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CHAPITRE PREMIER LA MÉDECINE PRÉVENTIVE

I l semble que les temps soient proches où, selon la parole de feu le doyen Landouzy, le médecin sera plus « empêcheur de maladies » que guérisseur de malades. On s’y efforce, du moins, avec ardeur. Les vaccins préventifs se multiplient pour la plus grande sauvegarde • des humains et les hygiénistes vont semant partout la bonne parole, fréquemment emportée par le vent du désert dans lequel il leur arrive de prêcher, recueillie de temps en temps par des hommes de bonne volonté qui en font leur profit. Un troisième élément de protection est la médecine préventive que certains .songent à organiser chez nous, à l’exemple de l’Amérique du Nord qui la pratique, tout au moins à l’égard de quelques millions de ses citoyens. L’innovation est intéressante, quoique passible d’un certain nombre d’objections que je me propose de signaler en leur

temps. Pour commencer, voyons en quoi consiste cet art de préserver que l’on dresse en face de l’art de guérir.

Le principe est le suivant : tout homme devrait subir périodiquement, fût-il, à son avis, en excellent état de santé, un examen médical complet. Ainsi seraient décelées à leur début les tares, les lésions, les maladiesiflont il est trop souvent porteur sans, le savoir, parce qu’à ce moment les unes et les autres sont volontiers silencieuses. Comme elles sont toutes, chacun le reconnaît, beaucoup plus faciles à soigner lors de leur apparition que lorsqu’elles ont déjà évolué, on en viendrait à bout aisément et leur aggravation ne serait pas à craindre. Les points faibles de l’individu étant, d'auti’e part, connus, on pourrait lui conseiller les précautions nécessaires, les régimes appropriés et lui suggérer enfin un genre d’activité qui lui permettrait de donner, sans péril pour lui, son rendement maximum. Grâce à ces examens périodiques, chacun serait ainsi protégé par une sorte d’ange gardien scientifique qui, dans la mesure du possible, écarterait de lui le mal et reculerait l’âge des déchéances physiologiques et, pour autant que cela nous soit permis, l’heure inévitable.

Il serait facile de plaisanter à ce sujet et d’évoquer la phrase fameuse : « Tout homme bien portant est un malade qui s’ignore », comme aussi l’adage, plus profond, peut-être, de Farabeuf : « La santé est un état transitoire et qui ne présage rien de bon. » A bien considérer la proposition, elle est cependant très logique, et il est certain que la médecine préventive peut être une excellente chose, à quelques conditions dont je reparlerai. Avant d’en venir là, considérons sous

quel aspect se présente l’application que l’on en a

faite aux États-Unis.

Il existe, là-bas, une organisation qui a pour titre : Extension Life Institute, titre qui, chez nous, prêterait un peu à sourire. Cet organisme est spécialisé dans l’examen médical. Il ne pose aucun diagnostic, ne formule aucun traitement. A ceux qui se confient à lui (ou qu'on lui confie) il remet le protocole complet des investigations et de leurs résultats. Ce protocole est destiné tout d’abord au sujet lui-même qui le communiquera, s’il le veut, à son médecin ou encore à la compagnie d’assurances qui l’a envoyé à l’institut. Car il faut bien savoir que ce sont surtout les compagnies d’assurances sur la vie qui utilisent les services de celui-ci et lui demandent un avis médical sur leurs clients éventuels. Cependant, le public est admis à se faire examiner de la sorte, en dehors même de toute assurance envisagée.

La réussite est assez nette pour que l’institut possède à Chicago, à New-York et à Boston trois installations complètes qui emploient deux cents personnes, dont cinquante médecins. Pour ceux qui ne peuvent venir à l’un de ces centres, dix mille praticiens, répartis dans le pays entier, procèdent de même, en qualité de correspondants.

. Concourent à cet examen non seulement des docteurs, exerçant la médecine générale, mais tohs les spécialistes que l’on peut imaginer, ceux qui s’occupent de la vue ou de l’audition comme ceux qui s’intéressent particulièrement aux reins, au cœur ou au système nerveux. Il est bien entendu que des laboratoires, on ne peut mieux outillés, sont chargés de toutes les recherches et les analyses nécessaires, et que l’ampoule aux rayons X joue

dans ce concert son rôle important. On conçoit que tout cela se paye et se paye même très cher. S’il ne s’agit que d’un examen simple, on en est quitte pour 50 dollars ; les frais montent au triple quand l’examen doit être absolument complet.

Ces renseignements et ces chiffres sont extraits d’une communication faite par M. Fisk, un des fondateurs de l’Extension Life Institute, devant le Comité national d’études sociales et politiques. M. Fisk a spécifié que, pour les assurés examinés régulièrement, la mortalité a diminué de 18 à 23 0/0 et, enfin, que tout le monde y trouve son compte, individus, compagnies d’assurances et actionnaires de l’institut. Il n’y aurait, a-t-il ajouté, que les entrepreneurs de pompes funèbres pour se plaindre.

