admire encore l'habileté de l'artiste qui reproduisit ses traits; et y comme si c'était pour la dernière fois, il contemple son image d'un regard attendri.
« Je n'eusse pas cru , dit-il à Ferrari le 10 juillet 1673 , six mois à peine avant sa mort, que le portrait que vous aviez déçiré vous e^t pu autant plaire que vous me le mandez. Je le tiens à bonne fortune , et que vous ne le jugiez pas indigne d'avoir place entre ceux de tant d'illustres qui font l'ornement de votre cabinet. Il est de très bonne main , et vous pouvez juger par lui de mes qualités et inclinations à l'aide de la métoposcopie (1), car j'y suis très bien représenté , et j'y parois à mes amis comme si le graveur lui avoit inspiré la vie. Je ne crois pas avoir besoin de lui pour me conserver ni réveiller en votre souvenir, mais du moins il n'y pourra pas nuire. »
Puis, revenu à peu près de ses longues préventions et de ses anciennes rancunes, il ajoute : « C'a été une grapde nouvelle pour moi que celle de votre présente application aux Origines de la langue italienne ; et je vous en crois aisément que ce sera un travail tout autrement sûr, étant de vous, que celui de tous ceux qui se sont exercés sur cette matièi^e. Ce sera une conduite digne de vous de reprendre modestement (2) celui des nôtres qui est entré dans cette moisson qui
(1) L'art prétendu de connaître le caractère des personnes par les lignes du front. Voy. Richelet, Dictionn, — Littré.
(2) Dans le sens latin : avec modération.
n'étoit pas la sienne (1). Quoique son intention fût bonne , et qu'il soit assez excusable de s'être ti*ompé en plusieurs lieux, on auroit du moins à le reprendre de ravoir entrepris , comme d'une témérité dont on m'a assuré que les Florentins, à qui il a adressé son ouvrage , le condamnent pour les mêmes raisons que vous faites. Vous m'étonnez que ce P. Bertet (2), François aussi bien que l'autre, y ait mieux rencontré. Votre livre nous l'éclaircira plus dans le particulier; et je suis bien aise que nous le puissions avoir, ou, du moins? savoir achevé, et prêt à voir le jour à la fin de Tannée (3). »
Au mois de décembre 1670 , la brouille durait encore entre Ménage et Chapelain qui, alors, se moquait du « prometteur » et de sa « fanfare. » Le 18 février 1671, l'opiniâtre vieillard ne semble pas avoir désarmé; et, à la façon dont il parle des Origines italiennes de « notre François , » on ne peut guère soupçonner que la réconciliation soit faite. Mais quelques jours après, le 2 avril, il n'y a plus dedoute : les deux adversaires ont fini par oublier leurs griefs réciproques, et repris les bonnes relations d'autrefois.
Quand nons parlons de griefs oubliés, entendonsnous. Cela peut être vrai de Ménage , qui , si nous l'en croyons , n'avait pas de ftel, et se réconciliait ai-
(1) Ménage.
(2) Jean Berthet, que Ménage appeUe plus haut : grand fabricant d'étymologies ; né à Tarascon en 1622, mort à Oulx , en Piémont, en 1692.
(3) Lettre à Ferrari, du 10 juUl«t 1673; II, 827.
sèment avec ceux qui l'avaient maltraité (1). Pour Chapelain , c'est autre chose. Celui-ci , fidèle à son caractère et aux résolutions arrêtées jadis avec Conrart, garda jusqu'au bout le rôle d'offensé : il consentit à pardonner, reçut des excuses et n'en fit pas. « Il leur importe, et non pas à nous, de se bien remettre avec nous , disait-il à Conrart en 1666; et c'est à eux de faire tout pour cela , et à nous de ne rien faire que de recevoir leurs satisfactions et leurs excuses (2). » Et Chapelain tint parole : il demeura inflexible , jusqu'à ce que le rebelle vînt faire sa soumission et solliciter sa grâce.
