Voir La Médecine du Temps présent, p
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liquide chargé d’en débarrasser l’organisme ne saurait en charrier autant suivant les modes habituels. Il en dépose donc une partie dans le rein qui, peu habitué à ce genre d’encombrement, s’efforce de s’en défaire et, assez fréquemment, marque cet effort par la colique néphrétique que ressent son propriétaire, cette colique que ne regrettait pas Montaigne, puisqu’elle l’avait, disait-il, « deschargé d’aultres accident». Quand le rein réussit dans sa tentative, la pierre tombe dans la vessie et, là, elle continue, si elle n’est pas rejetée tout de suite, à s’accroître par couches concentriques et déposées peu à peu.
Quant aux calculs qui se forment directement dans le réservoir vésical, ils sont généralement composés de phosphates. Ces sels, comme les précédents, devraient demeurer dissous dans l’urine. Cependant, il faut que celle-ci, pour se comporter normalement, possède un certain degré d’acidité. Or, que faut-il pour que celui-ci baisse? Simplement que l’infection se mette de la partie, ce qui survient surtout quand les urines demeurent stagnantes, les ferments qui s’y développent alors devenant la cause de modifications chimiques importantes qui alcalinisent le milieu. Aussi voit-on surtout ce genre de calculs chez les gens âgés dont une prostate trop volumineuse, par exemple, gêne l’exonération naturelle.
A vrai dire, ces explications demeurent quelque peu insuffisantes sur certains points. Il faudrait faire entrer dans la succession de ces phénomènes d’autres éléments, ne serait-ce que pour faire comprendre pourquoi ces substances chimiques, une fois déposées, ne restent pas à l’état pulvérulent et s’agglomèrent, au contraire, en masses plus ou
moins importantes. L’agent de cette transformation est, peut-on admettre, de nature organique et c’est autour de noyaux de „ cet ordre que la pierre se forme, comme on en voit parfois naître autour d’un corps étranger retenu dans la vessie. Ces substances organiques sont empruntées aux parois mêmes des différents segments de l’appareil urinaire, dont la muqueuse est enflammée et lésée par ces substances cristallines, lesquelles n’ont rien de ce qu’il faut pour passer inaperçues de ce revêtement délicat. Ainsi voit-on qu’il faut un noyau pour donner naissance à une perle. Malheureusement, ici, la perle est remplacée par un vulgaire caillou.
Ce n’est pas impunément, on s’en doute, que l'on recèle ainsi des pierres dans un réservoir fort sensible, revêtu, lui aussi, d’une muqueuse impressionnable, prête à réagir contre cet habitant anormal. Le calculeux est donc un homme qui souffre, et cela pour plusieurs raisons, cette souffrance étant conditionnée, d’autre part, dans son degré, par le nombre et la grosseur des pierres, par le plus ou moins de tolérance du réservoir, sans compter le coefficient personnel de sensibilité.
L’organe réagit donc et de diverses manières. Sur ce corps étranger qui l’irrite, il se contracte d’abord avec une intensité qui se traduit par une sollicitation anormalement fréquente à expulser son contenu. Ceci est déjà fort désagréable. Cependant, quand l’homme a obéi à cette sorte de mise en demeure, les douleurs apparaissent, déterminées par le contact direct de la pierre avec les parois du réservoir et notamment avec les abords de l’orifice de sortie, plus susceptible encore que le reste. Il est d’ailleurs digne de remarque que ce n’est pas en
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ce lieu que le malade situe sa souffrance, mais assez loin de là, quoique toujours dans la même région du corps. Troisième signe cardinal, l’hémorragie, due, elle aussi, au contact trop brutal d’un corps insuffisamment poli avec une muqueuse qui se laisse aisément déchirer. Tout cela, au fond, est en grande partie mécanique, ce qui nous fait percevoir pourquoi c’est à la suite de fatigues, de voyages (en automobile commê par d’autres moyens), de station debout prolongée, que ces symptômes se déclenchent ( « s'il luy vient mal, à sa coulpe », dit encore Montaigne), et comment, vice versa, le repos au lit les rend moins fréquents et moins pénibles.
Devant ce tableau, le chirurgien ne se fait guère d’illusions. Il convient néanmoins qu’il se rende, de la situation, un compte exact. On ne s’étonnera donc pas de le voir s’armer d’un instrument explorateur (à propos duquel il serait équitable de prononcer une fois de plus le nom de Guyon) qui, par de subtiles sensations tactiles, et même sonores, permet à l’homme de l’art de savoir non seulement qu’il a affaire à des concrétions de ce genre, mais aussi de connaître leur nombre, leur grosseur et l’endroit où elles résident. Évidemment, il serait logique que leur poids les fît séjourner dans le point le plus déclive de l’organe, mais la conformation intérieure de celui-ci fait qu’elles peuvent être retenues en d’autres lieux, enchâssées dans les replis d’une membrane enflammée par cette présence hostile.
