CHAPITRE V
DORMIR
'insomnie est un mal dont se plaignent beaucoup
de nos contemporains qui ne font guère en
cela que rééditer les doléances de ceux qui vinrent au monde avant eux. Cette ancienneté dans la lamentation semble démontrer, au premier abord, qu’il est vain de vouloir disserter sur ce sujet. Cependant, à la liste déjà longue des explications suggérées et des remèdes proposés, quelques numéros sont venus, en ces derniers temps, s’ajouter. D’autre part, il est infiniment probable que « cette peste femelle, tirée de l’enfer » selon l’estimation d’Alfred de Musset, exerce plus de ravages qu'elle ne le fit jamais. On peut essayer de savoir pourquoi.
Il est assez difficile, en effet, de guérir un désordre dont on ignore l’origine. Le premier soin qu’ont pris tous ceux que ce problème a tentés fut de rechercher les causes qui peuvent empêcher certains infortunés de dormir comme le commun des mortels. Les uns après les autres, ils ont entrepris de dégager l’inconnue; un important congrès ne mit même, il y a seize ans, que ce sujet à son ordre du jour. Toutefois, il ne faut pas compter sur les congrès
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pour fournir une solution définitive aux questions qu’ils abordent. Ils procurent à quelques-uns l’occasion de développer quelque hypothèse inédite, puis, après avoir beaucoup discuté sur des opinions plus ou moins contradictoires, les assistants finissent par s’apercevoir, en gçnéral, que le problème est bien plus complexe qu’ils ne l’avaient pensé tout d’abord, n’ayant fait état que de quelques cas particuliers qu’il ne convenait pas de généraliser sans mûre réflexion.
Aussi bien, en pareille matière, doit-on juger qu’il ne saurait y avoir de commune mesure. Quels que soient le mécanisme par lequel on explique le besoin de sommeil que nous ressentons tous à intervalles réguliers et aussi la façon dont se déclenche cet anéantissement provisoire, il paraît évident que ces troubles ne sauraient avoir, chez tous ceux qui en souffrent, la même source. L’homme n’est pas un pur mécanisme dont les rouages et leur fonctionnement réciproque seraient absolument identiques et, pour ainsi dire, interchangeables d’un individu à un autre. Ceci nous interdirait déjà d’esquisser une explication qui vaudrait pour tous les cas, même s’il n’entrait dans ces phénomènes que des éléments purement physiques ou, suivant le vocabulaire médical, somatiques. La plupart du temps, pour ne pas dire toujours, les conditions psychiques dominent la scène et nous pénétrons ici dans un domaine tellement variable qu’il nous faut reconnaître combien il est inutile de rechercher une solution unique du problème. Le psychisme de chaque homme est bien à lui, bien particulier, plus encore peut-être que son comportement physique, de sorte que la cause de l’anomalie sera forcément plus individuelle encore.
Il est possible, néanmoins, en faisant les réserves d’usage, de distinguer quelques grands paragraphes en ce chapitre, des cadres aux contours assez souples pour y faire entrer beaucoup de choses. C’est ainsi qu’il peut être permis de tracer les grandes lignes causales et d’y rapporter, autant que faire se peut, des corollaires thérapeutiques.