Le 2 avril 1671, les bons rapports troublés depuis 1659 se trouvent rétablis. A cette date, Chapelain écrit à Vorstius, à Cologne. « J'ai fait voir à M. Ménage, qui s'appelle Gilles , lui dit-il , et non pas Claude , Particle qui le regarde dans votre lettre. Il m'a répondu qu'il n'a jamais pensé à Valère-Maxime pour le secourir par sa critique , et qu'il s'étonne qu'on ait fait courir ce bruit-là. Il a publié ses poésies grecques et latines , italiennes, françoises, un volume d'Origines de notre langue en notre langue , un autre d'Origines italiennes en italien , et d'amples notes sur Diogène Laërce en latin (3). >
A partir de ce moment, la réconciliation, pour
(1) Voy. plus haut,
(2) Lettre à Conrart, II, 478.
(3) Lettre à Vorstius, du 2 avril 1671 ; II, 724. — Jean Vorstius, bibliothécaire de l'Electeur de Brandebourg, à Cologne. Né à Wesselbourg en 1623, mort à Berlin en 1676.
avoir été longue à venir , paraît cependant avoir été assez sincère. Chapelain parle désormais favorablement de Ménage , le reçoit de nouveau , et accepte même ses services. « J'ai averti M. Ménage, écrit-il à Heinsius, le 13 décembre 1671 , de l'approbation que donne à ses vers M. l'évêque de Paderborn (1). Les vers de cettuy-ci sont ils extrêmement dans la vôtre? Ce que j en ai pu déchiffrer, de ce que la mer n'avoit pas corrompu, m'a semblé bien médiocre, et d'une poésie bien au-dessous de la vôtre (2). »
Au début de la guerre de Hollande, en 1672, il écrit à Graevius, professeur à Utrecht, et l'informe qu'il a remis le paquet destiné à Ménage. « Il y a plus de quatre mois, lui dit-il le 2 mai de cette ann)§e, que votre lettre m'a été écrite ; et elle ne m'a été rendue que depuis cinq jours, non pas par ce M. Hogent que vous me recommandez, mais par un homme de sa part qui me rendit en même temps cinq paquets, un pour moi, et les autres pour M. le duc de Montausier, M. Huet, M, Bigot et M. Ménage, lequel m'est venu remercier de lui avoir fait porter le sien , et m'a dit que n'y ayant point de lettres pour lui , il ne vous écriroit point, mais qu'il foroit tenir à M. Bigot celui qui le
-(l) Ferdinand de Furstenberg , né en 1626, mort en 1683. D*abord évéque de Paderborn, et, plus tard, de Munster. Il fut le protecteur et Tami de Heinsius, du P. Commire et de La Rue.
(2) Lettre à Heinsius, à La Haye , du 13 décembre 1671 ; II, 765« — Les vers de Ferdinand de Furstenberg avaient été imprimés; 1 vol., 1664, Poema/a, Paris.
regarde, et qu'il lui sera remis à Rouen, où il est depuis trois ans.
» Je vous écris au hasard pour vous répondre, sans que je sache si la voie que j*ai prise pour cela sera sûre, depuis qu'il est défendu sur peine de la vie d'avodr communication avec vos concitoyens. Si elle se trouve sûre, vous pourrez faire savoir de vos nouvelles et faire part de vos productions par la même, les adressant à M. Bœcler, à Strasbourg (1). »
Le 20 octobre 1672 , Chapelain se plaint à Tabbé Panciatichi, à Florence, des lenteurs apportées à la publication du dictionnaire de la Crusca. Il lui manifeste son impatience, le prie de stimuler le zèle de ses conlpatriotes , et fait en passant un bel éloge de la langue toscane. « Le vocabulaire délia Crmca , entrepris par vos messieurs les reviseurs , ne contentera-t-il point bientôt Tattente impatiente desamateui'S de la langue toscane , qui , en beauté , en dignité et en abondance a succédé par préférence aux anciennes grecques et latines? et TAciidémie ne se résoudra-t-elle jamais pour sa gloire à enrichir les bonnes lettres de la poétique du cavalier Salviati (2) ?
(1) Lettre du 2 mai 1672, « à M. Graevius , premier professeur en éloquence, à Utrecht; II, 777. — Jean-George Graefe, en latin Grsevius , né en 1632, à Naumbourg (Saxe) , mort à Utrecht en 1703. Il fut l'éditeur du Thésaurus antiquittLtum romanarum^ Utrecht, 1694, 12 vol. in-^; et du Thésaurus aniiquitatum Italiœ et Sicth'as, 43 vol. in-f*, terminé par P. Burmann.
(2) Léonard Salviati, né à Florence en 1540, mort en 1589.
