CHAPITRE II
ous venons d’assister, pendant l’hiver et le prin¬
temps derniers, à ce que Ton pourrait appeler
-1- ’ une « floraison » d’otites vraiment extraordinaire. Les complications n’en ont pas été rares. L’occasion paraît donc bonne pour rechercher comment cette maladie naît, comment elle se termine, ce qui nous doit amener à dire par quelle méthode il la faut soigner.
La première chose à tirer au clair serait sans doute la raison de cette abondance. Par malheur, nous ne saurions répondre à cette question sans embarras. Nous serions obligés, en fin de compte, d’appeler à notre secours ce fameux « génie épidémique » dont j’ai déjà eu l’occasion de parler et par lequel nos anciens, ne s’embarrassant pas d’autres explications, estimaient comprendre pourquoi certaines affections évoluent, pendant une période donnée, autrement qu’elles ne l’eussent fait à une autre époque. Lorsque nous observons, par exemple, une épidémie de grippe, nous remarquons que celle-ci, en se compliquant, donne lieu à des accidents pulmonaires; quelques années plus tôt, ses suites étaient caractérisées par des phénomènes nerveux; la fois sui-
vante, ce seront des otites qui termineront la scène. Constatons, ne cherchons pas plus loin.
Ceci n’est qu’un exemple et il n’est pas question de mettre toutes les otites au passif de la grippe. Il est d’autres maladies, la rougeole, la scarlatine, qui en sont parfois responsables. Souvent des végétations adénoïdes infectées en sont le point de départ ou même des angines, bref, toutes les atteintes microbiennes de l’arrière-gorge. En somme, c’est toujours de cette région du pharynx supérieur, située derrière les fosses nasales, que .part l’infection. Il reste à savoir comment elle chemine ensuite et pour cela quelques notions d’anatomie, dont je m’excuse, apparaissent indispensables.
Quand on parle de l’oreille, on entend généralement par là ce que nous pouvons tous voir de l’organe de l’ouïe, c’est-à-dire sa partie sans doute la moins essentielle, le pavillon et le conduit auditif externe, avec lequel nos soins journaliers de toilette nous ont familiarisés. Chacun sait aussi que ce conduit auditif est clos par une membrane tendue qui a reçu le nom de tympan. Celui-ci est un organe récepteur qui vibre lorsqu’il est frappé par les ondes sonores, lesquelles sont ainsi transmises à l’oreille interne. Cette dernière, sur laquelle je n’insisterai en aucune façon, est l’organe de l’audition par excellence, une sorte de harpe d’une complexité et d’une délicatesse inouïes qui nous permet de distinguer entre les bruits et, par l’intermédiaire du système nerveux représenté par des terminaisons d’une finesse, d’une subtilité incomparables, d’en prendre conscience.
Oreille externe, oreille interne ne nous regardent nullement quand il s’agit de l’otite, dont j’ai entrepris de parler. Ce n’est ni dans l’une ni dans l’autre
que se joue le drame, mais dans une troisième partie de l’organe, située entre elles deux et qui a reçu le nom d’oreille moyenne. C’est, en réalité, une caisse de résonance et de transmission, une cavité où les sons, recueillis par le tympan, sont renforcés et conduits vers les parties profondes, grâce à une chaîne de petits os qui établissent ces rapports étroits entre l’extérieur et l’intérieur. Ces osselets, nous les laisserons également de côté. Il ne nous reste donc à considérer que la caisse minuscule où, pour le moment, tout va se passer.
Cette caisse est reliée au pharynx par un conduit de diamètre minime, qui débouche dans l’oreille moyenne à sa partie antérieure. C’est la trompe d’Eustache, qui a pour fonction de laisser pénétrer l’air afin que la pression soit identique au-dehors et au-dedans. A la partie postérieure de cette même caisse, second canal qui conduit dans une grande cellule osseuse dite antre et est appelée pour cette raison aditus ad antrum. Saluons au passage cette persistance en anatomie de mots latins qui ont, intangibles, traversé les siècles.
Telle est donc la scène sur laquelle l’infection va faire son entrée. Naturellement, ce sera sous l’apparence de germes microbiens. Nous savons qu’ils viennent du pharynx, véritable réservoir de virus toujours sujet à caution. Ils ont remonté, pour aboutir en ce lieu, la trompe d’Eustache. Les voici sur un théâtre d’activité qui leur plaît. L’otite moyenne est constituée. Le malade — le plus souvent un enfant — souffre abominablement, d’une souffrance profonde, aiguë, renforcée par instants, et qui provoque l’insomnie, l’inappétence, la tristesse, la fièvre. Le médecin appelé à soigner ces désordres ordonne des compresses d’eau chaude,
souvent renouvelées, des instillations antiseptiques dans l’oreille. Quelques heures de résistance, de lutte pénible, puis les douleurs s’apaisent, l’incendie s’éteint, le malade est guéri.
