CHAPITRE VIII
LE ZONA
ne maladie de la peau? Non, monsieur, une maladie infectieuse.
'-J . Évidemment, au premier abord, c’est à la catégorie des « dermatoses » que l’on pense pour y faire entrer l’affection dont je parlerai. Une rougeur, précédée par une sensation de brûlure parfois intense, puis une éruption plus ou moins marquée de petites vésicules qui ne tardent pas à se flétrir et à disparaître, l’ensemble durant plu s ou moins longtemps, dix à quinze jours en général, tel est le principal. Les traitements les plus divers se montrent à peu près dépourvus d’efficacité réelle; ils ne possèdent qu’une vertu, appréciable, du reste, c’est, quand ils sont bien choisis et surtout anodins, d’atténuer les souffrances. Donc, grande ressemblance avec une affection cutanée.
Oui, mais quelles différences ! Rappelez-vous les jours qui ont précédé la venue de cette éruption, si vous en connaissez les atteintes. Vous ne vous sentiez pas bien, vous aviez perdu l’appétit, votre langue était blanche et vous éprouviez quelque chose comme un mouvement fébrile. Encore étiez-vous parmi les privilégiés qui, d’ailleurs, cette fois, sont
le plus grand nombre. Il est des sujets moins heureux qui sont véritablement fiévreux, chez qui le thermomètre monte à 39°, sinon plus haut, qui ressentent des maux de tête, de la courbature, des phénomènes gastriques non négligeables. Voici un début qui rappelle celui de toutes les infections, ou à peu près.
Joignez à cela qu'il y . a des épidémies de ce mal ou au moins quelque chose qui se rapproche singulièrement d’une épidémie, c’est-à-dire l’apparition de plusieurs cas à la même époque et dans un même milieu. Si je suis bien renseigné, il en était ainsi il y a peu de mois ; il est de notoriété, parmi les médecins, qu’ « un zona n’entre jamais seul à l’hôpital ». Il y a d’évidentes contagions, bien qu’elles soient parfois difficiles à déceler et, depuis Trousseau, les cliniciens en ont signalé des exemples qui sont classiques. Il y a enfin que ces épidémies se montrent surtout à certaines époques de l’année, notamment au printemps, ce qu’elles ont de commun avec celles de la rougeole et de quelques autres maladies—éruptives. Enfin, très gros point. : une atteinte de zona préserve pour longtemps de cette maladie. Autrement dit, celle-ci est immunisante. Du coup nous voici en pleine pathologie infectieuse.
Ce n’est là, au demeurant, que l’un des problèmes que nous pose le zona. Avant d’en venir aux autres dont l’exposé, je ne le cache pas, sera assez aride, décrivons l’affection telle qu’elle se présente la plupart du temps.
Les signes auxquels on la reconnaît offrent une première particularité, de toute importance, qui est de ne pas apparaître n’importe où, mais exclusivement sur le trajet de quelque nerf plus ou moins gros que le patient, bien entendu, ignore, mais dont
LE ZONA.
le médecin apprécie l’image à peu près fidèle dessinée sur la peau par les manifestations sensibles, puis visibles, que je vais énumérer.
La douleur, je l’ai dit, est la première en date. Elle est presque toujours comparée, par qui la ressent, à une cuisson, une brûlure. Généralement supportable, elle affecte parfois une intensité telle que l’on a cru pouvoir retrouver dans le zona le «feu de Saint-Antoine » des vieux auteurs. La chose est assez douteuse et l’on verra plus loin combien il est plus logique de voir dans ce « feu sacré » l’équivalent d’une intoxication par le seigle ergoté.
Cette douleur précède de peu l’éruption. On a fait remarquer combien il existe peu de rapport entre l’intensité de celle-ci et celle des souffrances. On note, par exemple, que chez l’enfant la douleur est minime et l’éruption volontiers très marquée. Pour le vieillard, c’est exactement le contraire : on voit fréquemment chez lui cette souffrance survivre à l’éruption elle-même qui, pour beaucoup d’autres, en marque la fin.
