‹ Les ennemis de notre santéChapitre 7 sur 37 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

es préhistoriens, toujours soucieux de recher¬

cher ce qu’a pu être, d’après les reliques que

l l’on déterre chaque jour, la vie de nos précurseurs, ont voulu savoir aussi de quelles maladies ils ont souffert. Besogne malaisée, car nous ne possédons, pour résoudre ce problème, que des ossements et l’on ne peut donc faire état que des traces que le mal a laissées sur ceux-ci. Ces stigmates nous ont montré que l’homme — ou l’hominien — de ces lointaines époques avait été atteint parfois de ce que nous appelons le rhumatisme chronique. On en a conclu que celui-ci représentait la plus vieille maladie du monde. C’est soutenable, mais rien moins que sûr, car d’autres ont pu sévir alors dont nous sommes dans l’impossibilité de retrouver aucun vestige.

Faisant abstraction de cette primauté hypothétique, nous pouvons néanmoins admettre que le rhumatisme remonte à quelque chose comme vingt mille ans avant notre ère qui, à son tour, compte déj à près de deux mille années. Pendant cette période, que Ton a le droit, sans être taxé d’exagération, de qualifier de longue, combien d’humains l’ont, pour leur malheur, connu! Combien de médecins l’ont

étudié! Et malgré tant de souffrances et tant de recherches, c’est peut-être un des chapitres de la pathologie humaine où règne encore le plus d’obscurité et de désordre. Ceci, me dira-t-on, n’est pas à la gloire de la science médicale. C’est à savoir, car non seulement elle a pu y introduire un début de classification qui va se perfectionnant toujours, mais surtout elle est parvenue à guérir bien des malades et à en soulager infinimentdavantage. C’est, au demeurant, la seule chose qui compte. Seulement, il est bon nombre de médecins qui, n’aimant pas à se payer de mots et tenant à y voir plus clair, viennent de fonder une ligue sur les efforts de laquelle il semble que l’on puisse fonder de grands espoirs. J’y reviendrai tout à l’heure.

Aussi bien y a-t-il réellement, dans l’imbroglio que l’on nous invite à démêler, une question de nomenclature pour commencer. Ce qui trouble tout, c’est le vague excessif de ce mot de rhumatisme. Son étymologie en fait une maladie caractérisée par des gonflements. On reconnaîtra que ce n’est pas très spécifique. Nos ancêtres ne se sont pas donné beaucoup de mal pour composer leur étiquette et surtout ils ont mis dans le paquet sur lequel elle est fixée trop de choses disparates. Il ne fait pas de doute que le chapitre du rhumatisme nécessite un sérieux démembrement.

Il est d’abord une maladie qu’il convient, selon toute probabilité, de mettre entièrement à part, c’est le rhumatisme articulaire aigu, cette affection infiniment douloureuse qui cloue au lit les gens jeunes (les seuls qui en souffrent) incapables de remuer parfois un membre, que dis-je? un doigt, souffrant à crier de leurs articulations gonflées et distendues. C’est

là, de toute évidence, une maladie infectieuse; elle s’accompagne de phénomènes généraux qui l’apparentent à toutes celles qui méritent ce nom, ne seraitce que la fièvre vive, les maux de tête, les sueurs, les troubles de la sécrétion urinaire. C’est, dans le monde de la pathologie, une personnalité à part, que l’on reconnaît d’ordinaire sans hésitation et contre laquelle nous possédons un médicament héroïque, le salicylate de soude. Évidemment, nous ne pouvons pas considérer qu’elle n’ait plus rien de caché pour nous et l’on continue à discuter à son propos, mais si, du point de vue médical, cette curiosité est parfaitement légitime, si même nous comptons en retirer des enseignements nouveaux qui nous permettront d’agir plus efficacement encore contre le mal et de restreindre la gravité de certaines parmi ses complications, du point de vue du malade c’est moins important et le nécessaire est que nous sachions diagnostiquer la maladie et soyons armés pour la combattre.

Mais nous venons, comme on dit, de manger notre pain blanc en premier. La clarté qui règne dans le chapitre du rhumatisme articulaire aigu fait un contraste saisissant avec ce qui nous reste à dire à propos des rhumatismes chroniques. Ici, nous allons à tâtons et cherchons dans l’inquiétude à éclairer notre route. Ceci à tel point que M. Siredey a pu dire que nous en étions actuellement en ce domainelà où en étaient les affections de la poitrine quand Laennec vint les différencier les unes des autres, grâce surtout à son initiative géniale en matière d’auscultation.

Remarquez combien de fois vous entendrez prononcer ce mot de rhumatisme autour de vous à

propos des affections les plus disparates,, du moins en apparence. Celui-ci souffrira de douleurs musculaires, celui-là présentera des jointures épaissies, Cet autre accusera des névralgies rebelles. Et toujours il rapportera ces troubles à « ses rhumatismes », alors que vous ne verrez aucun lien qui puisse permettre de classer dans le même tiroir des désordres aussi dissemblables.