Si compliqué que puisse être le mécanisme dont je parlais plus haut, quel que soit l’enchevêtrement des causes physiques qui retentissent finalement sur le psychisme, il est un raisonnement qui peut nous faire comprendre comment l’insomnie est une disgrâce qui frappe aujourd’hui plus de monde que jadis. Chacun admet que le sommeil — si littéraire qu’apparaisse cette opinion — est une détente à peu près totale du système nerveux et en particulier cérébral. Cette détente se produira d’autant plus aisément que l’activité, l’excitation auront moins dépassé les bornes habituelles. Il en résulte que la vie moderne n’est pas favorable au jeu normal de ces centres du sommeil et du non-sommeil dont on admet actuellement l’existence en une région nettement délimitée du cerveau. Nous semblons nous plaire dans un perpétuel surmenage ou du moins nous y résigner, surmenage cérébral, surmenage circulatoire, surmenage sensoriel (bien d’autres épithètes seraient de mise). Pour passer de cette outrance au calme qui commande le bon sommeil réparateur, il y a, suivant l’expression populaire, « du tirage ». De sorte que le premier principe à observer si l’on veut dormir est d’éviter de se surmener. Mais allez donc donner un conseil de ce genre à ceux qui ont adopté cette vie fiévreuse — et, proclamons-le, absurde — que nous voyons mener par
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tant de gens autour de nous ! Il est convenu, semblet-il, que la vie intense est la seule qui mérite d’être vécue. La concurrence effrénée qui règne sur le monde peut sembler une excuse, sinon une légitimation; mais, en dehors des affaires, n’apportonsnous pas jusque dans nos plaisirs une exagération qui, elle, ne saurait être absoute? Nous vivons dans le bruit, dans l’éclat désordonné des lumières, la nuit est pour nous un prolongement naturel du jour et la surexcitation paraît l’état indispensable de nos sens. Cçci sans compter que ce surmenage constant agit encore indirectement en choisissant la voie détournée d’autres appareils dont le trouble retentit à son tour sur le cerveau.
Il est de notion ancienne que les troubles digestifs sont au premier rang parmi ceux qui barrent la route au sommeil. Au congrès dont j’ai parlé, le D r Ploenis admettait que cette étiologie joue dans 70 0/0 des cas, et ce n’est peut-être pas un chiffre trop fort. Les dyspeptiques sont des sujets dont la digestion est pénible. La circulation, après le repas, se fait mal chez eux, et comme tout le système circulatoire constitue un bloc dont les parties sont solidaires, le cœur d’une part, les vaisseaux du cerveau de l’autre subissent un retentissement fâcheux de cet état anormal. Sans même qu’il soit question de dyspepsie, un repas du soir trop copieux ou de menu trop savant a le même regrettable effet, parce que sa digestion est difficile et que, si le sommeil n’est pas favorable à l’acte digestif, la réciproque est aussi vraie. Ceci sans tenir compte des susceptibilités individuelles, si fréquentes, au café, à l’alcool, au vin de Bourgogne ou de Champagne, sensibilités que ceux qui en pâtissent connaissent bien et dont ils ne se font pas faute de pressentir les
désagréables conséquences au moment même qu’ils succombent à la tentation.
Passons rapidement sur le chapitre spécial de ceux qui ne dorment pas parce qu’ils souffrent. Ce sont des malades qu’il convient de soigner et voilà tout. Ils sont en marge de notre sujet.
Nous revenons ainsi aux causes psychiques de l’insomnié. Les tourments moraux, les préoccupations sont ici les agents principaux de cette disgrâce. Il est facile de dire à ceux qui en sont victimes qu’il faut, dès la mise au lit, s’abstenir de toutes ces pensées obsédantes. L’ordonnance est moins facile à, suivre qu’à rédiger. Le caractère propre de ces idées est justement qu’on né les chasse pas à sa guise. Comment empêcherez-vous celui qui a des inquiétudes, par exemple, sur la santé ou le sort d’un être cher d’être obsédé par cette angoisse? Comment empêcherez-vous le commerçant, l’industriel, de réfléchir, même la tête sur l’oreiller, à telle affaire qui- peut, suivant les circonstances, être bonne ou mauvaise et qui a toujours pour lui une importance majeure? Apprenez donc au savant à oublier, dès qu’une certaine heure est venue, le sujet de ses recherches qui occupent exclusivement ses journées et dont le résultat espéré lui promet une moisson superbe. Il fallait être Napoléon pour s’endormir à volonté au milieu d’une bataille comme Bautzen ; il fallait être Caton pour se livrer au sommeil comme à l’accoutumée étant menacé de mort par les sbires de Metellus.
