CHAPITRE IV
I L n’est personne sans doute qui ne comprenne que notre organisme s’use à mesure que notre existence se prolonge. La machine, à la longue, s’encrasse et fonctionne de moins en moins bien, annonçant le jour où elle s’arrêtera. Il est devenu de notion courante que l’artério-sclérose est une conséquence de la vie elle-même, rançon qui s’avère inévitable à partir d’un certain âge. On peut même dire qu’elle n’est vraiment une chose anormale, pathologique, que si elle se manifeste précocement. Elle possède, d’autre part, un pendant au moins aussi fâcheux, auquel on a donné le nom d’athérome. La différence entre ces deux « rouilles de la vie », suivant le mot de Peter, est que l’artério-sclérose s’en prend aux petits vaisseaux, l’athérome aux gros.
Cet athérome consiste en la formation, sur la paroi interne des artères, de plaques dures, calcifiées, qui commencent, d’ailleurs, par une infiltration molle des tissus. D’où deux modes de rétrécissement, sinon d’oblitération du vaisseau : ou bien, à la phase molle de ces formations, destruction de la délicate membrane qui tapisse l’artère à l’inté-
rieur, constitution de petites ulcérations qui deviennent trop facilement une amorce à la naissance de caillots, ou bien, plus tard, épaississement progressif de la plaque calcaire. Les deux mécanismes, qui s’additionnent parfois, ont un .résultat identique. Peu à peu la lumière du vaisseau se comble, il perd à la fois son calibre et son élasticité. On conçoit que la circulation du sang, qui réclame, au contraire, des conduits souples et donnant libre passage au précieux liquide, soit considérablement entravée.
Est-ce la vie, à elle seule, qui rend les artères athéromateuses? Non, sans doute, puisque la plupart des gens âgés échappent à cette emprise. Il faut donc qu’à la succession des jours d’autres causes s’ajoutent. Elles dépendent, très logiquement, des accidents pathologiques de toute sorte qui, pour trop d’entre nous, jalonnent le cours des années. Toutes les intoxications, toutes les infections sont ainsi capables d’agir fâcheusement sur l’appareil circulatoire, lequel y est fort sensible. A ce titre, on ne sera pas surpris de voir figurer en tête de la liste des suspects, à côté des grands poisons chroniques partout évoqués, des maladies infectieuses banales comme la fièvre typhoïde, le rhumatisme articulaire, la scarlatine, énumération sans grand intérêt. Est-il des responsables d’autre sorte? L’hypertension artérielle, que Ton n’a pas manqué d’incriminer, outre qu’elle fait souvent défaut, est ellemême, à n’en pas douter, une conséquence et ne saurait aspirer au rang de cause primordiale. La culpabilité des écarts de régime, et notamment de l’abus de la viande, n’est pas démontrée. De ce qu’un certain nombre de diabétiques sont atteints de gangrène, il ne s’ensuit pas que le diabète soit à
la base de toutes les oblitérations artérielles. Quant au tabac, on l’a déjà chargé de tant de responsabilités, qui n’ont, au demeurant, jamais été prouvées, qu’il n’en coûtait guère de lui assigner celle-là pardessus le marché. On le lui a fait bien voir. Dans tout cet ensemble si disparate, il n’y a pas, en fin de compte, d’article de foi. Tout ce que l’on peut dire, c’est que l’on a d’autant plus de chances de devenir athéromateux que l’on aura été plus fréquemment malade et que l’on se sera plus surmené, quel que soit le genre de surmenage. Il y faut ajouter que les hommes sont plus souvent menacés que les femmes. Prenons-nous-en, si l’on veut bien, aux intoxications plus nombreuses qui seraient leur lot, et n’ayons pas, par le temps qui court, l’imprudence d’avancer que si leur organisme s’use plus vite, c’est peut-être parce qu’ils travaillent davantage et à des travaux plus rudes.
Où l’athérome se manifeste-t-il de préférence? Dans ce gros vaisseau, point de départ de toute la circulation artérielle, que l’on nomme l’aorte, puis dans les artères des membres et principalement des membres inférieurs où la circulation est plus malaisée. Arrêtons-nous à cette localisation, elle nous donnera la clef d’un drame pathologique qui n’est pas ancien et dont le monde entier — la France en tête — a suivi le déroulement avec une émotion qui a voulu jusqu’au bout espérer, fût-ce contre toute espérance.
Voici un homme qui compte soixante printemps (ou à peu près) et autant d’hivers, ou dont les organes ont le même âge, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Il se sent bien portant, actif, son intelligence est nette, il va et vient sans diffi-
cultés. Il a bien, de temps à autre, froid aux pieds, plus souvent qu’autrefois ; si la température est inclémente, il arrive même que l’une de ces extrémités soit insensible, douloureuse aussi, mais il n’y prête guère attention. Il marche « pour activer la circulation », mais ne tarde pas à s’apercevoir que, chose étrange, plus il marche et plus les phénomènes désagréables s’accentuent. Ceci jusqu’au jour où, à l’occasion d’une promenade, de l’ascension d’un escalier, il ressent soudain dans le mollet une crampe intense, qui l’empêche tout net d’aller plus loin. Il s’arrête, la crampe disparaît. Il reprend sa marche, elle revient. Ceci ne se produit que par crises, à intervalles plus ou moins éloignés. Ce double caractère a fait dénommer ce symptôme « claudication intermittente ».
