CHAPITRE VI
N a beaucoup parlé, en ces dernières années,
dans la presse, des accidents causés par les
' courants électriques à basse tension, ceux qui nous sont familiers et qui font, dans nos appartements, fonctionner tant de choses. Sans doute n’en a-t-on pas assez parlé encore, puisque M. Zimmern, dans une récente séance de l’Académie de Médecine, en a rapporté deux nouveaux cas mortels et. a demandé à cette savante Compagnie de l’aider à faire comprendre qu’il fallait compter avec ces courants et les bien connaître, afin d’éviter des catastrophes. Puisse ce chapitre, si modestement que ce soit, contribuer à cette campagne prophylactique.
La fée électricité a maintenant droit de domicile un peu partout, et aussi bien dans les intérieurs les plus modestes que dans les logis dotés du confort le plus raffiné, dans les installations industrielles les plus simples comme dans les usines importantes. C’est une de ces grandes dames dont on doit estimer qu’il ne sied pas de prendre vis-à-vis d’elles trop de familiarités. Sa puissance, qui nous demeure toujours quelque peu mystérieuse, n’est domptée qu’en
apparence, et elle sait montrer de temps en temps comment elle s’entend à punir ceux qui ne la respectent pas comme il convient. L’extension de son domaine fait que ces imprudents ou ces ignorants sont de plus en plus nombreux et que les accidents se multiplient d’inquiétante^façon.
Ce respect que nous devons témoigner à,l’égard de l’électricité, nous l’admettons tous sans résistance lorsqu’il s’agit de ces courants formidables qui alimentent les industries de grande envergure et circulent à travers nos campagnes dans des câbles soutenus par de robustes pylônes. Au demeurant, si nous ne songions pas au péril, les fils de fer barbelés qui entourent ces poteaux et les « danger de mort » affichés partout en grosses lettres, voire agrémentés de deux tibias en croix et d’un crâne, symbole éloquent que comprennent même ceux qui ne savent pas lire, sont là pour raviver notre souvenir et nous inciter à la prudence. Mais combien estiment — même hélas! chez les professionnels — que l’on peut manier sans avoir rien à redouter les fils conducteurs qui courent le long des parois de nos appartements et par où s’alimentent nos sonneries et nos lampes? Des milliers de volts, à la bonne heure, cela vous a un air impressionnant, et l’on réfléchit malgré soi, mais une ou deux centaines au plus, nous ne saurions- nous en méfier, ceci d’autant plus que nous voyons l’ouvrier électricien rechercher tranquillement, en mouillant le bout de ses doigts, si le courant passe bien et que si, d’aventure, nous recevons nous-mêmes une petile secousse, cela ne nous paraît pas pouvoir aller plus loin.
Il en est ainsi, en effet, dans l’immense majorité des circonstances; mais si les conditions changent, tout change avec elles, et nous verrons tout à l’heure
combien il faut peu de chose pour que le danger grave surgisse subitement.
J’avoue humblement à l’avance que ces lignes ne seront pas savantes. Il entre dans cette grave question des éléments que je ne me dissimule pas être de haute importance, mais je me permets de les laisser délibérément de côté. La discrimination entre le courant continu et l’alternatif, l’influence de l’intensité de ce courant ont certes une grosse valeur pour le praticien qui doit étayer son pronostic et régler sa thérapeutique. Parlant au public, je n’aspire pas à autre chose qu’à lui montrer comment et pourquoi le courant banal qui fait fonctionner nos lampes et nos appareils domestiques est susceptible de devenir très dangereux et, en outre, en cas d’accident de cette origine, ce que le premier venu peut tenter.
Le problème, réduit à son expression la plus simple, peut se formuler ainsi : étant donné un corps chargé d’un certain potentiel électrique, ce corps abandonnera sa charge à tout autre corps dont le potentiel sera inférieur si la possibilité lui en est fournie, c’est-à-dire s’il peut être mis en relation avec ce dernier par un intermédiaire quelconque. Or, un fil d’installation électrique possède toujours ' un certain potentiel ; la terre, par contre, est considérée comme de tension nulle, soit de potentiel zéro. Si donc un intermédiaire s’intercale entre le fil et la terre, il sera traversé par le courant. Le corps humain peut-il être cet intermédiaire? Oui, à la condition que soit annihilée la résistance opposée par son épiderme au passage du courant. Mais cet épiderme ne protège le corps qu’à la condition d’être parfaitement sec, et voilà pourquoi l’ouvrier électricien, dont j’ai parlé, mouille légèrement ses doigts avant
de faire sa petite expérience. Il n’y risque réellement rien, parce que la surface humectée est minuscule et que la résistance de la peau au passage du courant est inversement proportionnelle à la surface du contact avec la source électrique.
Maintenant, supposez ui\ individu dans son bain. L’épiderme est hydraté au maximum et sur toute son étendue. Le corps est en contact avec l’ouverture inférieure de la baignoire, celle par où s’échappent les eaux usagées, et cette ouverture se continue elle-même par la tuyauterie. La « mise à la terre » est aussi parfaite que possible. C’est- ainsi que la catastrophe survient, et nous ne sommes plus étonnés de constater que les accidents se produisent presque toujours dans une salle de bains ou dans un cabinet de toilette.