A côté de ces préoccupés, qui sont la plupart du temps des normaux, prennent place les émotifs, les hypersensibles. A ceux-ci, toutest motif d’insomnie : la chambre trop chaude, le moindre bruit inattendu, une odeur inhabituelle. Ce sont les plus nombreux,
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ceux à qui nous devons réserver notre plus attentive sollicitude. Ils rentrent, au demeurant, dans la catégorie de ceux dont je parlais en commençant. Leur sensibilité excessive est trop souvent un l'ruit amer de cette trépidante vie moderne, et ce sont ceux qui recherchent le plus sqs « plaisirs » qui ont le plus de chances de trouver ensuite de grosses difficultés à s'endormir. On a dit aussi d’eux que, s’ils ne dormaient pas, c’est qu’ils savaient bien que le sommeil les fuirait. En d’autres termes, cette pensée obsédante de l’insomnie qui les menace est la meilleure garantie qu’en effet ils la rencontreront.
Mais ces sujets si mal partagés ne sont-ils victimes que de ce surmenage sensoriel et cérébral, et n’est-il pas, dans l’ordre purement physique, une base à cette sensibilité désagréablement accrue? C’est ici qu’interviennent certaines idées modernes qui ne manquent pas d’intérêt.
J’ai fait, à plusieurs reprises, allusion à ces organes ordinairement fort petits, mais d’importance physiologique majeure, qui s’appellent les glandes à sécrétion interne. Depuis le jour où leur étude approfondie nous a prouvé combien était illégitime le dédain où elles furent si longtemps tenues, nous avons constaté qu’elles ont, dans l’accomplissement de nos fonctions les plus essentielles, une part de premier ordre. Nous en avons la preuve dans ce fait qu’une diminution ou une exagération dans l’activité d’un organe comme la glande thyroïde, la glande surrénale ou l’hypophyse créent des états morbides de haute gravité. M. Léopold Lévi, qui a poussé très loin ses investigations à ce sujet, est d’avis que ces glandes ont, dans le plus
ou moins de régularité du sommeil, un rôle qu’on ne saurait négliger.
D’une façon générale, on peut admettre que l'insomnie est surtout le lot des sujets dont les glandes endocrines ont une activité trop grande; quand cette activité, est, au contraire, amoindrie, c’est la somnolence que l’on constate. Pour la glande thyroïde, notamment, qui est une des plus importantes du groupe, il n’est pas douteux que les sujets chez lesquels elle est déficiente soient le plus souvent des « endormis », que ceux chez lesquels elle fonctionne trop ne soient des excités chez qui le sommeil ne vient qu’avec peine. Conclure de là que tous les émotifs qui dorment mal sont des gens qui rentrent dans la catégorie des « hyperthyroïdiens » serait sans doute abusif. M. Sabouraud a cependant noté ce fait curieux que, chez beaucoup de ces victimes de l’insomnie, l'usage de certains comprimés, réservés jusqu’ici à de vrais malades atteints de cet ensemble de troubles qu’on connaît en médecine sous le nom de maladie de Basedow ou de goitre exophtalmique (et qui paraissent bien être sous la dépendance d’un fonctionnement abusif de la glande thyroïde), leur permettait un sommeil aisé et réparateur. Le même effet a été obtenu avec le même remède chez certains de ces surmenés de la vie actuelle qui ne pouvaient trouver cette détente totale du corps et de l’esprit qui est nécessaire pour s’endormir. L’explication de cette curieuse thérapeutique est malaisée à donner, mais elle semble bien, dans sa réussite, corroborer les idées sur le rôle de ces glandes dans l’insomnie tel qu’il commence à apparaître.
Voilà donc un médicament qui fait dormir au moins quelques-uns. N’en est-il donc pas d’autres?
