UNE MALADIE A ÉCLIPSES : L’ACRODYNIE
cette singularité dans les allures, légitime qu’on en parle... peut-être pendant qu’il en est temps encore.
L’acrodynie est, de nos jours, une maladie d’enfants. C’est là une nouvelle bizarrerie à son actif, car, dans les. explosions précédentes, elle ne tenait guère compte de l’âge. On n’en veut pour preuve que ses ravages parmi les troupes de Crimée et mieux encore les premiers cas de 1828, lesquels ont été observés par Chardon dans une maison de retraite. Aujourd’hui, c’est même, semble-t-il, une maladie d’enfants très jeunes, puisque la plupart des petits malades dont on nous conte l’histoire n’ont pas dépassé quatre ans.
■ J, Cette particularité fait que l’énumération des symptômes par quoi se caractérise l’acrodynie est singulièrement impressionnante. Les disgrâces et les souffrances des petits nous émeuvent plus que les nôtres propres. Elle a raison, la romance, quand elle dit qu’ « ils ont bien le temps de connaître notre misère ». Leur innocence accroît encore la cruauté d’un mal qu’ils ne sauraient ni excuser, ni comprendre, tandis que nous sommes capables, tout au moins, de nous résigner. Au reste, si sombre que soit le tableau que je vais esquisser, il comporte, comme conclusion, un consolant correctif.
L’acrodynie débute de très insidieuse façon par d’inattendues modifications du caractère. La trist^e, ordinairement inconnue de l’enfant, s’installe dans l’esprit du malade. Il devient irritable, perd son bel appétit et, chose plus anormale encore à I cet âge, le sommeil. Déjà, parfois, mais pas tou- /' jours, peut-on constater un léger gonflement des
r * - extrémités, un changement dans leur coloration.
Mais, comme il n’y a pas de fièvre, qu’aucune loca-
lisation douloureuse ne se manifeste, on attend avec sérénité que cet état « nerveux « se dissipe.
Voici qu’au contraire il s’intensifie. Le délicat psychisme de l’enfant accuse une atteinte sérieuse. L’abattement, la tristesse, l’indifférence en deviennent les principales caractéristiques. « Le visage dévient maussade, peu enfantin, dit M. Debré, les traits sont tendus, le front plissé, l’enfant est morose, ne rit plus, reste immobile, accroupi dans un coin ou la tête enfouie dans son oreiller. » Quelques-uns font entendre de petits cris, des gémissements, répètent inlassablement les mêmes lambeaux de phrases « sur un ton de lamentation ». Le regard est étrange : son expression dépeint l’accablement, avoisine celle des grands mélancoliques. L’enfant ne se laisse pas approcher, même de ceux qui le soignent avec tendresse, et à plus forte raison du médecin, qui a la plus grande peine à l’examiner. Il prend des attitudes inhabituelles et prolongées, demeure pendant des heures entières les genoux ramenés sur la poitrine, la tête cachée entre ses jambes. Il ne dort plus, passe, sans exagération, des nuits sans sommeil, crie, se dé.bat, s’agite, est secoué parfois de mouvements convulsifs. La situation s’avère grave et les médications les plus diverses n’ont sur elle aucune influence.
Cependant, sont survenus dans leur plénitude les phénomènes qui ont fait donner à la maladie son nom. Une éruption rouge, parfois violacée,rappelant un peu celle de la scarlatine, apparaît aux mains gonflées, déformées, aux doigts en boudin, aux pieds aussi, augmentés de volume. Les uns et les autres sont baignés de sueur, la peau en est vite macérée, se détache par petits lambeaux, laissant une surface de couleur si accusée qu’on l’a com-
UNE MALADIE A ÉCLIPSES : L’ACRODYNIE 89 parée à celle de la viande crue. Et ces extrémités sont le siège de vives souffrances, s’exaspérant par crises. C’est d’abord, dit M. Rocaz, une sensation de fourmillement ou de corps étranger. L’une prétend qu’elle a des cailloux dans ses souliers et demande constamment qu’on la déchausse, une autre qu’elle a du sable dans les mains. Ceux-ci frottent perpétuellement mains et pieds l’un contre l’autre; ceux-là ne trouvent de soulagement qu’en trempant leurs doigts dans l’eau fraîche, en posant leurs pieds sur le cai’reau froid. Il en est qui mordillent le siège de leur mal. Les pauvres bébés sont mis à la torture par ces élancements, ces démangeaisons qui ne cessent un instant que pour revenir.
Le petit malade ne dort pas, avons-nous dit, il ne mange guère non plus et son système nerveux subit une rude épreuve. De là un affaiblissement bien compréhensible, une fonte accusée des muscles qui ont perdu leur tonicité d’antan, parfois des demiparalysies. L’enfant reste volontiers couché, ou, s’il s’essaye à se lever, la marche est pénible, mal assurée et aboutit souvent à la chute.
Complétons notre description en signalant des sueurs profuses, telles que l’on doit changer le linge plusieurs fois par jour. Notons qu’il existe fréquemment une salivation intense, que le cœur bat plus vite que de coutume, que les yeux sont rouges, les paupières enflammées, que le regard fuit la lumière. On pourrait continuer longtemps cetle énumération de signes secondaires sans en épuiser la variété.
Tableau lamentable, je l’ai dit, et sombre, mais où le pronostic ramène la clarté. Dans l’immense majorité des cas, en effet, tout cela va disparaître,
avec lenteur, il est vrai, mais définitivement. Il faudra peut-être des mois pour que le petit être redevienne ce qu’il était avant cette terrible secousse, pour que ses souffrances s’apaisent, pour que son système nerveux se calme, pour que le sommeil bienfaisant retrouve sa profondeur et sa régularité d’autrefois, pour que l’appétit apparaisse de nouveau, pour que les muscles récupèrent leur ferme souplesse. Après quoi, de cette épreuve, il ne restera rien, pas même, dans ce jeune cerveau, un mauvais souvenir. La crise passée, rien n’en subsistera. C’est la guérison totale.
Pour hâter cette échéance, que peut-on faire? Rien de bien efficace. Des soins? Sans doute, ceux que l’on dispense à tout être qui souffre, des précautions de propreté afin que les lésions de la peau ne s’infectent pas, une hygiène qui écarte les maladies qui passent, les infections qui menacent toujours, de très rares médicaments pris parmi les calmants. Les rayons ultra-violets, conquête récente de la thérapeutique, ont donné, dans certains cas, de beaux résultats. Rien, cependant, de très actif, ni, comme on dit, de spécifique. Nous allons comprendre pourquoi.
J’ai avancé jadis 1 combien il était peu vraisemblable qu’il apparût soudain des maladies nouvelles. Celle-ci ne l’était probablement pas quand elle sembla surgir en 1828. Cependant, il est bien difficile de savoir à quoi la rattacher. Pour le faire avec quelque certitude, il serait nécessaire d’avoir d’abord scruté la nature de l’acrodynie, et nous n’en sommes pas là. Les deux problèmes, en réalité, ne