‹ Les ennemis de notre santéChapitre 10 sur 37 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L’HYPOTENSION

L es irrégularités dé la tension artérielle sont décidément une question qui continue à passionner les humains. Passe encore pour les médecins qui sont susceptibles d’analyser les faits et d’en tirer des conclusions. Pour les patients, qui ne sauraient se livrer à des spéculations de cet ordre, c’est moins compréhensible. En réalité, ils marchent à tâtons dans ce domaine obscur et c’est justement, peut-être, ce manque de clarté qui les angoisse.

J’ai traité jadis 1 de l’hypertension et de la hantise qu’en éprouvaient beaucoup de nos contemporains. On eût dit que, dépassé certain chiffre, d’ailleurs variable et le plus souvent imparfait, révélé par les instruments que manie l’homme de l’art, on n’eût plus qu’à attendre, le dos courbé, dans une inquiétude sans trêve, le coup fatal qui ne pouvait tarder. Aujourd’hui, par un juste retour des choses d’icibas, c’est le maintien de cette tension sanguine au-dessous de cette moyenne imprécise qui sollicite à la fois l’attention des malades (?) et celle des médecins. A tel point qu’au congrès de médecine,

l. Y. L’École de la Santé, p. 7.

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tenu à Montpellier il y a deux ans, cette hypotension fut l’objet de rapports des plus savants et d’une discussion pleine d’intérêt. Il est curieux, en effet, qu’en ce moment on entende surtout parler de gens à pression basse, tout aussi inquiets, d’ailleurs, de cette insuffisance, que ceux qui siègent, si l’on peut dire, à l’autre bout de l’échelle graduée.

Il existe, entre les hypertendus et les hypotendus, la même querellb ou, si l’on préfère, la même jalousie qu’entre les gras et les maigres. « Quel heureux sort est le vôtre, disent les premiers aux seconds, de ne pas vivre avec, suspendue au-dessus de votre tête, la menace d’artères qui tendent à se rompre, des reins qui manquent à leur devoir ou d’un cœur dont l’on n’est pas assuré qu’il suffira à sa tâche. Vous n’êtes pas, comme nous, de ces pléthoriques essoufflés qui ont la sensation de se tenir perpétuellement en équilibre sur la corde raide et vous connaissez le calme et la tranquillité. » A ceci les hypotendus répliquent qu’il n’est pas beaucoup plus drôle de friser à tout instant l’évanouissement, de n’avoir aucune activité, d’être fatigué au moindre effort, et même sans effort, de vivre, pour ainsi dire, au ralenti, craignant toujours la syncope avec la terreur de ne pas la surmonter aisément.

Malgré le bien-fondé apparent de ces craintes instinctives, l’un et l’autre ont le grand tort de ne pas envisager la question comme il conviendrait qu’elle le fût. Si une menace existe, elle vient non pas du degré de pression du sang dans les artères, tel que le révèle l’instrument, mais de la signification de l’anomalie, quand elle existe, et surtout de sa cause. Encore n’en est-il ainsi que dans les cas marqués. Le plus souvent, on peut parfaitement vivre avec son mal, être condamné seulement à en

supporter les désagréments sans pour cela se croire en état de péril imminent et perpétuel.

Étant donné une hypotension marquée, ce qu’il convient de rechercher, c’est donc d’où elle vient. C’est à quoi bon nombre de cliniciens ont consacré, ces dernières années, des travaux importants. Peutêtre n’est-il pas inutile de voir ce qu’ils nous apprennent.

Toutefois, il convient, auparavant, de résumer, en quelques mots, les désagréments (pour répéter le mot que je viens d’écrire) qui caractérisent l’hypotension, du moins quand elle affecte une certaine intensité. L’abaissement de la pression révélé par l’instrumentation qui commence à être fort connue (un brassard, une pompe, un cadran où se meut une aiguille aux soubrèsauts un peu hermétiques) n’est qu’une preuve. Je ne donnerai pas de chiffres pour ne pas accroître encore les inquiétudes de ceux qui, sur la limite, ont déjà une pointe d’anxiété. J’en donnerai d’autant moins que, comme je le disais à propos du contraire, ce chiffre de moyenne est extrêmement variable suivant les individus, suivant les instruments utilisés, suivant, enfin, le moment de la journée où on les consulte.