C’est quelques heures ou quelques jours après le début de la phase douloureuse que surgissent les symptômes cutanés. Ce que l’on aperçoit en premier lieu, ce sont des plaques rouges, plus ou moins saillantes, séparées, lorsque (la chose n’est pas rare) elles sont multiples, par des zones où la peau demeure normale. Ces plaques sont localisées, à peu de chose près, sur les points qui étaient le siège de la cuisson et qui reproduisent, nous l’avons vu, le trajet d’un filet nerveux. En réalité, il n’en est pas toujours ainsi, notamment, dans le zona intercostal, qui est le plus fréquent de tous l . Tandis que les
1. C’est lui qui a fait donner à la maladie son nom de zona, qui veut dire ceinture. Mais la ceinture n’est jamais complète :
nerfs intercostaux ont la direction oblique des côtes, celle des plaques rouges est horizontale, perpendiculaire à l’axe de la poitrine. On a donné, de ce fait, des explications trop savantes pour que je m’y engage et qui font intervenir l’âge embryonnaire de l’être humain. Souffrez que je ne remonte pas jusqu’à ce déluge.
Après les rougeurs, les vésicules. Celles-ci ne « sortent » pas toutes à la fois. Comme pour faire durer le plaisir, elles se manifestent par poussées successives, qui durent quelques jours, les premières étant déjà desséchées quand fleurissent les suivantes. Ce sont de petites bulles très, minimes, de la grosseur d’une tête d’épingle, serrées souvent les unes contre les autres, si serrées même qu’il arrive que plusieurs d’entre elles s’unissent pour en former une seule, qui prendra alors des dimensions très grandes. Dans chaque vésicule, il y a un liquide d’abord limpide, puis trouble parla suite. Il est très exceptionnel que la vésicule se transforme en pustule, car le zona ne s’infecte que si l’on porte sur l’éruption des doigts peu soignés.
A la phase des vésicules succède directement celle des croûtelles qui tombent spontanément, d’habitude avec une certaine lenteur, laissant fréquemment des cicatrices blanchâtres. Puis tout est terminé, sauf, ainsi que je l’ai dit, pour certains infortunés qui continuent à souffrir là où il n’y a plus rien de visible. Mais ce n’est que pour peu de temps.
Inutile de dire qu’à ce tableau, la nature, moins simpliste que nous, peut apporter des variantes de toute sorte. La plus curieuse peut-être est celle qui
le zona n’atteint qu’une des moitiés du corps et ne dépasse la ligne médiane, ni en avant, ni èn arrière.
LE ZONA.
consiste dans l’absence d’éruption. On juge combien il est alors embarrassant de savoir à quoi l’on a affaire. Il est cependant exceptionnel que, plus ou moins tardivement, une ou deux vésicules isolées ne viennent pas signer la maladie. De môme est-il indispensable de signaler, si rares soient-elles, quelques complications, troubles de la sensibilité, troubles du mouvement et même paralysies, œdèmes, etc. N® chargeons pas un tableau qui offre, en général, un remarquable caractère d’unité.
Toutefois, il serait impardonnable de passer sous silence les allures plus sérieuses que prend le zona quand il affecte surtout les nerfs de la tête et de la face. Le zona ophtalmique, par exemple, siège au front et dans les environs de l’orbite; il revêt une gravité un peu plus grande, d’abord par les souffrances qu’il provoque et qui ont le caractère d’une migraine sévère et durable, puis par les complications qu’il est susceptible de déterminer du côté de l’appareil visuel lui-même. A sa suite, on peut voir des paralysies des muscles qui animent le globe de l’œil, de la conjonctivite, ou même des lésions de la cornée. De même rencontre-t-on de temps en temps des zonas de l'oreille, accompagnés parfois de paralysie faciale. On pourrait ainsi décrire beaucoup d’autres variétés dont quelques-unes très curieuses par leur siège. Ces quelques . exemples suffiront pour montrer que, dans des circonstances heureusement rares, le zona peut renoncer à son habituelle bénignité.
