LES MALADIES QU’IL NE FAUT PAS GUÉRIR
Évidemment nous hésitons moins que jadis devant ces traitements externes capables de faire disparaître les lésions eczémateuses, si tenaces et à beaucoup de points de vue si pénibles, et dans la plupart des cas nous ne craignons plus guère, en les effaçant, de provoquer des accidents d’autre sorte dans l’organisme du patient. Mais il n’est pas de praticien moderne Compétent qui ne fasse néanmoins à cet égard de sérieuses réserves et qui n’énumère un certain nombre de circonstances dans lesquelles il faut savoir se contenter de soigner l’eczéma en attaquant sa cause même, tout en respectant les manifestations extérieures de la maladie.
On conçoit, en effet, à l’heure où nous sommes, l’eczéma comme une « réaction de défense » ainsi qu’il advient de nombre de maladies de la peau. De défense contre quoi? Contre les produits toxiques endogènes, c’est-à-dire nés au sein même de notre organisme; défense, en d’autres termes, contre une auto-intoxication. Et immédiatement nous voici reportés à quelques siècles en arrière. Entre l’autointoxication d’aujourd’hui et les fameuses humeurs peccantes dont Molière s’est si bien moqué, la différence est-elle si fondamentale? Je sais bien que ce problème humoral commence à s’éclairer grâce aux découvertes de l’anaphylaxie, des sensibilisations et surtout de la floculation des colloïdes. Cependant, jusqu’à présent, la conception demeure, en quelque mesure, identique.
L’eczéma serait donc une voie de dérivation et d’élimination des toxiques fabriqués en nous, et l’on ne peut s’empêcher de se demander s’il est toujours prudent de fermer cette voie, cette espèce de soupape de sûreté ouverte par la nature dans notre revêtement cutané. Si cette voie a été frayée, c’est
probablement que les autres, celles qui eussent dû assurer le nettoyage, ne suffisaient pas à la tâche. C’est ce qui se passe, par exemple, chez les artérioscléreux dont le rein est assez souvent inférieur au rôle qui lui est dévolu. C’est ce qui peut être admis encore pour bon nombre d’arthritiques affectés, d’ailleurs, de maux divers qui peuvent être dus à une cause identique. D’où l’indication assez impérieuse de respecter l’eczéma des vieillards et celui de tous les sujets dont le filtre rénal semble incapable de donner tout ce qu’on est en droit d’en attendre. A vouloir venir à bout de la lésion visible par des pommades ou des agents d’autre nature agissant directement sur elle-même, on risque de voir ces toxiques déclencher autre part des accidents plus sérieux. « En tarissant la sécrétion de certains eczémas, dit, dans un travail récent, le P r Gougerot, on a pu voir apparaître des phénomènes cérébraux et urémiques graves. Dans ces cas, on est entraîné à faire reparaître l’eczéma par des applications irritantes, et quand l’eczéma refleurit, on ;a la.satisfaction de voir les troubles viscéraux disparaître rapidement. »
Ces faits constituent ce qùe l’on appelle, ce que l’on appelait surtout jadis les métastases ou encore les alternances. Dans certaines affections — et notamment dans celles qui sont d’origine toxique, — si telle localisation de la maladie disparaît, une autre la remplace et toute thérapeutique intempestive est susceptible de produire ce fâcheux effet. Traitement mis à part, cela peut déjà se voir au cours de l’eczéma. Ne sait-on pas des arthritiques qui souffrent alternativement de goutte, de coliques hépatiques, de migraines ou d’asthme? Dans un autre groupe de maux, les personnes sujettes aux
LES MALADIES QU’IL NE FAUT PAS GUÉRIR. 117 spasmes artériels ne voient-elles pas se succéder et se remplacer, comme je l’ai dit plus haut, doigt mort, migraine ophtalmique, claudication intermittente et môme angine de poitrine? Il semble que la nature cherche à varier ses moyens de défense ou à ne pas épuiser la résistance d’un organe qu’il convient de soulager au bout de quelque temps.