Cette imprécision admise, nous nous trouvons en présence de sujets qui sont essentiellement des fatigués, des fatigués qui ne peuvent qu’avec de grandes difficultés vaincre, surmonter leur fatigue. Alors que l’hypertendu est souvent un exubérant dont l’activité ne connaît pas la lassitude, l’hypotendu a besoin d’un effort, parfois considérable, de volonté pour ne pas s’abandonner au far niente qui lui plairait par-dessus tout. Comme il demeurerait volontiers étendu au lieu de marcher, comme il a de

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la peine à ne pas demeurer tard au lit, comme il lui coûte de se livrer au labeur nécessaire !

Il a une excuse, d’ailleurs, c’est que, debout, il est assez peu à son aise. Il a des éblouissements à tout bout de champ, il éprouve souvent la sensation désagréable qu’il va se ti’ouver mal, et il n’est rien de pareil pour entraver la meilleure bonne volonté. Par ailleurs, il déteste le froid, a facilement les extrémités rouges‘ou violacées si le thermomètre est dans les basses régions. Et puis maux de tête fréquents, constipation se mettent de l’affaire. La plupart du temps, cet état si peu agréable n'est que transitoire, il apparaît par accès ; dans d’autres cas, très rares, il est permanent et l’on conçoit qu’il manque de charmes. Il présente aussi des variétés sur lesquelles on m’excusera de passer rapidement, pour ne pas embrouiller le problème.

Revenons à la grande inconnue de celui-ci, c’està-dire à la cause de cet état de malaise et de fatigue, cause que tant de travaux ont cherché à dégager. Qu’ils y soient entièrement parvenus, non, mais ils ont abouti à une intéressante discrimination et à une conception qui, malgré quelque insuffisance, peut satisfaire une curiosité intéressée.

Il faut d’abord, nous dit-elle, mettre à part les hypotensions aiguës, celles que l’on rencontre dans les affections chroniques du cœur, dans les grandes maladies infectieuses comme le choléra, la fièvre typhoïde, la diphtérie, etc., ou encore lorsque sont lésées certaines glandes, dites surrénales, dont nous aurons l’occasion de reparler plus loin.

Ces faits mis à part — et qui sont exceptionnels, — nettement morbides et sous la dépendance d’états pathologiques classés, disparaissant si ces maladies guérissent, il reste à parler (et c’est, le

point intéressant de notre sujet) de ce que l’on appelle l’hypotension essentielle, c’est-à-dire de celle qui constituerait à elle seule toute la maladie — en admettant que c’en soit une — celle qui n’apparaît liée à aucun trouble autre que fonctionnel.

M. Laubry, toujours si pénétrant dans ses analyses des troubles circulatoires, fait remarquer qu’en suivant les auteurs qui ont le plus attentivement étudié ces hypotensions pures, on a la sensation de parcourir des régions qui ne sont pas tout à fait inconnues. « On y retrouve, dit-il, la cohorte des demi-infirmes qui, sans lésions spéciales, vivent en marge des syndromes morbides nettement définis, prennent avec la mode médicale régnante des épithètes différentes. » Suivant les époques, on a parlé, à propos d’eux, de vapeurs, de spleen, de neurasthénie, de faiblesse nerveuse. Chaque siècle a ainsi ses « enfants », tous proches parents malgré des noms différents. Tout cela était jadis fort vague, tout cela s’est plus ou moins précisé ; nous sommes entrés dans la connaissance de ces anomalies plus loin que nos pères, mais nous n’en sommes pas encore, nous non plus, à la période de l’explication définitive.

