‹ Les ennemis de notre santéChapitre 32 sur 37 · DE NOS MEILLEURS AMIS · texte numérisé non relu

DE NOS MEILLEURS AMIS

I l est des gens qui n’aiment pas les animaux. Je les plains, puisqu’ils ne voient pas briller dans l’œil du chien fidèle la flamme d’adoration qu’il réserve à son maître, puisqu’ils ignorent la câline et délicate caresse du chat et n’admirent pas à leur loisir la splendide souplesse de son corps. Ils se privent de compagnons exquis, d’amis qui ne trompent pas : l’un qui est tout dévouement et toute soumission, l’autre qui, s’il ne daigne « au servage incliner sa fierté », est capable, outre le don qu’il fait de la beauté de^es attitudes, de vouer à qui le soigne une affection profonde. Ils ne savent pas ce qu’il y a de joie à dispenser à ces humbles vies la part de bonheur qui leur revient. Ce sont là, cependant, d’inestimables satisfactions.

Plusieurs, parmi ces ennemis des bêtes, font reposer leur aversion sur les dangers qu’elles feraient courir à notre santé. D’autres, qui les aimeraient volontiers, sont également retenus par cette crainte. Qu’y a-t-il là de légitime? C’est ce que nous diront, si nous les consultons, de . très nombreux travaux parus en ces dernières années. C’est leur

LE PROCÈS DE NOS MEILLEURS AMIS. 183 enseignement que je voudrais résumer au bénéfice de ceux qui désirent savoir. Ceci sans parti pris, sans nier que, dans le, réquisitoire que l’on a pu dresser, il y ait beaucoup de vrai, mais aussi sans renoncer à défendre l’animal contre des responsabilités qu’on ne peut lui faire assumer.

La ressemblance entre l’homme et les animaux est trop étroite, en effet, du double point de vue de la structure et du fonctionnement, pour qu’ils ne soient pas susceptibles de souffrir des mêmes maux, voire de se les transmettre réciproquement. C’est même une des raisons qui rendent de si grand profit les études de pathologie comparée, science qui vient de remporter, à l’occasion de son second congrès, un remarquable succès. Cependant, en ce qui concerne les animaux d’appartement, les seuls que je vise aujourd’hui, le nombre des affections qu’ils peuvent logiquement communiquer à leurs maîtres est très restreint. Il est donc aisé de les passer en revue.

La première qui s’offre à la pensée est de beaucoup la plus redoutable et le seul nom de la rage nous émeut et nous angoisse. Incubation longue, .souffrances atroces, mort inévitable si l’admirable traitement imaginé par Pasteur n’intervient pas avant même que le mal soit déclaré ; il semble que cette seule énumération suffirait à faire juger le procès que j’examine. Est-il besoin de rappeler l’altitude si caractéristique du « chien fou » qui sème la terreur dans les campagnes, de cet animal aux yeux hagards, à la gueule sale et perpétuellement ouverte, qui va droit devant lui, mordant indifféremment les êtres qui se trouvent sur son chemin et, faute d’animaux, s’en prenant même aux arbres et aux choses ? Évidemment, c’est là une évo-

cation terrible, mais doit-elle hanter l’esprit des propriétaires d’animaux bien soignés et bien gardés? La rage, dans l’immense majorité des cas (si tant est qu’un scrupule nous empêche de dire : « dans tous »), est transmise au chien par un autre chien malade. Les règlements de police, sévèrement appliqués, font que dans nos villes on ne voit plus qu’exceptionnellement un de ces terribles errants. A la campagne, si on ne laisse pas les chiens courir à leur fantaisie, la sauvegarde est de même ordre. Ce n’est pas votre chien qui peut vous donner la rage (d’autant que l’animal atteint ne mord pas son maître), c’est celui qui est lâché sur la route. Si le malheur arrive, si votre compagnon est mordu ou roulé par le pauvre chien malade, la mort sans phrase s’impose; n’hésitez pas. Mais si vous avez soin de votre bête, cette sinistre mesure ne sera jamais nécessaire. Quant au chat, à qui la rage est communiquée aussi, quand elle l’est, par le chien, ses habitudes sédentaires vous donnent plus de sécurité encore. Aussi la maladie est-elle très rare chez lui.