Pour en revenir à‘ l’eczéma, celui qui s’en prend aux nourrissons nous donne de cette réserve nécessaire un nouvel exemple. Gaucher voulait que l’eczéma des tout petits fût toujours respecté. « Tous les dermatologistes, tous les pédiatres, dit le P r Mouriquand, signalent les métastases de l’eczéma [des nourrissons] : congestion pulmonaire, accès d’asthme, entérite cholériforme, convulsions, mort subite : ces faits sont rares. »
Rares ou non, il faut les avoir présents à l’esprit. Chez des malades de ce genre, le médecin tente d’abord et pendant longtemps de venir à bout de l’intoxication qui est à la base du mal, soit par l’instauration d’un régime, soit par des moyens internes dont il n’y a rien à redouter. Ce n’est que lorsqu’il juge cette épuration suffisamment avancée qu’il se risque à employer les topiques portés directement sur la peau. Encore n’agit-il, à ce moment, que partiellement. « A la moindre menace de métastase, il faut, dit M. Gougerot, cesser le traitement local actif. »
J’ai fait plus haut allusion à la goutte. Il nous y faut revenir, car c’est aussi une des maladies étudiées à ce point de vue spécial dans le Traité de Raymond. Faut-il traiter l’accès de goutte aigu? Question qui a divisé bien longtemps les médecins, si tant est qu’elle ne les divise pas encore. En ce chapitre comme dans le précédent, ce sont les
fameuses métastases qu’il faut redouter. On les craignait jadis à tel point que c’était devenu un dogme, pour nombre de cliniciens, de respecter cette explosion douloureuse. C'est que là encore il y a fabrication de poisons et que l’on pouvait juger salutaire une crise qui devait démontrer l’élimination de ces indésirables. C’est ainsi que Cullen, au xviii 6 siècle, synthétisait le traitement de cet accès aigu en cette brève formule : flanelle et patience. Cent ans plus tard, le grand Trousseau écrivait : « Au début de ma pratique, j’ai tenté, comme beaucoup d’autres, de lutter contre le mal ; aujourd’hui, je reste les bras croisés; je ne fais rien, absolument rien, contre les attaques de goutte aiguë... En plus d’une occasion, j’ai eu à me repentir d’être sorti de cette inaction et j’ai compris combien une thérapeutique active pouvait être périlleuse. » De même il énumère les accidents possibles de la goutte viscérale ou, comme on disait alors, remontée, et insiste sur la menace.de ces métastases « dont quelques médecins cherchent en vain à contester l’existence ».
Mais Trousseau, au regard de nos contemporains, c’est encore, malgré la valeur et le charme de ses célèbres Cliniques , de l’histoire ancienne. Que disent nos praticiens modernes? Ils disent d’abord que la fameuse goutte remontée a d’autres causes que la fermeture thérapeutique de la soupape de sûreté dont j’ai parlé. Ils font voir que les affections du cœur ou des reins sont fréquentes chez les goutteux, mais ne nient pas absolument qu’entre la goutte et ces maladies viscérales il n’y ait quelque analogie de nature et d’origine. Aussi sont-ils demeurés prudents. Ils sont d’avis, eux aussi, que l’immobilisation, l’enveloppement ouaté, les lini-
LES MALADIES QU’IL NE FAUT PAS GUÉRIR. 119 ments calmants doivent constituer le principal du traitement de l’accès, en y joignant les diurétiques. On réservera les médicaments — et surtout ceux qui sont très actifs — pour certaines circonstances. Il n’est plus question de demeurer les bras croisés devant un homme qui souffre atrocement et demande surtout à être soulagé. Quand il y a des paroxysmes successifs, à plus foi*te raison est-on autorisé à médicamenter et on peut le faire sans crainte, mais c’est, comme plus haut, à la condition que les reins soient en bon état (toujours les -taies naturelles d’élimination, qui doivent être libres) et à la condition aussi d’être toujours prêt à interrompre le traitement en cas de péril imminent.