Deux mots, si Ton y consent, sur le traitement, je devrais dire sur l’absence de traitement. J’ai indiqué plus haut que moins on s’occupe du zona, mieux on le soigne. Poudrages sans prétention avec des produits inertes; application, si les douleurs
sont très vives, de compresses d’acide picrique analogues à celle que l’on place sur les brûlures, c’est à peu près tout ce que l’on peut faire. Je m’abstiens, naturellement, de parler de la façon de soigner soit les cas particulièrement sévères, soit ceux qui s’aggravent de complications. Il s’agit là de choses plus sérieuses où la compétence et les avis du médecin sont indispensables.
Et maintenant revenons à ces problèmes que, disais-je, soulève le zona. Rappelons-nous, une fois de plus, que sa principale caractéristique est la distribution qu’il affecte sur le trajet des nerfs. Les premiers qui ont fait ces constatations ont évidemment pensé qu’ils étaient en présence de lésions de ces nerfs eux-mêmes, lésions signées, justement, par ces manifestations cutanées. Mais cette théorie laissait inexpliquées beaucoup de particularités observées fréquemment : la diffusion, par exemple, des signes douloureux en des régions relativement éloignées du foyer éruptif, la multiplication pas très rare de tels foyers le long de plusieurs nerfs ayant un point de départ commun. On songea alors qu’il serait plus logique de situer les.lésions au niveau de ce point de départ, dont la connaissance nécessite un court rappel anatomique.
Les troncs nerveux qui assument la tâche de distribuer 1’ « influx » à la poitrine, au dos, au ventre et aux membres émanent de la moelle épinière chacun par deux racines, l’une antérieure, l’autre postérieure, celle-ci étant pourvue, sur son parcours, d’un petit ganglion que l’autre ne possède pas. Puis le nerf s’épanouit, chemin faisant, en rameaux secondaires qui peuvent être extrêmement nombreux. La racine antérieure est motrice, la racine
LE ZONA.
postérieure est sensitive et ainsi un seul nerf suffitil à réaliser à la fois la transmission au cerveau des sensations perçues par la surface du corps et le retour à la périphérie des ordres que le cerveau , donne à la suite de cette perception.
Or, on peut constater que lorsqu’il existe plusieurs foyers de zona, ceux-ci sont distribués le long du tronc principal ou des rameaux qui en émanent. « Distribution radiculaire », dit le langage médical, songeant aux deux racines qui sont à l’origine de ces nerfs. On en vient ainsi à incriminer des lésions siégeant non plus sur le filet nerveux révélé par l’éruption, mais sur les racines mêmes, notamment sur la racine sensitive et sur son ganglion. Le virus, introduit sans doute par la peau, gagne ledit ganglion par voie nerveuse ou sanguine et ainsi se comprend la sensation douloureuse perçue la première, puisque cette racine postérieure est sensitive. A cette atteinte répond ensuite l’éruption, laquelle est déclenchée par un mécanisme que vous m’autoriserez certainement à ne pas préciser car il est fort compliqué, comme en témoignent les travaux de nombreux physiologistes, dont le dernier en date est M. Haliion.
Lorsque le zona ne siège pas sur le tronc ou sur les membres, c'est que l’infection primitive s’est logée, au niveau du système nerveux crânien, dans un ganglion analogue à celui dont j’ai parlé. Ces lésions inflammatoires que l’on pressentait, on les a d'ailleurs retrouvées au niveau des racines et de leurs ganglions. Il semble qu'elles puissent s’étendre de là jusqu’à la moelle elle-même et aux méninges qui l’entourent. Ainsi peut-on comprendre certaines complications sérieuses qui demeurent, je n’hésite pas à le répéter, des raretés.