On peut admettre — la clinique nous guidant tout autant que les recherches de laboratoire — qu’il s’agit, dans ces faits, d’une diminution de cette propriété bien difficile à définir des tissus vivants qui s’appelle le tonus ou plus simplement la tonicité. Le tonus, c’est, si l’on veut, cet état d’un muscle qui n’est ni contracté, ni relâché, mais perpétuellement prêt à la contraction et je dirais « en tension » si je ne craignais de créer une confusion avec cette tension sanguine dont j’étudie ici une des irré-

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gularités. Le tonus d’une artère, c’est, de même, cette sorte d’élasticité active qui en fait résister les parois aux influences du dedans comme à celles du dehors. Dans l’hypotension, le tonus des vaisseaux est affaibli; ils se laissent facilement dilater par le sang qu’ils renferment, et le contenant se faisant plus grand, tandis que,le contenu ne change pas de volume, la pression de celui-ci devient moins énergique.

Cette diminution du tonus n’est pas, chez ces sujets, limitée aux vaisseaux sanguins. Leur système nerveux offre à considérer une chute semblable de ce que, par une extension un peu audacieuse, j’appellerai aussi son tonus. Les muscles, surtout, voient souvent le leur tomber au-dessous du nécessaire. On observe fréquemment, en effet, chez eux, cette chute générale des viscères de l’abdomen dont j’ai dit quelques mots jadis. Ce sont là des personnes qui, lorsqu’elles sont couchées, ont la tension de tout le monde. Au moment où elles se lèvent, leur èstomac, leur intestin obéissent aux lois de la pesanteur, auxquelles ne s’oppose plus la résistance précaire des ligaments et des muscles et la tension sanguine suit ce mouvement de dégringolade. On connaît, dans le même ordre d’idées, dessujets qui, au lit, ont des pulsations en nombre normal, lesquelles augmentent soudain de fréquence lorsqu’ils se mettent debout.

Maintenant, pourquoi, chez ces hypotendus, le tonus vasculaire, voire musculaire ou nerveux, est-il inférieur à ce qu’il devrait être? Le phénomène est, selon toute probabilité, sous la dépendance des fameuses glandes à sécrétion interne que nous retrouvons, depuis que nous avons appris à les interroger, dans presque itous] les chapitres de la

pathologie. Peut-être sied-il de les englober toutes ou presque toutes dans l’accusation, d’incriminer leur insuffisance générale ; mais il en est une, parmi elles, qui semble la grande coupable, et c’est justement cette glande surrénale dont je parlais plus haut, glande de l’activité, glande de la tonicité, dont la déficience très accusée détermine ces hypotensions graves et rares dont j’ai fait état en débutant. A un moindre degré elle provoque seulement cette faiblesse générale qui est à la base des hypotensions infiniment moins sérieuses dont nous parlons pour l’instant.

Cet essai d’explication apparaîtrait comme satisfaisant si nous pouvions savoir pourquoi la glande surrénale est ainsi inférieure à sa fonction; mais ici nous demeurons, il le faut avouer, assez ignorants. 11 règne, dans ce système glandulaire endocrine, une telle complexité physiologique, il y a une telle intrication entre lui et le système nerveux sympathique qui règle les actes de notre vie végétative et inconsciente que les problèmes, dès que l’on pénètre dans ce domaine, se font, dans l’état actuel de nos connaissances, bien difficiles à résoudre. Lequel des deux, du système sympathique ou de la glande, est le premier coupable? Et si c’est cette dernière que nous devons accuser, est-elle seule à prendre toute la responsabilité ou la partage-t-elle, comme je l’insinuais plus haut, avec d’autres en raison de leur affinité ou de leur opposition réciproque? Je ne me hasarderai pas à jouer le rôle de guide dans ces terres insuffisamment explorées. J’aurais peur de ne pas apporter là cette clarté sans laquelle l’exposé de questions de ce genre me paraît un exercice inutile. Tenons-nous-en à ce fait que nous arrivons, en cette matière, à une théorie mixte

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dont les éléments demandent à être étudiés plus profondément.

