‹ Les ennemis de notre santéChapitre 9 sur 37 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA P'OLIOMYÉLITE

a philosophie que l’expérience se charge d’in¬

culquer aux hommes, quoi qu’ils en aient, leur

permet d’accueillir au moins avec résignation les maux qui les frappent et qui semblent la rançon de cette chose étrange qu’est la vie. Mais cette résignation cesse et fait place à un sentiment, un peu vain, d’ailleurs, de révolte quand la maladie s’en prend à l’enfant, être d’innocence et de grâce qui pâtira assez tôt du heurt des choses ét à qui l’on souhaiterait que fussent épargnées, jusqu’à l’âge oü la souffrance est mieux comprise, toute douleur et toute disgrâce.

C’est à ce titre qu’il faut faire figurer parmi les catastrophes « redoutées des mères à genoux » cette poliomyélite qui a sévi si cruellement, il y a peu de temps, dans le département du Bas- Rhin et quelque peu dans les régions voisines. Ce n’est pas, à vrai dire, une tueuse d’enfants, et à l’accoutumée ceux-ci guérissent de ses atteintes, mais elle les afflige pour longtemps, parfois pour toujours, de difformités et de tares qui rendent la vie infiniment pénible à ces petits, pour qui elle ne deyrait être que joie et sou-

rires (1). Elle a, en effet, un autre nom, évocateur de déformation et d’impuissance, celui de « paralysie infantile ».

Cette double étiquette résume de façon parfaite l’évolution de cette redoutable affection. Elle montre que le drame primitif se joue dans la moelle, ce grand cordon nerveux logé dans l’épaisseur de la colonne vertébrale. Cette longue tige à peu près cylindrique se compose de deux parties : l’une, centrale, se montre, à la coupe, de couleur grise et est enveloppée par l’autre, laquelle est blanche et entoure la première comme une gaine. L’atteinte infectieuse se fait au niveau de la substance grise ( polios , en grec, veut dire gris), et tout particulièrement dans la zone où réside la fonction motrice. Le résultat logique de la lésion est donc justement l’impuissance ultérieure du système moteur, autrement dit la paralysie. Celle-ci sera plus ou moins étendue, suivant que la zone de substance grise intéressée sera plus ou moins localisée en hauteur le long du grand cordon médullaire.

Avant donc que cette paralysie ne se manifeste, il y a eu une première phase, phase d’infection aiguë, qui se signale seulement par des phénomènes d’ordre banal et sans signification spéciale : l’enfant est pris de fièvre, souffre de maux de tête, de vomissements, parfois de la gorge. Rien, dans ce tableau, n’est caractéristique. C’est ce que l’on observe au début des fièvres éruptives, de l’embarras gastrique, de la grippe, et c’est à l’une de ces maladies que, tout naturellement, l’on songe si quelque épidémie

1. La poliomyélite est, en effet, d’une façon générale, une maladie de l’enfance. Si elle frappe, cependant, quelquefois, les adolescents et même les adultes, le fait peut être considéré

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n’est pas signalée aux environs. La vérité, toutefois, peut être soupçonnée chez quelques petits malades qui présentent des signes révélateurs de méningite, sur lesquels je ne saurais insister, et dont on constate que les réflexes sont abolis, symptômes qui aiguillent l’attention du côté du système nerveux. Encore faut-il, pour aboutir au diagnostic exact, pouvoir éliminer les diverses méningites qui s’annonceraient de‘façon identique. C’est l’affaire du laboratoire. Toujours est-il qu’on ne saurait être surpris si le difficile problème demeure souvent, en ces premiers jours, irrésolu jusqu’au moment où, la fièvre étant tombée, les paralysies se dévoilent. Pour compliquer les choses, il est des cas où cette première phase, dans laquelle on n’observe que des phénomènes infectieux, fait défaut ou, étant très légère, passe inaperçue des parents eux-mêmes. L’enfant, au matin, se réveille paralysé sans que rien l’ait pu taire pressentir. La suite des faits demeure la même.

Cette paralysie, qui domine maintenant la scène, atteint, pour ainsi dire, d’emblée son maximum. On la verra plus tard rétrocéder, abandonner une partie du champ qu’elle a envahi, jamais l’accroître. Parfois, mais par bonheur très rarement, elle a pris le corps entier, laissant l’enfant immobile, flasque, incapable d’un mouvement quelconque. Le plus ordinairement, elle s’en prend aux membres, frappant d’impuissance soit les quatre simultanément, soit deux, soit un, voire même une partie de l’un d’eux. Toutes les variétés sont possibles, toutes ont été vues.

Ce tableau dramatique, lentement, en quelques jours ou en quelques semaines, verra sa rigueur s’atténuer. Progressivement quelques groupes de

muscles se libéreront de l’emprise, qui en guériront ensuite totalement. Les autres, hélas 1 demeureront impuissants. La paralysie définitive (sauf traitement, bien entendu) est constituée.

