UNE FAUSSE PESTE
LA TULARÉMIE
L es visiteurs du pavillon des États-Unis, à l’Exposition coloniale, remarquaient, au milieu d’une documentation sanitaire des plus instructives, les détails consacrés à une maladie au nom bizarre et jusqu’ici connue exclusivement de quelques spécialistes, la « tularémie ». Les médecins américains lui attribuent une très grande importance, d’abord parce qu’on en a relevé de nombreux cas sur le territoire de l’Union et aussi parce que ce fut, au début, une affection purement américaine, tant au point de vue des cas observés que des recherches faites pour éclaircir le mystère que présente toujours une affection mal connue. Il faut citer, comme le nom d'un des principaux artisans de notre connaissance sur ce sujet, celui de M. Francis, auquel XAmerican medical Association a remis, en remerciement de ses beaux travaux, une médaille d’or. On a prononcé alors le nom de « maladie nouvelle ». Or, les premiers cas constatés outre-Atlantique semblent l’avoir été vers 1924 et le rapport de M. Francis est de 1928. Il est maintenant à peu près établi que la tularémie avait été observée dès 1877
en Russie. Seulement, là, on ne sut nullement à quoi l’on avait affaire. Il a fallu attendre les publications américaines, qui ne parurent que trente ans plus tard, pour s’en rendre compte.
Je reviendrai plus loin sur ce point particulier. Commençons par établir par quels symptômes se signale la tularémie, après avoir dit que ce nom, en apparence bizarre, vient du comté de Tulare, en Californie, où on en a vu d’assez nombreux cas.
Elle se signale d’abord par une fièvre très vive, qui fait monter le thermomètre jusqu’à 40° quand ce n’est pas 41°, hauteur où il demeure souvent plusieurs jours ou même plus longtemps, dans cette dernière alternative avec des rémissions généralement brèves. Simultanément se montrent le mal de tête, des frissons, des douleurs musculaires, de la fatigue, parfois des vomissements. C’est alors qu’apparaissent les ganglions augmentés de volume qui sont sans doute le signe le plus particulier de cette infection. On les voit surtout à l’aisselle, à l’aine, dans la région du cou, au-dessous des mâchoires. Ils sont durs et de volume extrêmèment variable : les uns sont minuscules et il faut les rechercher avec soin pour les découvrir; les autres ont des dimensions qui peuvent aller jusqu’à celles d’un œuf d’oie. Assez souvent on peut observer l’existence, en un point variable du corps, d’une papule qui s’ulcère facilement et qui correspond au point d’entrée du virus. Tout cela diminue et disparaît progressivement et même sans aucun traitement et d’ailleurs on n’en connaît guère dont on puisse assurer l’efficacité. C’est dire que, sauf exception, le pronostic est favorable. Les morts sont très peu nombreuses, mais la convalescence est longue et il est rare, dit M. Cumming, que le sujet, une fois sa
UNE FAUSSE PESTE : LA TULARÉMIE. 105 fièvre tombée, puisse reprendre son travail avant un ou deux mois. Pour certains malades, la délivrance totale demande six mois ou un an. On voit que l’atteinte, pour avoir été bénigne, n’en est pas moins sévère.
C’est là la forme la plus commune de l'affection. On en a toutefois observé d’autres, dont l’une qui affecte les allures c\e la fièvre typhoïde avec gonflement de la rate. Ou bien encore il y eut des cas où le système respiratoire prenait part au tableau morbide, d’autres encore où le symptôme principal était la conjonctivite avec œdème environnant. La terminaison n’est pas différente alors de ce qu’elle est dans la majorité des cas.