Il y a là, en premier lieu, chacun s’en rend compte, un abus de langage de la part de gens peu au courant des réalités pathologiques, mais il faut bien reconnaître que la médecine elle-même n’est pas totalement exempte de ce défaut. Elle admet, en effet, des manifestations rhumatismales d’une variété qui n’a guère comme limites que des considérations de siège et de lésions assez indécises et interdites au commun des mortels. Le domaine du rhumatisme chronique est d’une ampleur véritablement extraordinaire.

Si nous trouvons que, présentement, on accorde à celui-ci un champ trop vaste, que dirions-nous de ce que l’on en pensait autrefois ? Il fut un temps où l’on classait encore sous le même écriteau bien des .choses que nous avons rangées ailleurs. Il a fallu les travaux de Sydenham et de Cullen pour faire de la goutte une entité à part. Il a fallu les recherches de Charcot et de son école pour nous permettre une discrimination du même ordre en ce qui concerne les affections articulaires qui accompagnent tant de maladies nerveuses chroniques, comme le tabes et la sclérose en plaques. Peu à peu le cadre s’est rétréci et ce qu’il contient s’est précisé.

Toutefois, même après ces exclusions, définir le rhumatisme chronique n’est pas chose aisée. Les plus érudits reculeraient devant cette description,

s’il y fallait englober tout ce qu’en principe elle doit contenir. Les phénomènes morbides auxquels on a accoutumé d’appliquer cette'"'dénomination sont d’une telle diversité qu’ils se refusent à la synthèse, à quelque discipline, clinique, anatomie pathologique, recherches humorales, que l’on s’adresse. Dans cet ensemble, cependant, à la condition de demeurer très superficiels, quelques points se caractérisent par leur constance : ce sont les douleurs, l’impuissance à mouvoir les membres atteints, les déformations. C’est aussi la régularité avec laquelle le mal s’en prend aux gens d’un certain âge, puis aux organes qui appartiennent au système locomoteur, os, articulations, gaines où glissent les tendons, muscles et aussi nerfs qui se rendent aux uns et aux autres.

Il y a là encore d’à peu près constante la marche de la maladie, qui est lente, prolongée, dure des années ou des dizaines d’années, procède le plus souvent par flambées successives dans une évolution toujours progressive et laissant chaque fois dès séquelles, sinon des infirmités, qui finissent par faire des invalides des infortunés qui les subissent.

Tout cela, malgré tout, ne laisse pas d’être encore très vague, et nous touchons du doigt, une fois de plus, les difficultés du diagnostic médical. Combien de ces signes pourraient relever d’une affection autre que rhumatismale et, d’autre part, comment et avec quelle certitude rattacher à une même entité tant de choses si hétérogènes?

Admettons, cependant, que le diagnostic de rhumatisme soit établi. Ce n’est que la première partie de la tâche qui incombe au médecin. Savoir que l’on est en présence de telle maladie est du plus haut intérêt, mais ce qui importe sans doute plus

encore c’est d’en connaître l’origine. Car il faut toujours en revenir à cette notion fondamentale de la thérapeutique, qu’on ne traite bien une maladie qu’en supprimant sa cause (à la condition, toutefois, qu’elle se laissé supprimer), ou tout au moins en agissant sur celle-ci, dans les cas où la guérison totale s’avère au-dessus des ressources de l’art, de façon: assez efficace pour soulager au maximum le patient et pour limiter les désordres. Hors de ce principe fondamental, on ne peut aboutir, comme on l’a dit, qu’à l’abstention plus ou moins masquée ou à l’empirisme. L’une et l’autre étant rejetés par le médecin, c’est donc du côté des causes que doivent porter des investigations.

Or, c’est précisément lorsque nous entrons dans ce domaine étiologique que nous avons l’impression de pénétrer dans un fouillis d’éléments disparates, et en nombre presque infini.

On y trouve d’abord, au premier plan, la cause à tout faire, celle que l’on a invoquée pour presque toutes les maladies, le froid. Ici, c’est surtout le froid humide que l’on accuse. Il est indéniable que beaucoup de ceux qui souffrent de rhumatisme chronique ont été dans de telles conditions qu’ils puissent invoquer cette origine de leurs maux. Mais combien d’autres qui furent ou sont dans le même., cas n’èn souffrent pas et n’en souffriront jamais? Ceci est heureux, d’ailleurs, car sans cela nous compterions bientôt les malades de cette catégorie par millions, en souvenir des années de guerre et de tranchées. L’opinion actuelle ne voit dans le froid qu’une cause occasionnelle et favorisante. Il n’agirait qu’en second lieu, quand d’autres auraient déjà amorcé les dégâts.

De ces autres causes, on a fait deux catégories, qui ont semblé devoir être placées en première ligne : les infections et les intoxications, autrement dit les microbes et les poisons.

Infection? Soit, mais laquelle? Il y aurait des rhumatismes grippaux, scarlatineux, diphtériques, gonococciques, tuberculeux, syphilitiques, etc. Il en naîtrait — c’est du moins l’opinion soutenue par une certaine école — sous l’influence d’infections localisées et même très minimes auxquelles on serait tenté de n’accorder aucune importance, comme les infections des dents ou celles de la gorge. D’autres succéderaient à l’amibiase ou au paludisme. Évidemment on ne saurait songer à traiter tout cela de la même façon.