Je sdurai de M. Ménage quels livres en France sont prêts à lui faire honneur envers vos savans de delà les Monts , et vous en envoyerai la liste » grande ou petite qu'elle se trouve (1). >
Enfin, quatre ou cinq mois avant de mourir, Chapelain remercie Wagenseil de l'ouvrage d'un professeur saxon sur « VAri des nombres^ » ressuscité de Pythagore. Mais il n'est pas assez instruit pour apprécier « si cette vieille nouveauté est solide, » et il attendra « le jugement des experts en ce point d'arithmétique. » Chapelain n'en remercie pas moins son correspondant, et il ajoute : « Je vous suis obligé de l'envoi que vous m'avez fait de cet ouvrage que je ferai voir à nos curieux et aux gens capables, afin d'en avoir leur sentiment dont je vous rendrai compte.
» Cette lettre est la troisième que je vous écris par M. Velser que j'appris hier, de lui , qui ne vous en avoit encore envoyé aucune. Je l'ai présenté à M. Ménage qui l'a très bien reçu (2). »
Comme on le voit, celui-ci était bientôt rentré en faveur et avait rapidement rattrapé le temps perdu. Non seulement , il accorda toutes les réparations demandées , mais il sut encore obliger Chapelain , et l'aider à gagner un procès. Le 25 août 1672 , le plaideur remercie Ménage, qui lui a fait obtenir bonne
Salviati a laissé un grand nombre d'ouvrages , mais la Poétique n'a pas été publiée. Voy. Biogr, générale,
(1) Lettre du 12 octobre 1672 ; II, 795.
(2) Lettre du 6 septembre 1673 , « à M. Vaghenseil , professeur on jurisprudence, à Altdorph ; II, 833.
et prompte justice. Ce changement de ton fait presque plaisir : c*est comme Fespëce de détente , la sensation délicieuse qu*on éprouve à la fin d'un orage , quand le calme succède à la tempête. Chapelain adresse sa lettre à « M. l'abbé Ménage, au Cloistre Notre-Dame. » — « Comme c'est par votre sollicitation et crédit que M. Roujeault, mon Rapporteur, m'a rendu bonne et prompte justice, c'est à vous à m'aider à lui en témoigner mon extrême ressentiment , et la passion qu'il m'a laissée de le lui montrer par des services effectifs plutôt que par des paroles , qu'aussi bien ne lui pourrois-je qu'écrire, dans l'impossibilité où mes maux m'ont réduit de lui aller faire de bouche mon très humble remerciement (1). L'obligation que je lui ai n'est pas de la justice qu'il m'a faite, et que vousmême aviez jugée indubitable , mais de la prompte et généreuse expédition qui me met do ce côté-là l'esprit en repos , dont un homme qui aime les lettres a sur toutes choses besoin. Faites-moi donc la faveur, je voue prie , de suppléer à mon défaut et de le visiter en mon nom , et do joindre, [»our cette grâce, votre roconnoissancc à la mienne qui est d'un serviteur et admirateur de sa vertu et de son savoir. Je suis tout à lui et à vous (2). »
Ménage, cependant, semble d'abord s'être prêté d'assez- mauvaise grâce à une réconciliation. A l'en
(1) Il y a dans lo manuscrit : resseniimpnt , qui nous parait un lapsus.
(2) Lettre inédite , indiquée seulement par M. Tamizey do Larroque; Lettres de Chapelain ^ II, 788.
croire, il céda pour ne pas déplaire à Pellisson qui n'avait cessé de le défendre, et qui avait vaillamment soutenu sa cause. Au fond, iL a si peu le regret de ses anciennes prouesses, qu'il est tout disposé à les renouveler. La preuve, c'est la façon dont il raconte sa visite à Chapelain. Le révolté va trouver son ancien protecteur, implore sa grâce, et, pour remerciement, le raille et décoche contre lui une bonne malice. « Nous étions mal avec M. Chapelain, dit-il, M. Pellisson et moi. M. Pellisson, après sa conversion (1), voulant se réconcilier avec lui, vint me prendre pour raccompagner, me disant qu'il falloit aussi que je me réconciliasse. Nous allâmes chez lui, et nous nous réconciliâmes. Je vis encore à la cheminée do M. Chapelain les mêmes tisons que j'y avois vus, il y avoit douze ans (2). »
Le récit est amusant; et, en vérité. Ménage n'a pas l'air fort contrit. Mais, est-ce bien ainsi que la scène s'est passée? Et Chapelain, revoyant deux anciens amis, après une séparation si longue et de si violents débats, était-il homme à prendre les choses gaiemontet à se contenter d'une simple visite ? Ce n'est pas très vraisemblable. Une fois dehors, Ménage aura tourné l'affaire en plaisanterie ; mais nous ne croyons pas que, devant son juge, il ait eu l'attitude quelque
(1) Pellisson abjura le protestantisme au mois d'octob. 1670. Voy. Pellisson f par M. Marcou , p. 275; 1 vol. in-8*, Paris, Didier, 1859. Il devint abbé plus tard, et reçut les ordres sacrés.