Le fait que ce sont, au premier chef, les compagnies d’assurances qui profitent de cette organisation, ayant trouvé avantage à la centralisation d’examens qu’elles imposent en tous pays à ceux qui s’adressent à elles et apprécient une installation qui leur permet de les faire plus complets, autoriserait à estimer que ce n’est pas là absolument de la médecine préventive, mais une précaution de gens d’affaires. Cependant, comme l’individu, à n’en pas douter, en est aussi le bénéficiaire, comme des particuliers recourent aux mêmes services, il convient de rechercher si, en pratique, l’idée première, très logique, je le répète, est pour nous réalisable et si, à côté d’avantages que l’on ne saurait méconnaître, elle ne comporte pas quelques inconvénients.

Il faut d’abord faire remarquer que cet examen préventif serait surtout nécessaire dans le jeune âge. Un médecin américain nous contait récemment

que, âgé de soixante-huit ans, il s’était ainsi confié à dix spécialistes de ses amis afin de savoir quel était l’état de son organisme. Lésdits spécialistes, hommes précis s’il en fut jamais, n’hésitèrent pas à chiffrer leur diagnostic, et l’intéressé put apprendre de cette façon que s’il avait soixante-huit ans d’après son acte de naissance, son cœur en avait quatrevingts, ses reins quatre-vingt-cinq, et son système nerveux quatre-vingt-quinze. N’est-il pas bien avancé? L’art de guérir n’étant pas à même, que nous sachions, de réparer des lésions et de faire fonctionner normalement des organes parvenus à ce point d’usure physiologique, que peut avoir gagné notre confrère à interroger la Sibylle? N’eût-il pas mieux valu, pour lui, continuer à ignorer ce qu’il estmaintenant forcé de savoir ?

Chez les enfants, chez les jeunes gens, il n’existe pas d’usures de ce genre, il n’y a guère de lésions irréparables. Il peut, par cofitre, se rencontrer, à cet âge, des affections au début, des vices de fonctionnement légers et auxquels il est loisible de porter remède. On trouvera aussi des prédispositions morbides, héréditaires ou autres, des organes' qui demandent des ménagements, beaucoup de choses, en somme, peu importantes à ce moment et qui sont susceptibles de devenir sérieuses par la suite, « de petites causes de grands désordres futurs », suivant une heureuse expression de Mme Charléty. Si l’on veut réellement guider l’homme dans son existence, c’est à ce moment qu’il faut interroger son organisme, quitte à continuer, par la suite, à le surveiller lorsque la chose sera nécessaire.

Or, cette médecine préventive, nous l’appliquons déjà à bon nombre de sujets. L’inspection médicale

des écoles en est une réalisation qui demanderait seulement à être généralisée et complétée. Il serait indispensable, pour lui donner toute sa portée, qu’elle aboutît à un carnet sanitaire où seraient inscrites les observations faites et qui suivrait l’intéressé dans la vie. Il pourrait s’en servir toutes les fois qu’il le jugerait utile, le présenterait à son médecin lors des accrocs subis dans la suite par sa santé, et il est telle occasion où on pourrait lui demander d’en donner communication. Les offices d’orientation professionnelle, par exemple, y trouveraient des renseignements qui leur seraient très pi’ofitables. Cette idée d’un carnet sanitaire individuel est, comme on dit, « dans l’air ». Déjà plusieurs modèles ont été proposés. Cependant il est bien des particularités qu’il serait obligé de laisser dans l’ombre. Il est des diagnostics qu’on ne tient pas à révéler. Si l’on voulait y mettre tout, il est probable que bien des gens n’exhiberaient pas volontiers le leur.

D’autre part, au moment de l’incorporation des recrues, après la première discrimination qui est l’ouvrage du conseil de révision, il y a un nouvel examen qui constitue encore une étape de médecine préventive. Toutefois, là aussi, elle n’avertit l’individu qu’indirectement et peut-être pas toujours comme il conviendrait qu’il le fût. C’est encore une précaution prise par la collectivité et non un acte de préservation individuelle. On peut en penser à peu près autant des examens sanitaires très détaillés subis par les jeunes gens admis dans les écoles militaires comme Saint-Cyr et Polytechnique. Ils permettent principalement, semble-t-il, de spécialiser chacun suivant sa résistance et ses qualités. Mais déjà il s’agit de sujets instruits et qui pourront

faire leur profit des constatations faites si on les leur fait connaître.

En dehors de ce qui existe déjà, peut-on dès maintenant faire fond sur une médecine préventive organisée « à l’américaine », fonder des instituts d’examen qui fonctionnent de la même façon que celui dont nous avons parlé, inviter les particuliers à s’adresser à eux? Ce n’est pas démontré.

