Y A-T-IL DES MALADIES QU’IL NE FAUT PAS GUÉRIR
L e hasard de fouilles — la plupart du temps si décevantes — dans les boîtes des bouquinistes a mis entre mes mains un volume édité en 1757 et dont l’auteur, Dominique Raymond, fut professeur agrégé à l’École de médecine de Marseille. Son ouvrage a pour titre : Traité des maladies qu'il est dangereux de guérir. A l’énoncé de ce programme il est certain que bien des gens (et je dis des plus savants) esquisseront un sourire. « Ces ancêtres, penseront-ils, étaient de fieffés ignorants. » Si, poussant plus avant leurs investigations, ils abordent les développements donnés à son sujet par l’auteur, ils se trouveront trop souvent en face d’explications dont se gausserait un étudiant de nos jours et où les esprits animaux et autres causes du même ordre prennent une place exagérée. Cela ne sera pas pour les faire revenir sur leur impression première.
Cependant, quand on a pas mal vécu, beaucoup lu, quelque peu observé et comparé, on s’épargne ces sarcasmes faciles. « Pour juger les hommes, dit Montesquieu, il faut leur passer les préjugés de
leur temps. » A plus forte raison, pour juger les œuvres médicales, faut-il se représenter ce qu’était la science à l’époque où elles furent écrites. Il est évident qu’on ne pouvait envisager une théorie exacte de la respiration avant Priestley et Lavoisier, ni parler de microbes avant Pasteur. Il convient de ne demander aux vieux auteurs que ce dont ils ont pu nous conserver le témoignage : un esprit d’observation d’autant plus aigu chez eux qu'ils n’avaient guère autre chose à leur disposition. Puis on se demandera si, théories à part (et les nôtres sont-elles assurées d’une pérennité plus grande que lés leurs?), ils ont vu clair et si nous avons définitivement changé tant de choses que leurs cônclusions soient devenues en tout inexactes.
C’est là un exercice auquel il est salutaire de se livrer à propos du volume que je viens de citer. Évidemment, il contient, même envisagé sous cet angle, des erreurs notoires, ne serait-ce que l’opinion qui consiste à défendre que l’on tente de guérir la gale par des topiques externes. Que voulez-vous, malgré quelques précurseurs qui ne furent pas écoutés, ce n’est qu’en 1834 que Renucci fit admettre qu’un acarien était la cause de cette maladie. Passons l’éponge sur ce manque de sagacité.
Aussi bien, allons-nous trouver dans ce livre d’autres sujets de réflexion. Le premier s’offre à nous dès le début, dans les pages où il est traité des « dartres », qui ne sont autre chose que ce que nous appelons l’eczéma. A propos de celui-ci, il est intéressant de savoir si, à l’heure actuelle, on balance encore à le guérir, comme on faisait au xviii 6 siècle, par tous les'moyens que la thérapeu-.' tique met à notre disposition.