(2) Afcna^iana, I, 219.
peu impertinente et dégagée dont il se vanta dans la suite. Du moins > le récit de Chapelain , qui semble fort véridique, est-il tout différent. Celui-ci connaissait son homme : il s'est défié de quelque mauvais tour, et, par précaution, il a consigné dans une lettre qui porte tous les caractères de la véracité, les détails de Taffaire*
Je ne sais si , pendant Tentretieu , Ménage fut tellement à son aise , qu*il ait pu examiner à loisir les tisons demeurés dans le foyer, et les reconnaître à plus de dix ans d'intervalle. La narration de Chapelain ne permet guère de le croire. L'accueil fait aux visiteurs par le maître du logis y fut ce qu'il devait être, dans une circonstance semblable , froid, réservé et presque sévère. Celui-ci garde son rôle d'offensé avec une dignité impassible, exige une réparation publique , et , pour mieux humilier le rebelle , n'a pas môme l'air de le reconnaître, tant il lui trouve la voix changée et le visage flétri !
Le 20 mai 1671 , il écrit à Heinsius, alors à Stockholm : « Je viens à l'article de M. Ménage, lui dit-il, avec lequel vous m'écrivez de manière que ce soit moi qui aie recherché à me raccommoder avec lui, sur de mauvais avis sans doute. » Notez que Ménage fut toujours fort ami de Heinsius, et que les' mauvais at?«, dans la pensée de Chapelain , viennent certainement du premier. « Car encore que, depuis trois mois, nous nous revoyons (1), continue-t-il , ce n'est pourtant
(1) En comptant les trois mois à la rigueur, la réconciliation
que parce qu'ayant sur la conscience Tinsigne injustice qu'il m'afvoit faite, lui et M. Pellisson me vinrent surprendre, un matin , sans m*avoir fait préparer et, en entrant brusquement dans mon cabinet, me prièrent d'oublier le passé, et me redemandèrent mon amitié en m'offrant la leur avec beaucoup de civilité et de passion apparente.
» Je les reçus gravement, mais sans rudesse, d'autant que c'étoit chez moi; et je vous jure saintement que M. Ménage étoit si fort hors de ma mémoire, que je fus un quart d'heure sans le reconnoître, ni au visage, qu'il a très flétri, ni à la voix môme, quoiqu'elle ne fût pas si changée , et que je le pris, tout ce temps-là , pour un de ces provinciaux qui , par curiosité, me viennent visiter et chercher à faire connoissance avec moi, en venant à la cour. Je le devinai enfin, sans lui rien témoigner de ce que je Tavois méconnu. L'entretien fut de demie heure, et ils sortirent d'avec moi apparemment contons du succès de leur enti*eprise. »
La fumée ne me repaît point du tout, disait-il un jour; aussi ne se laissera-t-il point gagner à une simple politesse. Avant de pardonner, il voulut des gages, en exigea, et en obtint. «A quatre ou cinq jours de là , ajoute-t-il, je leur rendis chez eux la visite et la civilité; et, afin qu'ils ne crussent pas en être quittes pour cela, je m'expliquai à M. Pellisson, qui étoit
aurait eu lieu le ÎO février 1671. Le texte donne : « Nous votis revoyons. » Notre correction semble justifiée.