Nous venons d’assister à la terminaison favorable, heureuse, du drame qui a été court et, en somme, peu émouvant. Ce n’est malheureusement pas toujours ainsi que les choses se passent. Si l’inflammation résiste, poursuit son évolution, c’est un abcès qui se forme dans la petite chambre osseuse, tapissée de muqueuse, que nous avons décrite. Le pus s’accumule, il fait bomber le tympan. Les symptômes d’infection s’accusent, la douleur se fait lancinante et toujours plus insupportable. Vers quel dénouement allons-nous?
Admettons qu’on ne fasse rien d’autre que de pratiquer des soins d’ordre banal. Le pus, bien entendu, cherche une issue. Il se peut qu’il se la procure en perçant le tympan comme un abcès souscutané perce la peau de plus en plus amincie qui le recouvre. Solution heureuse encore, dira-t-on. Elle l’est au moins en apparence, mais risque d’aboutir à l’établissement d’une fistule. Mieux vaut que le médecin intervienne, fasse, avec la pointe de son bistouri, une boutonnière dans la membrane, au point de choix. C’est douloureux, très douloureux même, mais le pus va s’écouler largement, et, quelques pansements aidant, tout sera vite rétabli dans l’état antérieur. A cette ouverture, d’ailleurs, l’audition ne perdra rien, elle redeviendra vite normale.
Il est regrettable que cela ne se passe pas immuablement de cette façon. Les microbes sont gent envahisseuse et ne se contentent que difficilement d’avoir conquis un territoire aussi restreint. Le
tympan ouvert est un piège où on les prend souvent, mais pas constamment. Dans trop de cas, cette ouverture est insuffisante à modifier leur ardeur et, si elle n’est pas pratiquée, c’est pire encore. Attendons-nous donc à voir l’infection s’étendre, gagner de nouvelles régions. Par où?
Du côté de \a trompe d’Eustache, rien à faire. C’est un chemin que les germes connaissent, puisque c’est par là qu’ils sont venus. Cherchons ailleurs. Tout en haut, ces microbes sont séparés des méninges et du cerveau par une lame osseuse qui semble résistante et a le seul tort d’être mince. Si l’infection porte ses coups de ce côté et réussit, ce sera redoutable, car elle atteindra des organes ultra-sensibles. Méningite et, le plus souvent, mort, telle est l’issue possible. Félicitons-nous que cette complication soit rarissime.
De même est-il exceptionnel que cette effraction se réalise en un autre point, dans la direction de l’oreille interne, et provoque ce que l’on appelle une labyrinthite, avec ses vertiges caractéristiques et ses suites qui peuvent être des plus sérieuses. N’insistons pas sur ces terminaisons que l’on voit très rarement, par bonheur.
Ce qui est beaucoup plus fréquent, c’est l’envahissement de l’apophyse mastoïde, et ceci mérite qu’on s’y arrête avec quelques détails.
Rappelons-nous que Vaditus ad antrum donne accès dans une grande cellule osseuse, appelée l’antre. Ce n’est là qu’un début. A partir de ce point, nous pénétrons dans un véritable dédale de cellules plus petites, non moins constituées par des parois osseuses et tapissées par une membrane muqueuse. On a pu comparer l’ensemble de ces cavités à une
éponge ou à l’un de ces nids que fabriquent d’industrieux hyménoptères. Le tout occupe l’intérieur d’une forte éminence osseuse que le doigt perçoit facilement en arrière de l’oreille et qui a grossièrement la forme d’une pyramide dont la base, située en haut, s’attache au crâne et dont la pointe regarde par conséquent en bas. C’est dans cet ensemble de cellules que le pus va se frayer un passage, infectant l’une après l’autre. La mastoïdite est constituée.
Il est compréhensible que le malade ressente les effets de cette migration du pus. Alors que l’ouverture, spontanée ou non, du tympan avait fait cesser les souffrances, cette attaque d’une région nouvelle les fait réapparaître et souvent plus violentes encore. L’infection marque ses stigmates sur la figure du patient, pâle, fatigué, sans sommeil, sans repos. On peut constater une fièvre vive et le délire fait parfois partie de l’ensemble symptomatique. L’état est grave, il n’y a pas à s’en douter. Les douleurs ne se limitent même pas toujours à la région où évolue le drame. Elles peuvent gagner la tête, le cou, la nuque. On sent fort nettement qu'il faut opposer les grands remèdes à ce grand mal.
Ne le fait-on pas, que les chosès peuvent fâcheusement tourner. Fidèle à sa politique de conquête, le pus va se faire envahissant. Il va perforer la peau au niveau de la mastoïde, causant une fistule interminable et qui ne sera pas toujours pour lui une soupape de sûreté suffisante. Ou bien encore, éventualité plus sérieuse, il déterminera, par le mécanisme que nous avons dit, un abcès au cerveau. Ou encore il donnera naissance à la même complication du côté du cou. En arrière, s’il perfore l’os qui ne lui opposera peut-être qu’une résistance affaiblie, il atteindra un très gros vaisseau veineux, le sinus
L'OTITE ET LA MASTOÏDITE. 2b
latéral, déterminant une infection généralisée par voie sanguine, à pronostic extrêmement sombre.