Au second rang figure sur notre liste la tuberculose. Que le chien et le chat en puissent pâtir, cela n’est pas discutable, bien qu’on l’ait nié jadis. Les investigations plus poussées de ces temps derniers ont démontré que la chose existait même dans des proportions appréciables. Cependant, il ne faudrait peut-être pas tenir trop rigoureusement compte des statistiques qui ont été publiées. Elles ont été dressées, en effet, à Alfort ou dans quelque autre école vétérinaire, dans les services de chiens malades. C’est comme si l’on voulait se rendre compte de la fréquence de la tuberculose humaine en comptant les pensionnaires de nos hôpitaux. Le pourcentage

LE PROCÈS DE NOS MEILLEURS AMIS. d8S n’est, ni dans un cas ni dans l’autre, valable pour l’ensemble, soit des hommes, soit des bêtes. D’ailleurs, le problème n’est pas là : il est dans les possibilités de transmission de l’animal à son maître.

Je ne voudrais pas avoirj’air de revenir sur cette question de la contagiosité de la tuberculose, que je traite dans un autre chapitre de ce volume. J’accepte pour un instant comme démontrée, sur ce chapitre, la thèse des contagionnistes, car si j’adoptais l’opinion contraire, l’affaire serait par là même jugée. Or, les auteurs classiques sont unanimes, à ce propos, à faire remarquer que les animaux d’appartement ne deviennent tuberculeux que par la faute de l’homme. S’ils pouvaient parler et s’ils comprenaient ce qui se passe, ils auraient beau jeu à nous retourner l’imputation. S’ils communiquent la tuberculose à l’homme, ils ne font, en réalité, que lui rendre le fâcheux cadeau qu’ils en ont reçu. Ceci n’est sans doute qu’une excuse ou, si l’on veut, une circonstance atténuante. Mais le crime même est-il prouvé? Des enquêtes nombreuses ont eu lieu à ce sujet. Il nous paraît sage et licite de nous en tenir à cette conclusion d’un maître éminent, le professeur Cadiot, qui croit la transmission possible, mais reconnaît que l’on n’en a produit aucune relation authentique. On peut admettre, dans ce cas, que la discussion est superflue.

Descendant toujours l’échelle de gravité, nous rencontrons encore une maladie très sérieuse qui est l’échinococcose. Elle est caractérisée chez l’homme par la présence dans le foie, dans les poumons de formations très particulières, les kystes hydatiques. Ceux-ci sont dus au développement de la larve d’un ténia (nullement ver solitaire, cette fois), qui parasite volontiers d’un côté le bœuf ou

le mouton, de l’autre le chien. Celui-ci ne se contamine que lorsqu’il dévore des viscères d’animaux, eux-mêmes parasités, régal qu’il s’offre dans les abattoirs ou les boucheries. Ultérieurement il évacue des œufs de parasite et ce sont ces déjections qui peuvent, s’il erre en des endroits propices, souiller l’eau de boisson mal protégée ou les légumes qui seront mangés crus. C’est par cette voie que l’homme peut, à son tour, devenir malade. Ici encore, ce n’est pas votre chien qui est à craindre, car je suis assuré que vous ne le nourrissez pas de cette anormale façon. La précaution est à prendre non vis-à-vis de lui, mais vis-à-vis de ses congénères qui fréquentent les lieux spéciaux dont je viens de parler. N’eussiez-vous pas de chien, vos risques ne seraient pas moindres.

Il est encore un ténia que le chien et le chat peuvent transmettre à l’homme. Il a nom Dipylidium caninum et l’intermédiaire, en ce cas, est la puce de l’animal. Sans vouloir faire état de ce qu’un chien bien tenu ne doit pas avoir de puces, je me permettrai seulement d’user d’un renseignement statistique qui montre que jusqu’à nos jours on a relevé en tout trente-sept cas de cette contamination, ce qui' paraîtra négligeable en regard du nombre de chiens et de chats qui vivent sur notre globe. Un autre enseignement s’offre à nous, clinique cette fois, qui nous apprend que cette affection est toujours éminemment bénigne.