Cet ensemble revêt bien le caractère infectieux. De fait, les Américains ont établi que l’agent responsable est un microbe qu’ils ont appelé Bacterium tularense. Il fallut ensuite savoir de quelle source l’homme tient ce désagréable cadeau. 11 lui est transmis, comme la chose arrive si fréquemment, par des acariens, des tiques, et notamment, aux États-Unis, par celles qui répondent, si l’on ose dire, aux noms de « dermacentor » etd’ « hæmophysalix ». La tique contracte-t-elle le microbe dans la nature? La chose n’est pas impossible, mais, la plupart du temps, elle n’est qu’un intermédiaire entre divers animaux parmi lesquels, toujours en Amérique, le plus à craindre est sans doute le lapin sauvage ; et voilà pourquoi, au milieu des documents, dont j’ai parlé au début, on voyait se dresser, pointant les oreilles, un de ces lapins qui, au premier abord, n’inspirerait aucune méfiance. De fait, Francis, ayant examiné des lapins sauvages vendus au marché de Washington, a découvert que, sur cent de ceux-ci, il y en avait un d infecté, ce qui se reconnaît sur-
tout aux lésions qu’il présente au niveau de son foie.
Les victimes, en cette affaire, ne sont pas, comme on aurait pu le croire d’après cette constatation, les mangeurs de lapin, car la viande cuite est inoffensive. Ce sont ceux qui ramassent les bêtes à la chassé, puis les ménagères, les cuisiniers qui les dépècent. La moindre écorchure paraît en mesure de devenir une porte d’entrée pour le virus chez ces gens qui manipulent, sans penser à un péril possible, les viscères de l’animal et souillent leurs mains de son sang.
Ainsi se terminerait l’histoire de la tularémie si des faits nouveaux n’étaient venus, en ces derniers temps, appeler l’attention sur elle, sur sa répartition géographique, sur ses modes de transmission et sur son diagnostic. Jusqu’ici ce n’était qu’une maladie purement américaine, qui, tout en suscitant l’intérêt que mérite la santé de nos amis de là-bas, n’émouvait pas beaucoup notre sentiment d’Européens. L’histoire du mandarin reste toujours plus ou moins vraie. Peut-être les dernières acquisitions dans le domaine de la tularémie nous obligerontelles à penser d’autre sorte.
Tout d’abord on nous apprit que le fameux lapin sauvage n’était pas aussi exclusivement coupable qu’on l’avait proclamé jusqu’alors. Les Américains observèrent, en effet, que d’autres animaux pouvaient être infectés de la même manière et devenir à leur tour des sources de contagion ou, comme on dit en langage de microbiologiste, des réservoirs de virus et, par conséquent, un danger pour l’homme. Au nombre des nouveaux suspects, il faut nommer en premier lieu un écureuil et surtout le rat musqué, fort recherché pour sa fourrure et susceptible d’être
UNE FAUSSE PESTE : LA TULARÉMIE. 107 parasité par la même tique. C’est au cours du dépiautage de la bête précieuse que la transmission de la maladie s’est faite chez un certain nombre de personnes. Après le rat musqué, vient l’opossum dont nous n’avons pas besoin de préciser pour quelles raisons on le chasse et on le dépouille de la même façon. Le daim n’est peut-être pas absolument innocent, lui non plus, et enfin il n’est pas jusqu’à la caille et jusqu’au mouton dont il ne soit sans doute bon de se méfier, car le mouton héberge aussi l’ac.arien en question et c’est au cours de la tonte et de la manipulation de la laine que le danger peut survenir.
D’autre part, la tique, « dermacentor » ou autre, n’est pas la seule bestiole qu’on doive inculper de délit de contamination. D’autres acariens des bois ont été convaincus du même involontaire forfait ainsi que nombre de mouches, notamment celles qui parasitent le daim et celles qui vivent dans les écuries. On établit de. la sorte que l’infection était naturelle chez une quantité de minuscules insectes (ce mot étant pris abusivement, puisque les acariens sont des arachnides) qui se plaisent à parasiter tantôt les animaux, sauvages ou domestiques, tantôt l’homme lui-même, sans faire entre lui et les premiers la différence que légitimerait la supériorité que nous nous attribuons si fréquemment sur toute la nature vivante.