C’est donc au chirurgien que notre fabricant de cailloux sera obligé de s’adresser pour être délivré de son mal. Dans l’antiquité déjà il n’en était pas autrement et il y eut, à travers les siècles, une quantité incroyable de spécialistes empiriques qui se
chargèrent de cette besogne. C’étaient des irréguliers parce que les règlements des chirurgiens leur interdisaient jadis de procéder à cette extraction. De cette défense il est déjà question dans ce « serment d’Hippocrate » que prêtent encore, au jour de leur thèse, les jeunes docteurs de la faculté de Montpellier, mais, en supprimant, si je ne m’abuse, ce passage qui ne répond plus à la réalité. De ces empiriques, l’histoire nous a conservé quelques noms qui brillèrent d’un vif éclat. Aujourd’hui encore, il est impossible de traiter cette question sans que reviennent à la mémoire ceux des Calot, de Jacques de Beaulieu et de frère Côme, qui « taillèrent » la cour, la ville et les pauvres gens.
Tailler, cela voulait dire aller à la recherche de la pierre en coupant successivement tout ce qui en séparait l’opérateur. C’est, en effet, par le périnée que passaient les instruments, suivant des voies et des techniques assez variables, sur lesquelles je ne saurais m’appesantir, mais qui avaient reçu des appellations diverses. On parlait, on parle encore de petit et de grand appareil, de taille latérale, etc. Tout cela est de l’histoire ancienne.
On taillait aussi par une méthode tout autre qui s’appelait le haut appareil et qui consistait à passer, cette fois, par le bas-ventre, au point même où l’on sait rencontrer promptement la vessie. Il faut retenir le nom de Pierre Franco, qui pratiquait au seizième siècle, comme celui de l’initiateur en cette matière. Aujourd’hui encore, lorsqu’on est obligé de tailler, ce qui arrive, de temps en temps, c’est à ce haut appareil que l’on a recours. Mais les temps sont changés : nous savons apporter, dans ces interventions, l’asepsie qui permet les audaces et l’anesthésie qui les excuse. Il n’en était pas ainsi au temps des
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lithotomistes et le bilan de leurs opérations se soldait, trop souvent, par la disparition de l’opéré.
Aussi avait-on tenté de leur échapper. Pour éviter à la fois les tortures que leur ménageait la taille à une époque où l’insensibilisation des patients était considérée comme une chimère et les catastrophes qui, si fréquemment, en étaient la sanction, les malheureux calculeux, après avoir invoqué l’intercession de sainte Barbe, qjii soulagea l’évêque de Léon, et de saint Benoît, qui guérit l’empereur Henri II, auraient accepté tout ce qu’on pouvait leur offrir. On leur offrit surtout des lithontriptiques, c’est-à-dire des remèdes qui avaient, prétendait-on, la merveilleuse, propriété de dissoudre la pierre dans la "vessie. Les livres de jadis et jusqu’aux plus sérieux, j’allais dire aux plus officiels, font mention d’une impressionnante quantité de drogues susceptibles de posséder cette vertu. La liste en formerait un volume où l’on trouverait les choses les plus invraisemblables. Ne parlons pas des amulettes que l’on portait au cou ou au bras. Dans le reste, nous trouverons des masses de plantes, qui vont des graines de melon et de l’oignon blanc au persil, à l’alkékengé et au saxifrage, dont le nom seul inspire la confiance ; puis des pierres et des fossiles, bélemnites et spiculés d’oursin; des ingrédients bizarres comme le sang de bouc ou de lièvre et l’huile de scorpion ; des insectes comme la cicindèle ; bref, des centaines de produits naturels n’ayant d’ailleurs d’autre rapport entre eux que cette merveilleuse puissance. A côté d’eux devaient fleurir en quantité extraordinaire des spécialités dont la composition était jalousement gardée secrète ou divulguée en termes hermétiques, depuis l’alkaest de Van Helmont jusqu’au spécifique d’Héroguelle, en passant
par l’élixir de Belosi, celui de Chiltick et l’eau de Mlle Stephens. Les malades achetaient, achetaient toujours et firent ainsi pendant des siècles. A l’aurore de la Révolution, il ne restait plus rien de cette pharmacopée aussi abondante que fallacieuse. Ceux qui avaient espéré en elle avaient dû, en fin de compte, passer par les fourches caudines des chirurgiens. A l'heure actuelle, je ne sais s’il reste quelque part une eau merveilleuse dont on attend encore le miracle. Ce qui est certain, c’est que, jusqu’à nouvel ordre, c’est à l’opération chirurgicale seule qu’est dévolue la mission de soulager ces malades et de les guérir.
Enfin, la lithotritie vint, en effet, changer du tout au tout la face des choses et apporter la sécurité qui, jusque-là, avait cruellement fait défaut. Ipi, plus d’ouverture à la peau du malheureux calculeux, plus de cheminement, lame en main, à travers ses chairs. L’instrument passe par les voies naturelles, va saisir la pierre entre ses mors robustes de cassenoix ingénieusement compliqué et sur place la réduit en poussière. Après quoi un aspirateur fait le nettoyage par le vide et rejette au dehors ces débris, preuve de la victoire, et cela sous l’action bienfaisante du chloroforme, qui permet au patient d’ignorer la souffrance. Ce fut là une conquête magistrale de la chirurgie moderne et il faut couronner dé lauriers le front de celui qui l’inventa. Évidemment, c’est une tâche malaisée et par-dessus tout délicate. Nous pouvons nous fier aux -spécialistes d’aujourd’hui pour la mener à bien et ils s’en acquittent, tous les jours, à merveille. Je ne sais s’il en est qui rivalisent sur ce point avec Guyon de rapidité et d’aisance, mais tous, on peut le dire, ont profité de ses leçons et de son admirable exemple.