UNE MALADIE A ÉCLIPSES
L’ACRODYNIE
C ertaines maladies nous offrent un bien curieux spectacle. Elles sévissent parmi les hommes pendant quelques années, puis disparaissent totalement pour renaître un peu plus tard et s’en aller de nouveau. On n’entend pas parler des grandes épidémies dont nous savons que, même pendant leurs périodes de silence, des foyers restent toujours en activité et menaçants quelque part dans le vaste monde. 11 s’agit d’affections qui paraissent d’un autre ordre, et dont les éclipses comme les retours nous demeurent à peu près inexplicables. Je dis « à peu près » parce que, bien entendu, on a essayé de les expliquer, comme de préciser la nature du mal lui-même. Mais nous ne saurions nous vanter d’avoir dissipé leur mystère.
Ce que je viens de dire s’applique de façon évidente à une maladie dont on s’occupe beaucoup depuis plusieurs années en raison des nombreux cas que l’on en a observés. En signale-t-on, même maintenant encore, une proportion appréciable? C’est à voir. Elle pose un certain nombre de problèmes dont l’intérêt n’est pas niable.
Elle s’appelle l'acrodynie. C’est un nom sans prétentions excessives, puisqu’il se contente d’exposer, à l’aide du grec, que l’un des principaux signes consiste dans des souffrances ressenties aux pieds et aux mains. Déjà, en 1828, Bally avait proposé « chiropodalgie », autre façon, plus barbare encore, de dire la même chose. A cette époque, Cayol, plus réservé, la nommait « épidémie de Paris », et Chomel, en parlant à l’Académie de Médecine, ne s’exprimait pas autrement, tandis que Genest, un peu plus tard, se disait très embarrassé pour la baptiser.
C’est, en effet, en 1828 que la maladie éclate à Paris, puis s’étend aux localités peu éloignées, comme Vincennes, Saint-Germain, Meaux, Noyon. On compta, à cette époque, les sujets atteints par milliers, et l’on constata que les phénomènes qui caractérisent l’affection étaient « en dehors de nos classifications ». Deux ans Se passent ainsi, puis on n’entend plus parler de rien jusqu’en 1844, où quelques cas isolés sont signalés en Belgique. Nouveau départ, nouveau silence jusqu’à la guerre de Crimée, où on en observe de nombreux exemples. Cinquante années s’écoulent ensuite, pendant lesquelles on a oublié la maladie et son nom. Elle ne figure plus dans aucun livre classique et personne n’en parle. Avec les premières années du vingtième siècle, elle fait un retour offensif, est signalée en 1903 à Solingen, dans la Ruhr, où elle ne tarde pas à s’éteindre ; en 1914, en Australie, où elle dure un peu plus; en 1922, en Suissë, où les descriptions antérieures sont "si bien sorties de la mémoire des médecins qu’on parle de « tableau morbide inconnu ». Depuis 1925 environ, elle s’impose à nos préoccupations. C’est ce qui, avec