Intoxications? D’accord, mais ici encore nous sommes en présence d’un monde. A côté des raisons que chacun connaît et qui, de toute probabilité, peuvent déterminer ces désordres, comme lê plomb, l’alcool, l’arsenic, voici venir la longue théorie des poisons formés en nous-mêmes, sans apport toxique du dehors. Il pourrait exister ainsi un rhumatisme digestif, un rhumatisme biliaire, un rhumatisme d’origine rénale. Puis il est loisible de faire appel à des changements dans la composition de nos humeurs, à la disparition ou à l’insuffisance de cés sécrétions internés qui prennent dans nos préoccupations une place de plus en plus grande. Il existe, à n’en pas douter, un rhumatisme ovarien qui frappe les femmes à l’époque critique de leur vie, probablement un rhumatisme thyroïdien, d’autres encore peut-être.

Comme on s’en rend compte, c’est toute une accumulation de causes, les unes assurées, d’autres possibles, d’autres encore plus douteuses, au

milieu desquelles il est plus qu’ardu de se décider malgré les examens les plus attentifs. Il ne manque pas de sujets chez qui on pourrait en incriminer plusieurs.

Mais si l’on veut tenter d’expliquer comment les unes ou les autres peuvent déterminer les désordres constatés ou les lésions appréciables, l’incertitude s’accroît encore notablement, et cependant cette « pathogénie » est cfune valeur qui approche celle de l’étiologie. Joignez à cela qu’une question subsidiaire, mais d’importance, se pose encore : une de ces causes, celle que l’on soupçonne, peut-elle agir sur un sujet non prédisposé? Ne faut-il pas, au contraire, un terrain approprié pour qu’elle exerce son influence? Ici, c’est tout le procès de cette entité un peu vague, l’arthritisme, qui surgit et même tout le grandiose problème de l’hérédité.

En somme, la conclusion de cette rapide esquisse d’un problème d’une complication singulière est que le rhumatisme ne nous apparaît plus comme une maladie bien définie, telle que l’est, par exemple, le diabète ou la goutte, mais comme un groupe de symptômes ayant entre eux des points de ressemblance ou d’attache mais pouvant relever de causes et de mécanismes divers. C’est ce que l’on appelle, en style médical, un syndrome et même un groupe de syndromes.

Or, il est parfaitement anormal de réunir toutes ces choses si différentes sous un nom unique. Il faut s’efforcer de les différencier nettement les unes des autres et de les étudier ensuite en particulier. C’est là le principal sans doute de la tâche que devra s’imposer la Ligue française contre le rhumatisme qui n’est d’ailleurs, avec ses similaires d’autres

pays, qu’un des constituants d’une ligue internationale qui existe déjà.

Il semble que l’origine de ces ligues soit d’une nature qui nous paraîtra un peu inhabituelle. Elle relèverait, en effet, de l’initiative des compagnies américaines d’assurances sur la vie qui trouvaient que trop de leurs clients quittaient prématurément cette vallée de larmes par suite de complications mises au compte du rhumatisme. Les Américains envisagent volontiers la maladie en fonction de la perte en argent qu’elle fait subir à la communauté. Nous qui n’avons aucune propension à nous accommoder d’un tel raisonnement, nous n’en applaudissons pas moins à la création d’associations de ce genre. Si elles rendent à la communauté d’appréciables services, nous les accueillerons avec d’autant plus de plaisir, mais surtout nous comprenons les bienfaits que l’individu malade ou en voie de le devenir en pourra retirer et c’est sous cet angle surtout qu’il nous plaît de les considérer comme très souhaitables.

Cette première besogne de débrouillement, la ligue ne pourra l’accomplir qu’en réunissant une documentation considérable et ce sera surtout l’œuvre des services hospitaliers. Déjà des consultations spéciales ont été ouvertes dans plusieurs hôpitaux parisiens. Les étrangers ont parfois fait mieux encore, puisqu’il existe à Londres et à Berlin des hôpitaux où l’on ne soigne que des malades atteints de ce que nous appelons encore rhumatisme. Les laboratoires de recherche vont avoir aussi un travail extrêmement important à mener à bien, devant analyser tout ce qui est analysable en pareil cas, rechercher des « tests », permettant d’affirmer la prédominance de certaines causes sur

les autres. Et puis, dans des séances scientifiques (plusieurs ont déjà eu lieu) on coordonnera les enseignements qui seront venus de partout. De là il faut espérer que sortiront des connaissances plus parfaites et une thérapeutique moins souvent décevante que • celle à laquelle nous sommes réduits OEuvre de longue haleine, évidemment, œuvre difcile et complexe. Souhaitons qu’elle parvienne à dissiper l’obscurité U à mettre de l’ordre dans cette espèce de chaos, au grand bénéfice des malades et de ceux qui, menacés, ne le deviendront pas.

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