Pour éviter ces désastres, de gravité incontestable, il faut que le chirurgien livre de lui-même une issue au pus, nettoie consciencieusement toute cette région profondément infectée, qu’il trépane, en un mot, l’apophyse mastoïde et la curette. En dehors de cette conduite logique et classique, il n’y a que risques de toute première importance.
Si vous voulez savoir à quoi aboutit une mastoïdite non soignée, ouvrez votre Histoire de France au chapitre qui raconte la vie brève, sans joie, de l’infortuné François II. Il a seize ans, le petit roi; il vient d’épouser la ravissante Marie Stuart, mais il est malade. Depuis des années, il est porteur, derrière l’oreille, d’une fistule par où s’écoule, sans arrêt, la sanie. En même temps il a le nez bouché, l’haleine malodorante, il respire la bouche ouverte. Le diagnostic, même rétrospectif, est aisé. Végétations adénoïdes infectées, otite moyenne, mastoïdite. Le pus qui remplissait les cellules osseuses s’est frayé un passage au-dehors, comme il le tente dans tout abcès. De là, fistule, mais fistule qui n’a pas de raison de se tarir, puisque l’infection continue à évoluer à l’intérieur de l’os. Nous sommes au seizième siècle, les chirurgiens font preuve d’qne belle audace quand il s’agit des blessures du champ de bataille, et maître Ambroise Paré tout le premier. Mais quelle distance du soldat que l’on opère en pleine action au monarque qui repose dans son Louvre ! Celui-ci, on n’ose pas y toucher. On espère venir à bout de son mal avec des fomentations et des pommades. Pauvres grands de la terre, qui ne peuvent être soignés simplement et énergiquement
comme le premier grabataire d’hôpital! On ne se résout pas à employer le trépan sauveur et, un beau jour, la situation s’avère désespérée. Le roi délire, tombe dans le coma. L’infection n’a pas trouvé, dans le trajet fistulaire, une issue à sa taille. Elle s’est frayé un chemin par ailleurs, elle a atteint les méninges, le cerveau, et le petit roi meurt, lamentablement, entre les bras de sa jeunèfemme, devant, les hommes de l’art atterrés. On crie au poison, parce qu’on n’y a pas compris grand-chose. On accuse même un moment ce grand honnête homme de Paré. Allons donc, ce sont les microbes qui sont les coupables, mais il fallait attendre trois cents ans pour les connaître.
On ne saurait, aujourd’hui où nous sommes pleinement renseignés, s’en tenir à l’attitude expectante des chirurgiens de François IL Quel anachronisme ce serait d’agir comme l’on fit alors, et quelle responsabilité on endosserait! Trépanons la mastoïde.
Evidemment, ce n’est pas, pour qui subit cette opération, une partie de plaisir. Ce serait fort douloureux si nous n’avions à notre disposition ces admirables agents d’insensibilisation que sont les anesthésiques. Encore une ressource qui faisait cruellement défaut au temps dont nous venons de parler. Lesquels emploierons-nous ici? Affaire de préférence et cas d’espèce. Certains chirurgiens aiment mieux « endormir » complètement leur opéré par l’éther, le chloroforme ou quelque mélange de même catégorie. Ils sont ainsi plus .tranquilles et le patient tout à fait obéissant ; aucune réaction fâcheuse n’est à craindre de sa part. D’autres estiment que l’anesthésie locale est suffisante qui respecte la conscience tout en supprimant la douleur. Cependant, si le malade ne souffre pas, il « encaisse »
les chocs nombreux et violents, les heurts des instruments qui poursuivent l’infection de cellule en cellule, les ouvrant toutes, vidant-l’os et en curettant les parois. Il faut que ne reste aucun coin inexploré où puissent se nicher les germes infectieux qui s’en serviraient ensuite comme d’un nouveau point de départ. Ce n’est que lorsque tout est vu, désinfecté, que l’on ferme la plaie dont la cicatrice, cachée par les «heveux en arrière de l’oreille, ne sera pas une disgrâce physique. Combien croisonsnous de trépanés de cette sorte sans nous douter de rien? On laisse pendant quelque temps, à la base de l’incision, un pertuis minime par lequel passe une mèche, suprême précaution de drainage capable d’évacuer au-dehors les sanies qui persisteraient. Ce sera définitivement fermé en peu de temps et tout se terminera très bien.
De nos jours, François II serait rapidement guéri. Que serait devenue la France si ce Valois avait pu régner? Peut-être aurait-il été.un bon roi. Peut-être nous eût-il évité ses frères et leurs énormes fautes. « De l’influence des progrès de la médecine sur les destins des empires », beau sujet de méditation. Qui développerait ce thème grandiose ne manquerait pas d’exemples sur quoi l’appuyer.