Parlerai-je de la leishmaniose?Sous ce nom, peu familier au lecteur, on entend une maladie infectieuse due à un microbe qui a été baptisé de la sorte en l’honneur de Leishman, qui le découvrit. Cette infection ne sévit guère qu’en Orient et aussi dans le bassin de la Méditerranée. Elle est souvent

LE PROCÈS DE NOS MEILLEURS AMIS. 187 bénigne, parfois cependant grave. Danger, si l’on veut, mais danger limité à la fois dans l’espace et par son importance. Chez nous, en tout cas, les chiens infestés par les leishmania sont extrêmement rares.

b Nous finirons cette liste* par les maladies de la peau que l’on peut contracter auprès du chien et du chat et qui, à quelques détails près, sont les mêmes. Ce sont des gales et des teignes. Ces noms, évidemment d’allure répugnante, ne suffisent pas à rendre le risque bien périlleux. Il est hors de doute que les animaux d’appartement hébergent parfois dans leur épiderme des animalcules voisins de celui qui détermine la gale de l’homme. Ils présentent cependant cette heureuse différence qu’au lieu de s’enfoncer dans la peau en suivant des galeries dont il est malaisé de les extraire, ils demeurent logés dans les couches tout à fait superficielles des tégu- .ments. Aussi l’homme s’en débarrasse-t-il facilement. Gale éphémère, disent les spécialistes, et dont on a constaté des exemples chez des humains qui avaient toléré de leurs animaux trop de familiarités. Teignes bénignes, teignes curables, disent-ils encore lorsqu’ils envisagent celles qui peuvent venir du chien et se rencontrer chez nos semblables. Tout cela ne paraît pas mériter qu’on en ait bien peur.

Nous avons vu, chemin faisant, dans quelles conditions l’homme se contamine parfois. Sa conduite doit être réglée, bien entendu, d’après ces constatations. J’aurai d’ailleurs l’occasion d’y revenir. Je voudrais seulement traiter ici, sommairement, le problème intéressant qui a été posé pour la première fois, sauf erreur, par le regretté Raphaël Blanchard. Il s’agit de la détestable négligence avec

laquelle on tolère, dans nos villes, que le chien dépose ses ordures n’importe où et particulièrement sur les trottoirs. Pour le chat il ne saurait être question d’un pareil laisser-aller. La chose est profondément répugnante et nous sommes, là-dessus, tous pleinement d’accord. Est-ce aussi un danger public, comme on l’a dit? Ces déchets, souvent pleins de parasites, seraient, une fois réduits en poussière, susceptibles de souiller les eaux de boisson, d’être absorbés par nos poumons, d’être ramenés chez nous à la semelle de nos chaussures. D’où une kyrielle de méfaits dont on serait bien en peine d’établir la réalité et de faire la preuve. Ce mode de transmission demanderait à être démontré et ne l’a jamais été, que je sache. On peut faire seulement remarquer que s’il y a des soins particuliers à prendre à cet égard, ils incombent d’abord au possesseur de l’animal et ensuite à l’édilité. Je plaide nettement non coupable pour l’animal. Mais que nous sommes donc loin du temps où l’on récoltait soigneusement ces productions naturelles, et où elles tenaient, sous le nom d’album graecum, une place éminente dans notre pharmacopée !

En somme, nous voyons que les animaux domestiques dits d’appartement peuvent — la chose n’est pas douteuse — contracter des maladies transmissibles à leurs maîtres. Point n’est besoin d’être grand clerc pour prévoir la réalité de cette transmission. Cependant pour eux le risque est minime, et il l’est, en conséquence, plus encore pour ceux avec qui ils vivent. Votre chien ne contractera pas la rage — et votre chat encore moins — si vous ne les laissez pas vagabonder à leur guise et n’importe où. Vous ne donnerez pas à manger à ces compagnons de votre existence des détritus d’abattoir où