J’ai parlé du virus du zona. Qu’en savons-nous? Franchement pas grand-chose.
Nous savons, cependant, qu’il faut le classer dans cette catégorie en voie de constant accroissement qui est celle des virus filtrants, ce qui revient à dire qu’ils sont assez petits pour passer à travers les bougies filtrantes les plus serrées et que l’imperfection de notre vue, ajoutée à celle de nos instruments, nous prive de l’avantage de les percevoir. Dans cette catégorie, le virus du zona retrouve ceux de la variole, de la rougeole, de la varicelle, de combien d’autres maladies !
Mais dans ce groupe il y a des sous-groupes et notamment celui des virus dits « neurotropes ». Ceux-ci, à affinité spéciale, ont une préférence marquée pour le système nerveux. Celui de l’encéphalite est du nombre, celui de l’herpès aussi. Celui du zona ne dissimule pas non plus, on l’a vu, ses goûts particuliers.
Il est une affection, que je viens de nommer, qui offre avec le zona de nombreuses ressemblances, apparentes du moins, c’est l’herpès, bien connu. La première idée qui est venue — et qui devait venir — était d’identifier les deux maladies. N’appelait-on pas le zona « herpes zoster »? 11 a fallu à peu près y renoncer en raison de différences qui sont surtout des révélations de laboratoire.
Mais il convient de parler d’une parenté qui pourrait bien £tre beaucoup plus proche, celle que le zona affecterait avec une maladie éruptive des plus banales, la varicelle, que jadis on désignait encore sous le nom de « petite vérole volante ». C’est M. Netter qui, il y a une dizaine d’années, si j’ai bonne mémoire, a soulevé, peut-on dire, ce lièvre. D’autres l’ont suivi depuis lors. Il a d’abord cons-
LE ZONA. 83
taté que le zona apparaît souvent dans une famille où vient d’évoluer une varicelle, et réciproquement que des enfants montrent des signes de varicelle pour avoir vécu au contact de personnes ayant été atteintes de zona. D’autre part — on l’avait noté depuis longtemps — les caractères de l’éruption varicelleuse sont les mêmes que ceux du zona. Celle-ci, au même titre que l’autre, respecte certaines parties du corps, ne serait-ce que la paume de la main et la plante du pied. M. Netter a assis encore son opinion sur autre chose que des constatations cliniques, je veux dire des réactions de laboratoire à propos desquelles je serai plus que bref. Les lecteurs ne gagneraient rien à entendre parler de la « réaction de fixation du complément », mais je puis leur certifier que cette épreuve donne une idée nette de la parenté invoquée.
Je viens, dans ce chapitre, d’esquisser une explication sommaire du zona, explication qui ne serait certes pas contresignée par l’unanimité des médecins. C’est qu’il demeure, en ce domaine, bien des points qui sont encore fortement discutés. La nature même du virus auquel est due la maladie, ses rapports avec l’herpès, le trajet qu’il suit le long des rameaux nerveux, autant de sujets qui donnent lieu à des discussions serrées. Et cela doit nous être une preuve de l’intérêt que prend la médecine à des problèmes qui, au premier abord, paraissent d’une valeur médiocre. Si vous saviez combien d’heures de travail on a consacrées à essayer de tirer ces questions au clair, que de pages on a noircies dans le même dessein ! C’est que d’une connaissance plus approfondie dépend d’abord un meilleur traitement de l’affection. C’est aussi que si l’on par-
venait à éclairer ces points obscurs, on résoudrait, du coup, bien d’autres problèmes qui se rattachent à ceux-là de façon plus ou moins étroite. Il n’est pas, dans la science, de petits mystères. Tous méritent d’êlre scrutés à fond, et l’on ne sait jamais à l’avance les conséquences que peuvent avoir d’aussi minimes victoires sur l’inconnu que nous ne dissipons, ignorants que nous sommes tous, qu’avec beaucoup de peine et une désespérante lenteur.