Il faut cependant, bien entendu, une autre condition, qui est que la main de l’homme plongé dans son bain touche une source électrique nue. Or, il arrive parfois qu’une prise de courant, un appareil du genre séchoir, une lampe présentent, surtout si l’un ou l’autre a déjà un long usage, un défaut d’isolement qui n’est nullement visible pour le profane. Telle est la genèse des morts lamentables que l’on a rapportées.
Mais il n’est pas que dans ces circonstances que l’accident peut se produire. Écoutez un fait rapporté par M. Balthazard. Il s’agit d’un logement où un court-cireuit par fils mal isolés détermine un sérieux commencement d’incendie. L’habitant des lieux coupe, à coups de hache, les fils, puis jette des seaux d’eau à la volée pour arrêter le sinistre. Lorsque, quelques instants plus tard, arrive l’ouvrier électricien qu’il avait mandé, il veut lui montrer comment s’est produit le court-circuit fatal et
saisit les fils coupés. L’eau couvrait le sol, lui-même était trempé et ses pantoufles d’étoffe baignaient dans la couche liquide. La mise à terre était réalisée, il tomba foudroyé.
Il est curieux de noter, en passant, qu’un autre élément modifie la gravité de l’électrocution. Cet élément d’ordre psycho-physiologique consiste en ce fait qu’un homme qui s’attend à la décharge électrique possède une résistance accrue à l’action du courant. L’homme surpris, au contraire, par celui-ci, voit sa résistance diminuée. C’est ce que l’on pourrait appeler le coefficient de surprise ou de frayeur. Je ne me charge pas, ai-je besoin de le dire, d’expliquer ce bizarre phénomène, mais, dans un livre remarquable, le médecin-colonel Cot en a donné des exemples typiques et absolument convaincants. C’est sans doute cette particularité qui rend si difficile l’électrocution des condamnés à mort aux États-Unis et a obligé à introduire des complications assez inattendues dans l’emploi de. divers courants successifs. Or, il n’est pas douteux que, dans les accidents provoqués par les courants domestiques à basse tension, l’élément surprise n’intervienne et il est possible qu’il joue un rôle sur l’importance duquel nous ne saurions nous prononcer.
Après cet exposé, il nous faut voir comment, en pareil cas, la mort se produit. Cette recherche va nous conduire à cette remarque paradoxale que l’électrocution est peut-être plus dangereuse quand elle est le fait d’un courant à basse tension que lorsqu’elle a pour origine un courant à tension élevée.
Le courant peut tuer de plusieurs façons. Lors-
qu’il est particulièrement intense, il frappe le bulbe, cette partie du système nerveux central où se trouvent notamment les centres qui commandent la respiration. Ceux-ci sont immédiatement sidérés et l’asphyxie, de façon fatale, s’ensuit. Quand la tension est moins forte, elj.e est insuffisante à provoquer cette sidération du bulbe et le courant pénètre plus profondément, jusqu’au cœur. Celuici, sous l’influence de la décharge, perd son rythme immuable, les éléments musculaires qui le composent abandonnent l’impeccable discipline qui caractérise l’admirable moteur circulatoire. Chacun d’eux se contracte, affolé, pour son propre compte, comme si le chef d’orchestre avait abandonné la direction de l’ensemble. Le sang n’est plus chassé dans les vaisseaux artériels et, bientôt après cette « fibrillation », le cœur s’arrête.
Lequel est le plus dangereux, le défaut de respiration ou le défaut de circulation? Le second, sans nul doute. En effet, il est de notion physiologique classique qu’un cœur qui a été le siège de fibrillation ne retrouve jamais, quoi que l’on fasse, le rythme perdu. C’est donc la mort fatale. Cependant la respiration chez des sujets ainsi frappés a persisté parfois pendant quelques secondes. Ils n’en sont pas moins irrémédiablement condamnés.
Quand c’est, au contraire, la respiration qui a cessé brusquement, le cœur ne s’est pas pour cela obligatoirement arrêté. Il continue pendant quelque temps à battre, faiblement il est vrai, mais suffisamment toutefois pour pouvoir retrouver, si les secours arrivent à temps, s’ils sont logiquement dispensés et rétablissent la respiration, sa régularité d’avant l’accident.
Il en résulte donc, comme je le disais, que les
courants dé bas voltage seraient les plus à craindre, puisque, incapables de sidérer le bulbe, ils frappent directement le cœur. Il se peut, au contraire, que les courants à haute tension, agissant dès l’abord sur le bulbe, respectent l’organe central de la circuculation. Rétablissons la fonction respiratoire et nous pourrons avoir la joie de rendre la vie à la victime.
Ce n’est pas tout d’affirmer, il faut prouver et voici des faits qui feront la démonstration nécessaire. Je les emprunte au maître d’Arsonval qui les a rapportés à l’Académie des Sciences.