Mais ce n’est pas tout. Des muscles qubne fonctionnent pas, qui ne peuvent pas se contracter et se détendre, sont condamnés à s’atrophier. Après la phase d’infection, puis celle de paralysie, voici la phase des déformations. Celles-ci s’expliqueraient déjà par la seule diminution — si considérable parfois — des masses musculaires atteintes. Mais, à côté de celles-ci, continuent à agir, sans contrepartie, les masses saines. Débarrassées de la contrainte qui limitait leur action, elles en abusent, tirent un peu à hue et à dia, impriment aux membres des attitudes, des positions anormales. Joignez à cela que les ligaments articulaires se rétractent volontiers s’ils restent obligatoirement au repos, que les os eux-mêmes sont gênés dans leur développement à l’Age où il leur faut croître, et vous comprendrez quelles difformités peuvent être le lot des pauvres petites victimes de ce mal détestable. Membres amincis, déformés, impotents, trop courts, pieds bots et mains botes, hanches luxées, colonne vertébrale déviée; je suis obligé de me répéter : tout est possible, tout a été vu. A côté de quelques privilégiés, si l’on ose dire, qui ne sont diminués que dans une région limitée de leur appareil locomoteur, on peut voir de pauvres êtres incapables de se tenir debout, de rester même assis dans leur lit. La seule consolation est que, d’une façon commune, tout s’est passé sans souffrances réelles, qu’aucune douleur (physique, du moins) n’est à craindre pour l’avenir. C’est en silence que l’agent infectieux a perpétré son mauvais coup.

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Occupons-nous donc, maintenant, du microbe ou, pour parler plus exactement, on va voir pourquoi, du virus.

Il n’y a pas bien longtemps que nous avons appris à connaître la « spécificité » de la poliomyélite, autrement dit qu’elle est due à un unique agent infectieux, toujours le même. En premier lieu, comme on voit parfois des cas très anodins où la paralysie ne suit paé la fièvre, où celle-ci n’est qu’un feu de paille, on n’aurait jamais songé à donner un nom à cette brève flambée : embarras gastrique, disais-je, ou tout autre chose de banal. D’autre part, en considérant cette phase de début si peu significative, on pensa que n’importe quel microbe (celui de la grippe encore, au besoin, car il a, si je peux dire, bon dos, ou celui d’une quelconque méningite) pouvait entraîner cet enchaînement : poussée fébrile, — paralysie. Mais, comme cette conception n’était guère satisfaisante, on continua à chercher. On comprit qu’il y avait à l’origine un malfaiteur unique le jour où une épidémie sévère éclata aux pays Scandinaves, où d’autres suivirent un peu partout. Du moment qu’il y avait épidémie, il y avait un responsable; il ne restait plus qu’à le découvrir. Disons tout de suite que l’on n’y est pas parvenu. Malgré leur complication impressionnante, combien sont encore insuffisants nos moyens d’investigation! Ce microbe-là, comme bien d’autres, est si petit que les microscopes les plus perfectionnés ne sont pas capables de nous le faire voir, si ténu qu’il traverse les filtres de terre les plus serrés. C’est encore un de ces « virus filtrants » qui sont pour nous rendre modestes. Ajoutons qu’il est « neurotrope », puisqu’il s’en prend si volontiers au système nerveux. Voilà un

signalement dont ne se contenterait aucun service d’identité judiciaire.

Il pourrait, par contre, — et c’est ce qu’ont fait les microbiologistes, — demander la certitude à une autre méthode, celle de l’inoculation. En injectant à un animal une émulsion de moelle infectée, il est possible de reproduire chez lui la maladie avec ses paralysies caractéristiques. Le criminel signe son forfait en récidivant. Seulement, rares sont les animaux qui mettent leur point d’honneur à ressembler à l’homme sur ce chapitre. Il n’y a guère que les singes qui y consentent, sans doute pour affirmer une fois de plus leur cousinage. Toujours est-il que c’est sur des hamadryas que M. Levaditi a réussi, pour la première fois, ce transfert. Néanmoins il ne faut pas, à cet égard, laisser de côté le cheval; nous allons voir l’importance de ce détail.

Contre un agent infectieux donné, la discipline pastorienne indique de chercher le remède dans un sérum. Je ne veux pas revenir une fois de plus sur ce principe qu’en injectant le microbe d’une maladie à un animal qui y soit sensible, on fait de son sérum un remède contre ce microbe même. En général, c’est le cheval que l’on hausse ainsi au rang de fabricant de contrepoison. La raison en est simple, c’est qu’il a une grosse masse de sang où l’on peut puiser sans trop de discrétion. Et quand une épidémie un peu importante sévit, je vous prie de croire qu’il faut en préparer des ampoules de sérum! Sachez qu’à Strasbourg, l’Institut Pasteur, fin juillet, a expédié en quelques jours neuf litres de sérum de cheval. A quelques centimètres cubes par ampoule, c’est un bel approvisionnement.