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demandera-t-on. Et de vous énumérer l’imposante cohorte de ces hypnotiques que les gens du peuple appellent plus volontiers des « dormitifs ». De ces médicaments de fabrication synthétique dont le nombre s’accroît chaque jour, chacun a son préféré, celui qui lui réussit et qui lui est inoffensif. Inoffensif? C’est à voir, car on a mené dans les milieux médicaux une campagne énergique contre ces remèdes que la chimie classe dans la série « barbiturique » et qui sont loin, pour la plupart, de présenter cette innocuité. Ce qui fait surtout leur danger, c’est l’habitude que l’on en prend et l’accoutumance qui suit facilement. L’habitude, cela correspond à dire que lorsque l’on a commencé à leur demander le repos qui vous fuit, on ne peut plus se passer de leur intermédiaire. L’accoutumance, c’est ce phénomène qui oblige à accroître les doses pour retrouver l’effet attendu. On comprend sans plus que l’une et l’autre deviennent néfastes au bout d’un temps plus ou moins long. L’emploi des hypnotiques de ce genre ne saurait être qu’une exception. Il faut laisser le médecin juge de leur opportunité et l’on ne doit s’en servir que sur son conseil. On a même demandé, non sans raison, que ce ne soit que sur son ordonnance.
Évidemment, les remèdes de ce genre paraissent la solution idéale du problème à ceux — et ils ne sont pas rares — qui ne consentent pas à se plier aux règles de vie et aux régimes de table qui demeurent cependant la seule vraie façon dé récupérer le sommeil disparu. Restriction de nos plaisirs? Quels gêneurs! Nous entendons vivre comme il nous plaît. Les chimistes sont là pour fabriquer ce qui nous est nécessaire. Mauvais calcul qui pourrait.
mener ceux qui le mettent en avant à aller beaucoup plus loin qu’ils ne le désirent.
N’en déplaise à ces simplificateurs, qui sont les mauvais marchands de leur raisonnement, c’est à la lutte contre les causes qu’il faut en venir en ce chapitre comme en tant d’autres. Il convient d’abord de soigner son estomac s’il est malade, de saturer l’acide gastrique en excès dans les dyspepsies, de surveiller ses menus et de réduire celui du soir. Que si, dyspeptiques, vous voulez essayer du verre d’huile d’olives qui a été proposé, libre à vous; peut-être vous trouverez-vous aussi bien de mâcher des cacahuètes, comme le conseillait un Américain.
Et vous, gens à la sensibilité exacerbée, bouchezvous les oreilles, enlevez les fleurs de votre chambre, maintenez-y une température suffisamment fraîche (si les radiateurs vous le permettent), faites la nuit noire autour de vous. Si tout cela ne suffit pas, il vous restera la ressource de toute une série de recettes trop nombreuses pour être efficaces, comme de compter en vous-même, de fixer un point sans en détacher vos yeux, attendant que d’eux-mêmes ils se ferment. Mais tout cela, on l’a dit très justement, nécessite un effort de volonté, alors que le -sommeil, c’est le résultat d’un abandon total, d’une abdication absolue. « Dormir, a dit Bergson, c’est se désintéresser. » L’idéal serait évidemment de ne penser à rien. Alors pensez à « autre chose », mais pensez sans effort, laissez votre cerveau vagabonder à son aise. Sans doute entrerez-vous ainsi dans le pays du néant ou dans celui des songes.
Faut-il placer votre lit dans la direction du méridien, la tête au nord, les pieds au sud? On s’est beaucoup préoccupé de ce détail. Je ne me porte pas garant que cette position vous fera dormir. Je
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remarque seulement que, de plus en plus, les influences atmosphériques, météorologiques, cosmiques même, prennent de l’importance dans l’esprit des médecins. Il paraît assez logique qu’il en soit ainsi, car, plongé dans un milieu aux variations duquel il réagit constamment, l’homme doit comprendre que les éléments de ce milieu, quels qu’ils soient, influent en bien ou en mal sur sa santé. Il serait intéressant de savoir si, chez quelques-uns tout au moins, les grandes périodes d’insomnie ne correspondent pas à des variations du baromètre dans un sens à déterminer. Ce dont on se moque aujourd’hui sera peut-être la vérité de demain.
Mais pourquoi s’occuper du sommeil et tenter de lui demander le calme? Un médecin américain, estimant qu’il nous fait perdre un tiers de notre existence, a, paraît-il, trouvé une méthode qui nous permettra de nous en passer. A celui-là, je propose de décerner le prix de la « Vie intense », à la condition qu’il garde sa méthode pour lui. N’est-ce pas votre avis?