Quel que fût le .degré d’extension de ces sources possibles de danger, cela ne constituait pas encore un ensemble qui nous touchât fortement. Nous nous jugions bien à l’abri derrière l’impressionnant rempart de l’Océan. Il va falloir déchanter.
Ne s’est-on pas avisé que la tularémie existait bel et bien en Europe, notamment en Norvège et en
Russie, et que, si les praticiens de ces pays n’avaient pas exactement su à quel ennemi ils avaient affaire, les malades avaient néanmoins présenté un ensemble de symptômes ressemblant trait pour trait à ceux qu’avaient réalisés leurs semblables des États-Unis. Seulement il faut compter que, sur ces nouveaux théâtres, les animaux porteurs de virus et les insectes transmetteurs pourront être entièrement différents de ceux que nous avons jusqu’à présent passés en revue.
En certaines régions, très disséminées, d’ailleurs, de la Russie, à la lumière des travaux américains, on s’aperçut que certains cas, plus ou moins récemment observés, répondaient parfaitement à la description faite par M. Francis et ses collègues. Pour être absolument certains de l’identité des deux maladies, on fit venir d’Amérique des cultures de Bacterium tularense qui devaient permettre de se rendre compte, par le moyen du procédé de séroagglutination donné au monde savant par notre regretté Widal, s’il s’agissait bien du même microbe. La réponse du sérum des malades fut pleinement affirmative. Alors on pensa à des faits beaucoup plus anciens qui avaient laissé quelques doutes dans l’esprit des médecins et l’on put démontrer que c’était bien la même maladie que, dès 1877, comme je le disais plus haut, on avait à maintes reprises observée.
Qu’avait-on pensé à l’époque? En présence de malades qui accusent une fièvre élevée et qui présentent dans l’aine ou l’aisselle des ganglions accrus de volume, avec quelquefois de petites ulcérations, en présence d’autres infortunés qui offrent à l’observateur des signes d’infection pulmonaire grave, comment, sur cette route éternelle des
UNE FAUSSE PESTE ; LA TULARÉMIE. 109 grandes épidémies qui, de l’Asie envahissent l’Europe, ne pas penser à la peste?.C’est très souvent le diagnostic qui fut porté. Toutefois la peste n’a pas accoutumé de montrer tant de complaisance et de laisser échapper de ses griffes la presque totalité de ceux qu’elle atteint. Cette heureuse particularité avait frappé, à l’époque, les médecins de ces contrées et ils avaient admis qu’on observait là une forme spécialement bénigne de la terrible maladie et qui se signalait en outre par des caractères un peu anormaux.
Cependant lorsque l’on sut qu’il s’agissait de tularémie, on pensa immédiatement que le rat musqué et l’opossum ne sont pas fréquents en Sibérie ni sur le cours de la Volga. 11 fallait donc trouver une autre origine à ces épidémies fugitives. On découvrit alors que le plus souvent le coupable intermédiaire était le rat d’eau. C’est encore là un chapitre du voyage au pays des fourrures, car c’est pour avoir sa peau que tant de paysans russes faisaient la chasse à ce rongeur. En règle générale, dit un rapport de M. Doubrowinski, les poussées sévissaient exclusivement dans les localités à proximité des rivières ou, dans tous les cas, pas en dehors de l’aire des inondations printanières. Les hommes seuls ou à peu près étaient atteints, entre dix et trente ans. C’est l’âge de la-chasse au rat d’eau, très bon nageur et grimpeur, qui niche sur les buissons des berges, et c’est là que les chasseurs allaient le chercher. Pensons, en effet, toujours d’après le même document, que la région d’Ouralsk à elle seule, en 1926, a fourni un stock de peaux de quatre millions et demi, qu’en 1928, dans certaines localités, plus de la moitié de la population pratiquait cette chasse fort rémunératrice. Enfin l’his-
toire des épidémies montrait que l’éclosion en suivait immédiatement le début de la chasse. En dernier ressort, le laboratoire, notamment à Astrakan, montra que le microbe prélevé sur les animaux était identique à celui que l’on pouvait récolter sur les hommes. Le laboratoire complétait ainsi la preuve clinique.