En somme, nous avons,en ces divers domaines, moins d’appréhension et moins de retenue que ceux qui nous ont précédés, parce que nous connaissons mieux qu’eux le mécanisme de certains accidents, que nous savons apprécier plus exactement la valeur fonctionnelle des émonctoires naturels, que nous avons davantage la possibilité de varier nos traitements et même de détourner les dangers qui menacent. Ceci mis à part, on voit que nous admettons encore des maladies qu’il est dangereux de guérir. Aux deux exemples que j’ai allégués, on en ajouterait facilement quelques autres. N’est-il pas légitime de penser que, chez les scléreux, les vieillards à tension élevée, certaines formations variqueuses, trop bizarrement situées pour que j’y insiste, constituent, par les hémorragies auxquelles elles donnent lieu, des voies de dérivation aussi et qu’il y a lieu de ne pas supprimer? Ne faudrait-il pas raisonner de même à l'égard de quelques diarrhées ou de certaines fièvres? En vérité, le chapitre pourrait être notablement allongé.
Toutefois, il faut, dans le titre du volume qui m’a fourni l’occasion d’exposer ces faits, changer, pour être véridique, un mot. Ce ne sont pas, à propre- • ment parler, des maladies qu’il sied de respecter en quelques occasions, ce sont des manifestations de maladies ou, pour tout dire d’un terme, des symptômes. L’accès de goutte est un symptôme de la diathèse goutteuse et l’on comprend la réflexion de M. Mouriquand : « Dans le traitement de la goutte, le point de vue du malade et celui du médecin divergent généralement. Pour le patient, la goutte se résume tout entière dans cet accès articulaire dont il sait l’atroce douleur. Pour le médecin, c’est avant tout à la maladie elle-même, au trouble constitutionnel, facteur des accès, qu’il doit penser. » Ceci pourrait être répété à propos de la fièvre, de l’eczéma, de la diarrhée, des affections auxquelles j’ai fait allusion. Il n’a jamais été question de ne pas tenter la guérison de l’eczéma en modifiant, ' i s’il est possible, le terrain sur lequel il évolue. De même la goutte-maladie doit-elle être soignée. De sorte que ce ne sont ni Tune ni l’autre des maladies « qu’il ne faut pas guérir.
Ce sujet actuel et vieux tout ensemble suggère encore d’autres réflexions qu'il est salutaire de mettre en relief. Le livre dont j’ai parlé eut une seconde édition, précédée d’une préface signée Giraudy, professeur, en 1808, à la Faculté de Paris.
Dans cette préface, on peut lire : « Il fallait tirer le peuple de Terreur dans laquelle il tombe tous les jours en se traitant d’après ses propres lumières; il [l’auteur] lui montre par des faits et par des raisonnements convaincants les dangers auxquels il s’expose et lui donne les meilleurs préceptes pour
LES MALADIES QÏÏIÙ NE FAUT PAS GUÉRIR. 121 les éviter. » C’est là, en effet, qu’est le péril, dans une thérapeutique appliquée à l’aveuglette par ceux ■qui ne connaissent que la superficie des choses et seraient bien empêchés d’en apprécier les raisons profondes. Il existait déjà, au temps de Lucien de Samosate, un nombre considérable de remèdes spécifiques contre la goutte, et il les a énumérés dans son poème la Tragopodagra. Ce nombre s’était fortement accru lorsque vivait et enseignait Sydenham. Il en fut et en est encore de même pour les affections de la peau. Il ne faut pas médire de ces remèdes dont quelques-uns, à n’en pas douter, ont une efficacité très grande, mais il faut mettre en garde contre leur emploi inconsidéré. Là où les médecins hésitent et s’efforcent d’éclairer leur conduite en mettant en jeu tous les procédés d’appréciation qu’ils ont, depuis des siècles, imaginés et leur connaissance de la pathologie, le public ne s’embarrasse pas de ces scrupules. Si tel remède.a réussi à son voisin, M. X... s’empressera de s’en servir pour lui-même sans se douter qu’il peut y avoir, qu’il y a même certainement entre les deux cas des différences .essentielles. C’est ainsi surtout que les accidents peuvent survenir. Cette vérité, qui a été bien souvent exprimée, il n’est pas inutile de la répéter une fois de plus et de montrer combien la médecine est une chose moins simple qu’on ne l’imagine communément. « Le plus grand nombre des maladies est compliqué », disait Corvivisart il y a cent ans. Ne doutons pas qu’à les connaître mieux, nous ne nous apercevions qu’elles le sont plus encore qu’il ne le pensait.