Il y a plus de trente ans', à Saint-Denis, un ouvrier chargé de réparer une barre de scellement fixée dans un mur et supportant des fils de courant à haute tension, touche par mégarde deux de ces fils. Ici il n’est plus question d’humidité ou de siccité de l’épiderme. A ce potentiel, l’électricité se soucie peu des résistances de cet ordre. L’homme, foudroyé, reste suspendu sur la barre qu’il réparait. A l’usine génératrice, un court-circuit se produit qui fait que l’on coupe le courant et que l’on recherche la cause de l’accident. Quand on l’a trouvée, on descend avec peine le malheureux ouvrier, on l’étend à terre et l’on pratique la respiration artificielle. On peut dire qu’on la pratique sans se lasser, puisque cela dure pendant trois heures. Au bout de ce long temps, l’homme respirait de nouveau et était sauvé. Son cœur avait, si l’on ose dire, tenu le coup assez longtemps pour permettre aux secours d’arriver.
M. Jellineck (de Vienne), spécialiste éminent en ce chapitre, avait déjà soutenu que la mort par les courants à haute tension n’était le plus souvent qu’une mort apparente. Il voulut le démontrer expérimentalement et voici ce qu’il imagina. Par
un courant de cette puissance, il foudroya une chienne qui était près de mettre bas. Il abandonna ensuite le pauvre animal, évidemment mort, pendant un quart d’heure, puis il pratiqua sur la victime une opération césarienne et retira les petits qui étaient parfaitement vivants. Est-il utile de faire ressortir que si la mère était morte lors du passage du courant, les chiots, privés de circulation pendant un quart d’heure, auraient, eux aussi, succombé? Déduisons de ces faits cette conclusion que la survie avait duré un temps suffisant et que si l’on avait tenté de sauver la chienne, on y serait probablement parvenu.
Mettons en parallèle ces résultats et ceux qui suivent l’électrocution par les courants de bas voltage. Les statistiques nous prouvent que ces derniers entraînent la mort dans la proportion de 80 à 100 0/0. Ceci est significatif.
Cette façon d’envisager les événements et leur enchaînement est évidemment un peu schématique, mais elle est commode. Il faut reconnaître, d’ailleurs, que si elle a des partisans de la valeur de ceux que nous avons nommés, elle n’est pas acceptée de façon unanime. 11 existe une école de Genève qui attribue tout à cette fibrillation du muscle cardiaque dont j’ai parlé et qui admet, par conséquent, que cette fibrillation n’est pas aussi constamment fatale que l’on veut bien le dire. Pour ses tenants, la sidération bulbaire n’existe pas. Pour une autre école, celle de Strasbourg, ni la fibrillation ni l’inhibition des centres nerveux ne paraissent entrer souvent en ligne de compte. Ce qu’il faut incriminer, c’est l’asphyxie par cause externe, autrement dit par contracture permanente, tétanisation des muscles respiratoires. D’autres encore mettent en
avant l’action du courant électrique sur le système des vaisseaux, action qui provoque secondairement la congestion passive et l’œdème du poumon, accidents redoutables que signale la présence fréquente d’une mousse sanguinolente sur les lèvres des éleç-^ trocutés.
En réalité, il reste que dans beaucoup de cas la mort est à peu près subite, surtout quand il s’agit de courants à basse tension, ce qu’explique mieux que tout autre, semble-t-il, la théorie Jellineckd’Arsonval. Dans d’autres cas il y a seulement suspension de la respiration et survie du cœur, et ce sont les cas heureux. Comme nous ignorons toujours, dans les premiers moments, ce qui s’est passé dans l’intérieur de l’organisme, il nous faut nous conduire comme si les meilleures conditions étaient réalisées et comme si nous avions toutes les chances, malgré les apparences, de sauver la victime. Même si le pronostic s’affirme très mauvais, il est indiqué de pratiquer la respiration artificielle et, le cas échéant, de faire une saignée pour remédier à l’œdème pulmonaire.
Je n’ai pas à insister sur la façon dont on réalise la respiration artificielle, cette sauvegarde des asphyxiés de tout ordre, que ce soit par submersion, par gaz toxique, par électrocution (les électrocutés, a dit M. d’Arsonval, doivent être traités comme des noyés). Le meilleur procédé semble être sans contredit celui de Schaffer, qu’il serait un peu long de décrire et dont on trouvera la technique dans beaucoup d’ouvragés, même élémentaires. Il a été d’ailleurs adopté par les pompiers de Paris et de beaucoup d’autres villes et par la plupart de ceux qui peuvent professionnellement avoir à venir en aide à des sinistrés.
. J’insiste seulement sur ce point que ce n’est pas pendant quelques minutes que ces manœuvres doivent être poursuivies ; ainsi qu’on l’a vu par un des exemples que j’ai cités, c’est souvent par heures que doivent se compter lqs manœuvres de sauvetage. La chose est évidemment pénible, d’autant plus pénible que l’on n’est jamais assuré que le succès suivra des efforts aussi persistants. Mais c’est si beau de sauver une vie humaine ! Travaillons donc et espérons, même si nous n’avons que peu de raisons d’espérer.