Le sérum de cheval, donc, employé à temps,

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limite notablement le mal ou, pour le moins, l’empêche de s’étendre, de gagner de nouveaux groupes musculaires, de s’aggraver. Le sérum de singe, tel que celui que prépare, à l’Institut Pasteur, M. Pettit, fait, sans doute, aussi bien, mais on conçoit qu’il soit rare : on n’a pas facilement des hamadryas ou des chimpanzés à sa disposition.

Il existe encore un autre sérum qui a rendu et rendra de grands services, c’est celui d’homme. Je m’explique : il s’agit du sérum d’anciens malades. L’enfant atteint de poliomyélite fabrique, par cela même, dans son sang, les contrepoisons qui naissent chez l’animal à qui l’on a joué le mauvais tour de lui inoculer la même maladie. Ce qui est mieux, c’est qu’il conserve en lui ces antidotes pendant de . longues années. Trouver un ancien poliomyélitique qui consente à donner quelques centimètres cubes de son sang pour sauver un de ses frères de misère, dans un grand centre, ce n’est pas un tour de force. Il suffit de demander. Entre les mains de plusieurs médecins d’enfants, ce sérum d’ancien malade a donné d’excellents résultats.

Mais si l’on n’a pu se procurer du sérum, si celuici est arrivé trop tard, si l’effet attendu ne s’est pas produit, il reste à soigner les paralysies. Affaire de longue haleine où il faut de la patience, de la persévérance, et même de l’affection, car la besogne est lente et pénible. Il faut rééduquer les masses musculaires frappées, rétablir les fonctions abolies, ^réapprendre leur devoir aux appareils inactifs. L’électricité, le massage, les bains chauds y sont d’un grand secours et surtout certaine gymnastique bien réglée, bien calculée, progressive, qui n’est efficacement mise en œuvre que sous une surveillance très compétente. Ce que l’on obtient quand

toutes ces conditions sont réunies, demandez-le au centre de Saint-Fargeau, admirable fondation due à Mlle Poidatz, colonie familiale d’où sortent ingambes, actifs, normaux, des enfants dont l’état, à leur arrivée, était lamentable. « Beaucoup de soins, beaucoup d’amour » peuvent guérir la paralysie infantile, disait jadis le regretté docteur Helme. C’est la devise de Saint-Fargeau; ce doit être celle de qui veut, lui aussi, rendre à la vie les infortunées petites victimes de la poliomyélite.

Il ne faut pas, toutefois, se dissimuler qu’il est des cas rebelles, des paralysies qui résistent à tous les efforts, ceux-ci fussent-ils poursuivis pendant des années. L’orthopédie est alors l’unique recours. Elle seule, avec ses appareils, ses rectifications chirurgicales, ses transplantations, ses greffes même, peut rendre à ces infirmes une vie tolérable. Il y a aussi quelques terminaisons fatales, dues à l’extension des lésions de la moelle jusqu’au bulbe, centre vital par excellence. Certaines épidémies sont plus meurtrières que d’autres sans que nous en sachions clairement la raison.

Devant cette rançon, à ses divers degrés, de l’activité infectieuse, le devoir est tout tfacé : il ne faut pas seulement songer à guérir, mais aussi à préserver.

Comment la poliomyélite se transmet-elle d’enfant malade à enfant sain? De la même façon que tant d’autres maladies infectieuses, par la salive, la toux, l’éternuement. Le pharynx et les fosses nasales constituent, à bien y regarder, un véritable réservoir de microbes. On le voit dans la rougeole, dans la scarlatine, dans la méningite cérébro-spinale, dans la grippe. C’est la région dangereuse, celle qui reçoit les virus, les conserve, les répand; c’est la première

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étape de beaucoup d’infections, c’est celle qu’il convient de craindre. Ici interviennent non seulement les malades en évolution, mais les fameux « porteurs de germes », sujets guéris qui hébergent éncore en eux des microbes nuisibles pour les autres, enfants atteints jadis de formes si légères que le diagnostic n’a pas été poussé à fond et qu’on ne se méfie pas d’eux. La lutte, dans ces conditions, n’est pas aisée. Il y faut de la décision, de l’énergie. Quand nous voyons, pour quelques cas, les malades isolés avec toute la rigueur possible, les écoles fermées, les réunions décommandées, lès voyages de groupes enfantins interdits, nous avons tendance à penser que la manière est un peu rude. Qui sait cependant dans quelles proportions une de ces réunions où figureraient quelques innocents porteurs de germes accroîtrait l’importance de l’épidémie? La préservation des enfants sains contre un mal aussi redoutable mérite bien quelques sacrifices de ce genre. En Amérique, où l’on ne badine pas avec l’hygiène préventive, il a fallu des mesures draconiennes pour enrayer des épidémies qui s’avéraient terribles, puisqu’on y additionnait les cas par milliers. Mieux vaut être rigoureux dès le début. On songera à se récrier plus tard, quand le danger aura disparu.

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