LE PROCÈS DE NOS MEILLEURS AMIS. 189 ils auraient la mauvaise chance de rencontrer des kystes d’échinocoques. En mettant les choses au pis, il vous suffira de nettoyer consciencieusement les salades et les radis qui figureront crus sur votre table pour vous mettre vous-même à l’abri de l’infestation, car du momeht que la cuisson intervient, tout danger disparaît immédiatement. Vous ne ferez certainement pas exception à la règle qui semble générale et qui veut que l’animal ne transmette pas à l’homme la tuberculose, si tant est quepar cet intermédiaire elle soit transmissible. Pour vous préserver des maladies cutanées, qui sont plus répugnantes qu’autre chose, il suffira que vous fassiez attention aux manifestations que l’animal peut présenter. Car si vous avez assumé le soin de son existence, vous vous êtes obligé par cela même à le faire traiter quand il est malade et à ne pas vous contenter de l’éloigner de vous. Les vétérinaires sont là pour vous donner cette sécurité.

Quand on a un peu étudié la mentalité de ces bêtes familières, on s’aperçoit que leur psychisme, en somme, est, par beaucoup de côtés, semblable à celui des enfants. Enfants plus ou moins avancés suivant les espèces et les races, mais enfants tout de même. Il faut donc agir à leur égard comme vous le feriez vis-à-vis de « petits d’homme ». Si intelligent que puisse vous paraître votre chien, il est bien évident qu’il n’a pas de notions suffisantes en beaucoup de choses pour se conduire comme il le faudrait si l’on considère sa sauvegarde et par conséquent la vôtre. C’est à vous de l’empêcher d’aller courir au-dehors au risque de rencontres fâcheuses ; à Vous de lui imposer la nourriture qui lui convient et non une autre, sujette à caution; à vous, même, de lui donner des habitudes qui ne

puissent être nuisibles pour les autres; à vous encore de demander conseil à l’homme de l’art quand la bête est malade.

Évidemment il y a là une sujétion réelle, mais il vous a plu de la supporter, car enfin personne n’est obligé de posséder un chien ou un chat, et il faut mettre, en balance, avant de s’engager sur cette voie, avantages et inconvénients. Votre récompense, vous la trouverez dans la présence auprès de vous d’un être en bonne santé et qui semblera, tout au moins par son affection, vous être reconnaissant de tout ce que vous ferez jjour lui. Vos satisfactions compenseront largement votre peine. Ce sont elles qui feront pencher la balance.

Ces satisfactions, dois-je ajouter qu’elles ne sont pas toutes d’ordre esthétique ou sentimental comme celles dont j’ai parlé chemin faisant? 11 ne convient pas d’oublier que ces animaux nous rendent des services de haute valeur. Le chien est un gardien parfait même quand il ne répond pas à la définition du chien de garde. Le chat, personne ne l’ignore, est un plus grand destructeur de rats et de souris que tous les moyens que l’on essaye de mettre en œuvre contre ces animaux dangereux, qui nous apportent trop souvent des maladies plus sérieuses que celles (sauf une) dont jai parlé. Il est même assez curieux qu’au dernier « congrès du rat » on ait jugé nécessaire de revenir sur ce point que l’on aurait pu croire acquis depuis des siècles.

Concluons : « Les animaux d’appartement, dit un travail important consacré il y a quelques années par M. Lemoine au sujet que je viens de traiter sommairement, peuvent transmettre à l’homme diverses maladies ordinairement bénignes,exceptionnellement graves, mais dont, dans tous

LE PROCÈS DE NOS MEILLEURS AMIS. 191 les cas, il est facile de se préserver par des mesures d’hygiène appropriées et qüi ne justifient pas que l’on se prive de l’agrément que sont susceptibles de procurer ces animaux. » Ces agréments, pour ne pas dire plus, combien de savants, de littérateurs, de poètes les ont mis en «évidence! Je n’essayerai pas de lutter avec eux sur ce terrain, je ne vous imposerai pas la liste si longue de ceux qui les ont chantés en vers ou en prose. Je ne rééditerai pas une fois de plus le sonnet de Baudelaire, mais il m’est agréable de finir sur le mot de Schopenhauer : « Plus je regarde les hommes, et plus j’aime mon chien. »

Page 1