son intime et son proxénète (1) , que je vivrois sans rusticité avec son ami à Tavenir, mais nullement avec le mien, tant qu'il eût réparé (2), par un écrit de prose ou de vers , Toutrage qu'il m'avoit fait publiquement dans une élégie imprimée au milieu de ses poésies , où il me couvre d'infamie par des titres de perfide , à'ingrat et à' adulateur \ et il m'engagea son honneur qu'il le lui feroit faire ^ et qu'avec un peu de patience j'aurois tout (3) contentement de cela, ce qu'il m'a répété depuis. A cette condition , et non autrement , je l'assure de l'amnistie de ma part, et que de rapprochés que nous étions , nous serions rattachés comme auparavant. »
Puis, Chapelain supplie son cher Heiusius, le plus ancien et le meilleur de ses amis , après Conrart , de défendre sa mémoire contre tout ce qu'on pourra inventer à ce sujet , dans la suite. Il l'adjure de ne pas souflFrir que la vérité soit altérée ; car, il en a le pressentiment , et presque la certitude , on ne manquera pas de chercher à tromper l'opinion publique. « Voilà, monsieur , dit-il à Heinsius , de quoi il m'importoit , de l'honneur, qu'étant ce que nous sommes, vous fussiez exactement informé , afin que , soit de mon vivant, soit après ma mort, vous en puissiez informer généreusement le monde, qui pourroit être surpris par des narrations pareilles à celles que je ne doute pas
(1) Introducteur. ,
(2) Jusqu'à ce qu'il eût réparé...
(3) n y a, dans le texte : a (an< contentement de cela.
qu'on (1) vous aura faites de ce raccommodement tel quel , au désavantage de ma justice et de mon cœur, dont , en tout cas , je charge votre fidèle et cordiale amitié , même de le faire par un écrit sérieux , s'il en est besoin : et je Tattens même absolument (2). »
Ménage fit soumission entière , donna toutes les satisfactions exigées, et, par un « écrit de vers, • répara Toutrage fait jadis à Chapelain en l'accusant d'adulation et de perfidie. Il chanta la palinodie dans une élégante pièce , remplie des protestations les plus caressantes et les plus tendres. On pourrait s'y laisser prendre, et croire à la sincérité des regrets exprimés, si nous ne savions comment il traita Chapelain sitôt après sa visite. Tout , dit-il , lui commande de venir solliciter sa grâce : et Pellisson à qui il ne peut rien refuser, et le souvenir de cette vieille amitié qui ne le quitte jamais, ni le jour, ni la nuit :
Et petit hoc, sine fine petit, noctesque diesque , Antiquum nostrse fœdus amicitise.
Il Pavoue : il n'a pas épargné les récriminations et les plaintes; mais, au fond, ces murmures n'avaient point étouffé l'afiBCtion dans son cœur. Et là-dessus, avec un vif sentiment de douleur et de regret , Ménage rappelle le passé, les jours d'autrefois, le temps heureux où Chapelain l'aimait comme un père déjà
(1) On désigne bien ici Ménage.
(2) Lettre à Heinsius, à Stockholm, du 20 mai 1671 ; II» 735.
vieux aime son enftint , et où lui-môme le vénérait conàme un flls vénère son père :
Cum de te ingénies iterabam, Jane, querelas, Tune erat in querulo pectore multus amor.
Ah ! memini, meminique l.ubens ! me nuper amabas, Ut iongsevus amat pignora cara pater.
Te, patrem ut natus, contra, Gapelane, verebar : Mens un» ambobus ; spiritus unus erat (1).
Ménage mourut le 23 juillet 1692, longtemps après Chapelain, et fut enterré à Saint-Jean-le-Rond. Cette église, démolie en 1748, était située dans le cloître Notre-Dame, à Tangle septentrional du portail de la cathédrale. Le spirituel abbé ne quitta donc jamais le le voisinage de l'archevêché , ce vieux (Quartier de la Cité , où il était venu s'établir de bonne heure , vers 1644, quand il entra au service du cardinal de Retz.
Il laissait , en mourant , la réputation d'un savant et d'un homme d'esprit ; il avait fréquenté la plupart des cercles littéraires de l'époque , et avait eu des relations familières et suivies avec les plus hauts personnages du temps et les femmes illustres du siècle : Mazarin, Balzac, Retz, Chapelain, Huet, M»Me Sablé, M"« de Scudéry, M«« de Sévigné et M»« de La Fayette. Tout jeune encore, vers 1642 , par la plus heureuse des fortunes, il eut deux charmantes écolières (2), dont le nom doit protéger le
(1) ^gid. Men&gii poem&ta; Palinodia ad Joh, C&pelanum; Paris, Pierre Le Petit; l vol. in-l2, 1680, p. 118.