Nous en étions là quand on nous apprit que la Norvège aussi était infectée. « Au cours d’un voyage au Telemark, dit un rapport du D r K.-W. Wefring, le D r Thjotta, directeur du laboratoire bactériologique d’Hoeren, diagnostiqua en 1929 la tularémie chez un médecin qui, après une partie de chasse où il avait tué et dépouillé un lièvre, tomba malade et fut incapable de savoir de quelle maladie il était atteint. Le D r Thjotta avait lu les écrits américains, il fit le diagnostic exact qui fut ensuite confirmé de la même façon que nous avons vue à propos de la Russie. « Par la suite, le même bactériologiste observa onze autres cas. Tous ceux que l’on a enregistrés jusqu’à présent (dont quelques-uns remontent à 1926 et n’ont été reconnus tels que rétrospectivement) ont été causés par le lièvre. Ils ont été observés non seulement dans le Telemark, mais dans le Hallingdal, le Trondghen et à Oslo même. Ont été surtout frappés, comme il convient, les chasseurs, les cuisinières et les marchands de gibier. Chez un des principaux commerçants de cette catégorie, à Oslo, presque tout le personnel employé à l’expédition des animaux a été malade.
En Norvège, il y a encore autre chose à considérer. Dans ce pays existe un rongeur nommé le lemming, qui, dans certaines années, descend par troupes innombrables des hautes montagnes dans
UNE FAUSSE PESTE : LA TULARÉMIE. Ui les vallées et laisse après lui, dans les ruisseaux et les cours d’eau, de nombreux cadavres ainsi que des excréments. Or, il arrive que cette pollution des eaux potables détermine chez les habitants de ces contrées une maladie que l’on connaît sous le nom de « fièvre du lemming ». Elle se manifeste en général par des troubles digestifs et nerveux, mais ^1 se peut qu’elle apparaisse sous une autre forme comportant l’accroissement de volume des ganglions du cou, des douleurs musculaires et une longue convalescence. Qui ne soupçonnerait, à cette description sommaire, qu’il s’agit de tularémie? M. Wefring estime qu’il serait bon de porter son attention sur ce point.
Enfin les dernières constatations portent à penser que la maladie a été observée encore au Japon et en Grande-Bretagne.
| On voit donc — et je le disais au début — que cette curieuse maladie n’est pas, ainsi qu’on l’avait cru, exclusivement américaine, loin de là. Il est probable qu’en bien des pays elle s’est manifestée et cela depuis longtemps, mais que l’on a commis, tout naturellement, puisque les bactériologistes des États-Unis qe l’avaient pas encore identifiée comme ils ont eu le grand mérite de le faire, des erreurs de diagnostic à son sujet. Il est même parfaitement admissible que, dans d’autres contrées que la . Russie, ont ait étiqueté peste légère un certain nombre de cas.
La dispersion du domaine de la tularémie nous permet de croire qu’elle n’a malheureusement pas dit son dernier mot. Il ne manque pas de régions où sont réunis bien des éléments nécessaires à son apparition. Les acariens parasites des animaux et
de l’homme, les mouches piquantes susceptibles de la transmettre existent un peu partout. Si le lapin sauvage des Montagnes Rocheuses, le lemming et le rat musqué ne vivent pas n’importe où, on peut soupçonner, par contre, que bien des rongeurs d’autres espèces sont capables d’héberger le Bacterium tularense. Les relations étroites que, par émigration ou par rencontre dans les ports, entretiennent les diverses espèces de rats faciliteraient l’échange des microbes qu’il ne faudrait pas en être surpris. 11 convient donc de considérer la tularémie comme une infection en passe de devenir mondiale. Mais maintenant nous sommes prévenus. Il faut seulement veiller.