Sans doute est-il plus intéressant de se demander si l’hypotension artérielle présente un danger par cela seul qu’elle existe. Or il semble bien que, abstraction faite, bien entendu, des cas où elle est symptomatique de lésions sérieuses d’appareils importants, il n’en soit rien. L’hypotendu ne risque pas davantage que le vaporeux, le neurasthénique ou le spleenique de jadis, et nous savons que parmi ces désespérés, ces affaiblis de la jeunesse, beaucoup sont arrivés sans heurt à un âge respectable. D’ailleurs il est bien certain, comme on l’a dit, qu’il existe plus d’hypotensions ignorées que d’hypertensions vraies. Cela nous démontre que l’on peut parfaitement vivre de façon satisfaisante avec une tension basse qui n'est reconnue comme telle qu’à l’occasion d’un examen complet.

Il est permis d'inférer de là que l’hypotension n’est pas à proprement parler une maladie, ni même un symptôme réellement inquiétant. Dans beaucoup de circonstances, elle pourrait être- considérée comme une manière d’être. Cette expression se légitime si l’on veut bien admettre que les moyennes, en biologie, ne signifient pas grand-chose et que le mot « normal » ne peut être considéré comme un critérium invariable hors duquel il n’y aurait pas de salut. Prenons un autre exemple, si l’on y consent, dans un ordre d’idées très voisin. Le pouls bat, chez la plupart des hommes, soixante-douze fois environ par minute. Or il est des sujets chez lesquels ce chiffre est notablement augmenté ou diminué sans qu’ils en ressentent un mal quelconque et sans que leur vie soit, comme on dit, mal

handicapée de ce fait. Me permettra-t-on de signaler à ce propos que Napoléon avait cinquante-trois pulsations à la minute, ce qui ne l’a pas empêché de suivre une carrière que l’on s’accorde généralement à considérer comme assez intéressante.

Ce que nous constatons dans ce chapitre de la circulation, nous pouvons le transporter dans d’autres. Nous ne sommes pas tous bâtis sur un patron immuable auquel seuls des accidents pathologiques apporteraient de sérieuses modifications. Notre personnalité est à nous et à nous seuls. Nos glandes, notamment, sécrètent plus ou moins sans qu’il y ait lieu de considérer que nous sommes en dehors de la norme, qui serait, d’ailleurs, bien difficile à établir. Il y a entre nos voisins et nous des différences en plus ou en moins qui font justement notre personnalité, tant morale, peut être, que physique, mais qui n’ont, en ce qui concerne notre vie, qu’une influence assez médiocre parce que tous nos organes ont fini par s’adapter les uns aux autres et par fonctionner ainsi en ordre parfait — ou à peu près. Chacun de ces éléments qui conditionnent la santé chez l’un de nous causerait peut-être des désordres chez les autres si l’on pouvait faire des échanges de ce genre.

Pour en revenir à notre sujet, ce qui importe chez une personne donnée, c’est beaucoup moins le chiffre de sa tension que la régularité de celle-ci et le fait qu’elle garde ou ne garde pas l’équilibre qui fait la vie saine. S’il y a des hauts et des bas, il peut y avoir risque. Si l’on demeure bas ou haut, sans se laisser influencer par les heurts de l’existence, le risque disparaît.

Ne faisons pas la part de l’optimisme trop grande. Il est évident que ces hypotendus, ou du moins

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quelques-uns d’entre eux, sont des individus qui sont exposés à des inconvénients, dont je n’ai pas celé l’existence; mais il est certain aussi que ces accidents sont rares et, la plupart du temps, sans importance. Aussi ne faut-il pas se considérer comme un malade ou comme un fragile parce que l’on a un chiffre de tension qui paraît plus bas qu’il ne serait utile. Ce qui est le plus prudent, en cette matière, c’est juslement d’ignorer quel est ce chiffre tensionnel. Le savoir, c’est l’affaire du médecin, non du client. Celui-ci, en l’apprenant, ne court qu’un danger qui est d’en méconnaître la valeur et de se considérer comme en péril alors qu’il n’est nullement menacé.

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