(2) Voyez sur Ménage , maître de M** de Bévigné , une déli-
maiti^ contre la réputation de pédanterie que Molière et, après lui, tant d'autres lui ont faite, et qu'il ne mérite pas. Singulier pédant que celui qui vécut dans la société la^plus brillante qui fut jamais ! au milieu de toutes les élégances et de toutes les délicatesses du grand monde, et que chacun s'empressait de rechercher ou de fuir pour la liberté de son langage , ses traits piquants, sa parole mordante, et Tindépendance d'un caractère que rien ne put discipliner! Chapelain , qui le connaissait bien , et qui eut si souvent à souffrir de ses défauts , ne Taccuse pas une seule fois de pédanterie : il n'eût certainement pas manqué de le faire, si ce travers Tavait frappé , ou s'il l'avait seulement soupçonné.
Telle est aussi l'opinion d'un auteur à qui nous devons un article excellent sur Ménage. Le portrait qu'il en trace n'éveille aucune idée de fatuité et de prétention. Peut-être même, trouvera-t-on que l'homme du monde» tout comme chez son ami Costar, a quelque peu absorbé l'homme d'église, et nous serons de cet avis. « On se figure mal d'ailleurs le personnage, comme on l'a peint trop souvent , en pédant. Le regard net et libre , l'air dégagé du petit-maître, passionné pour la paume et les jeux d'adresse, vain, autant qu'il fallait , de sa jolie taille et de ses beaux yeux, qu'il vante en ses vers, s'il s'imposait en petit comité par ses décisions tranchantes , comme le docteur suprême de la grammaire et des questions d'école,
cieuse page de M. Gaston Boissier , M'* de Sévigné , p. 72 ; Paris, Hachette, 1887.
il savait se faire au dehors une réputation plus aimable de cavalier surtout et de galant , seul titre sous lequel , plus tard encore, le connaîtra Boileau (1). • Enfin, pour terminer, et sauver Ménagedes rigueurs de Chapelain , nous citerons le beau portrait qu'en a laissé Huet , son ami. Les sévérités de Tauteur de la Pucelle veulent être adoucies; et, pour être juste, il ne faut pas juger le malicieux Angevin par les seules imprécations de Tennemi. « En 1692, nous dit Huet dans ses Mémoires y y eus plus de chagrin qu'on ne saurait l'imaginer de la mort de Ménage , non seulement mon ami depuis ma jeunesse, mais mon ami le plus intime, le plus cher associé de toutes mes études. Nous en avons donné l'un et l'autre des marques non équivoques. Longtemps avant que je me fixasse à Paris, et lorsque , habitant du pays qui m'a vu naître , je n'étais qu'un simple provincial , nous entretenions un commerce littéraire, pendant lequel il me communiqua entre autres , et par parties , tout son Commentaire sur Diogène Laêrce. De mon coté, je lui envoyais mon Commentaire sur Origène , et nous nous prêtions ainsi mutuellement aide et assistance dans la composition de nos ouvrages. Quand j'eus perdu ce juge et ce compagnon de mes études , je ne trouvai plus personne que je pusse consulter sur des points douteux, ou à qui je pusse franchement ouvrir mon cœur. Parlerai-je de sa politesse, de son urbanité, de l'agrément de son esprit et du sel de sa con-
(1) M. Cél. Port, Diction, histor, de Maine-et-Loire^ art. Mb- NAOE.
versation? Aussi, quand je pense au plaisir que j'ai goûté pendant plusieurs années dans sa société, plus le souvenir m'en est délicieux , plus la perte m'en est amère. Ce fut une sorte de consolation pour moi qu'il eût suivi mon exemple , en laissant , comme moi , sa bibliothèque à la maison professe des jésuites ; cependant , il avait paru d'abord ne pas approuver mon dessein. Au reste , si on excepte les livres du savant François Guyet, qui contiennent des notes marginales écrites de sa main , et que Ménage avait achetés à ses héritiers , la bibliothèque de Ménage était peu de chose (1). » Ce beau témoignage, et de la part d'un tel savant, a son prix. Des pédants de ce genre ne seraient vraiment pas trop désagréables ; on pourrait , sans courir trop de risques, en faire sa société : il y a plus mauvaise compagnie.
(1) Mémoires de Huet, trad. Ch. Nisard, p. 237.