En réalité, c’est cependant sur l’examen complet, intégral, que repose tout le système. S’il ne semblait pas indispensable, il suffirait de recommander à chacun d’aller voir périodiquement son médecin comme beaucoup font regarder deux ou trois fois par an leur denture par le stomatologiste. Mais en ce cas, il ne saurait plus être question d’une inspection détaillée de tout l’organisme et de son fonctionnement, car le praticien n’est pas, sauf exceptions (et j’en connais), outillé pour la mener à bien.

Or cet examen complet n’est pas une petite affaire. Quand M. Fisk nous dit qu’à l’Extension Life 1nstitute il dure un peu plus d’une heure, nous ne comprenons plus. C’est par jours, par semaines peutêtre, qu’il faut compter. A Saint-Cyr, il s’échelonne sur plusieurs mois. L’état de l’appareil digestif ne saurait être connu sans des épreuves nombreuses et longues. Demandez à ceux qui s’occupent de psycho-technique combien de temps est nécessaire pour savoir comment fonctionne et réagit un système nerveux. N’est-il pas des affections héréditaires qu’on ne saurait affirmer ou nier sans des examens multipliés? Ceci dit sans faire intervenir la question d’argent qui a cependant sa place — ce qui est très compréhensible — dans les préoccupations du public. A combien de personnes fera-t-on

débourser plus de 2 500 francs pour s’entendre dire qu’elles se portent bien?

Un autre aspect du problème doit aussi être envisagé. Si la médecine était une science, elle pourrait rendre des arrêts contre lesquels aucun recours ne saurait être admissible et fournir des certitudes pour lesquelles aucun prix ne serait trop élevé. Nous n’en sommes pas et taous n’en serons sans doute jamais là. Il n’est pas douteux que ce ne soit surtout sur les examens de laboratoire que l’on compte pour établir le bilan de chaque individu. Puisqu’il est, en apparence au moins, sain, la clinique ne peut entrer en ligne de compte que comme brillant second. J’ai assez dit, dans un précédent volume 1 , le bien qu’il faut penser des examens de ce genre et les difficultés que présente leur interprétation pour y revenir. Cependant, il convient de rappeler qu’ainsi étayé, le verdict médical ne donne que rarement une assurance absolue. S’il en est ainsi pour des malades avérés, ne comprend-on pas combien l’écueil est plus menaçant encore quand il s’agit d’organismes dans lesquels on veut déceler des maladies au début ou des défauts fonctionnels très légers? « C’est toujours une lourde responsabilité, a dit très justement M. Léon Bernard, que d’attester qu’un sujet est normal comme d’affirmer ce que j’appellerai une affection limite. »

La conclusion de ce trop rapide examen d’une grande question est que la médecine préventive repose sur une idée fort juste, mais d’une application pratique délicate etdifficile. L'expérience tentée parmi les étudiants en médecine de la Faculté de Strasbourg, par MM. Weiss, Pfister, Strauss et

l. Voir Pour bien se porter, p. 164.

Yaucher, a démontré l’utilité de ces examens subis par des sujets en apparence bien portants, ce qu’il était aisé de prévoir. Elle a prouvé aussi que ces examens multiples n’étaient pas acceptés facilement même par des jeunes gens particulièrement aptes à en comprendre l’utilité, puisque, sur 97 étudiants de première année, 43 seulement ont pu être examinés de façon complète. Lorsque l’on s’est adressé aux étudiants de toutes les facultés, le déchet a été beaucoup plus considérable : sur un total de 861, on n’a pu en examiner totalement que 247, soit moins de 30 0/0.

Ces difficultés, ces objections, ces déceptions ne doivent pas décourager. Il convient au contraire de mettre en pratique cette méthode préservatrice le plus généralement possible et principalement dans l’enfance et la jeunesse, en tirant parti de toutes les occasions favorables. Nous devons seulement nous rendre compte que sa généralisation n’est pas une chose simple, mais des plus ardues. Il faut déjà — qu’on ne s’y trompe pas — savoir beaucoup de choses pour accepter cette innovation et une sérieuse volonté pour suivre les directives qui découleront de ces investigations. Le public aura une tendance plus accentuée à sourire de la chose qu’à se soumettre à sa contrainte. C’est une réforme importante qu’il s’agit d’introduire dans les mœurs et qui ne s’accomplira que peu à peu, à mesure que les hommes comprendront ce que bien peu comprennent encore aujourd’hui. L’idée un jour s’imposera à eux; il serait vain de vouloir la leur imposer. Agir comme l’ont conseillé ces deux médecins qui, à l’Institut sanitaire de Margate, ont demandé l’examen médical périodique obligatoire pour tout citoyen, c’est à coup sûr se nourrir d’illusions, décréter dans

l’abstrait et courir au-devant d’un échec certain.

Nous avons observé que tout ce qui a été réalisé ailleurs et ici correspond plutôt à la sauvegarde de la collectivité qu’à celle de l’individu. Sans doute est-ce sous cet angle qu’il est préférable, présentement, d’envisager le problème si l’on veut réussir. Le reste, c’est-à-dire le recours individuel à la médecine préventive, viendra ensuite.

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