Ici, j’ouvre une parenthèse. Comme je vais traiter un sujet très pénible, on me permettra de prendre mes précautions afin de ne pas laisser supposer à tous les hommes atteints de crampes au mollet qu’ils sont la proie de 1’ « artérite oblitérante », ni encore à ceux qui ont ressenti vraiment la claudication intermittente qu’ils sont impitoyablement condamnés à toutes les souffrances que je vais décrire.
En premier lieu, cette claudication d’un genre si spécial n’est pas toujours une signature de l’athérome. Le rétrécissement du canal artériel, que détermine parfois cette lésion, peut être le fait, entre autres, d’un simple spasme vasculaire, éminemment transitoire, chez ces détraqués du système nerveux sympathique dont je parlerai quelque jour avec détails et qui interchangent sans agrément des manifestations en apparence fort dissemblables : migraine ophtalmique, claudication intermittente,
doigt mort, voire angine de poitrine. Dans les deux cas, d’ailleurs, le mécanisme de l’accident est identique : le rétrécissement de l’artère, quelle que soit sa cause, ne laisse passer qu’une quantité de sang insuffisante. Au repos, cela va encore, mais, si l’on marche, c’est autre chose. Le muscle qui fonctionne a besoin d’une irrigation plus abondante que celui qui ne fait rien. C’est l’importance de la diminution du calibre qui règle celle des souffrances ressenties : un degré minime, c’est la sensation de froid ; si le vaisseau est plus étroit encore, c’est l’insensibilité douloureuse; un peu plus, et c’est la crampe. Dans l’athérome, si la lésion s’accentue, cela pourra, comme nous allons le voir, devenir beaucoup plus grave.
En second lieu, il faut savoir que l’oblitération artérielle existe parfois sans qu’aucun des accidents dont je parle n’apparaisse jamais. Et surtout, même s’ils sont survenus, ils ne suivent que rarement une marche progressivement intensifiée. Il est des malades qui, atteints de claudication intermittente vraie, en restent à cette phase, ét à tous les degrés de l’affection que je tente d’esquisser il en est de même, car on y observe, à quelque point qu’elle en soit, des arrêts très prolongés et fréquemment définitifs. Ces privilégiés, qui sont peut-être le nombre, ne souffrent plus après avoir souffert. La maladie est connue des cliniciens par les surprises, souvent heureuses, qu’elle réserve. Ainsi donc, en lisant cette sorte de course à l’abîme que je suis forcé de décrire, que l’on pense bien que c’est le pire que je raconte, que ces évolutions poussées à l’extrême sont rares et que tout s’arrête, dans la plupart des cas, bien avant. Restent les infortunés qui gravissent le calvaire jusqu’au bout. Ce sont ceux qui nous intéressent au suprême degré.
Suivons donc l’un d’entre eux de phase en phase. Il souffrait à la marche; la lésion s’accentuant, il va souffrir au repos et dans le plus complet des repos, celui du lit. Cette douleur du décubitus, comme la nomme le jargon médical, suit parfois une marche assez irrégulière et elle prend des allures fort diverses. Tantôt c’est la sensation d’un bracelet de fer qui enserre la cheville, tantôt une brûlure insupportable au niveau des orteils, tantôt des élancements à siège variable, tout ce qu’on pourra imaginer et qui est toujours des plus pénibles. Pour trouver quelque adoucissement à ces souffrances, le malade laisse pendre sa jambe hors du lit; la position déclive du membre le calme presque instantanément. Regardons le pied à ce moment : il est fréquent qu’il soit devenu d’un rouge intense, car cette position a rétabli momentanément et jusqu’à un certain point la circulation défectueuse.
Dans les cas qui tournent mal, ces douleurs sont les avant-courrières de la gangrène.
Car un organe qui ne reçoit plus de-sang devient le siège de cette horreur, la gangrène. Des tissus qui ne sont plus irrigués par le fleuve de vie se mortifient, se désintègrent et finissent même par s’éliminer, se détacher du corps avec lequel le lien naturel est rompu. Cela commence par des teintes livides, par de petites escarres noirâtres, cela continue par une ulcération ou des ulcérations qui siègent le plus souvent au niveau des orteils. Les douleurs atteignent alors leur maximum. La souffrance est continue, atroce, sans répit. Le malade sent bien lui-même que son martyre ne cessera que par le détachement des parties gangrenées. Et cependant on résiste à ses supplications ; il accepte
d’avance la suppression, il la réclame, on la lui refuse. Pourquoi? Parce qu’à cette phase même on voit parfois les choses s’arranger spontanément. L’orteil tombera sans que l’on y touche, après que se sera creusé un sillon naturel entre le mort et le vif, et chez ces privilégiés, tout en restera là, le sacrifice aura été minime, l’amputation beaucoup plus « économique » que celle qu’aurait réalisée le chirurgien. Aussi est-on d’accord, en pareil cas, pour temporiser le plus possible. On embaume le siège du mal dans des substances qui interdisent les infections secondaires, lesquelles rendent la gangrène —■ la rendaient surtout autrefois — plus horrible encore; on use d’opium, de morphine, de belladone, on épuise l’arsenal des médicaments secourables à qui souffre et l’on attend. Un jour vient où le patient remercie ceux qui lui paraissaient auparavant ne mériter que sa haine. Ce sont là encore des cas relativement heureux. Revenons aux autres.
Pour quelquesruns, dont le nombre, à mesure que nous allons, diminue, il y aura d’autres actes au drame. La gangrène continue son impitoyable progression. Qu’elle s’intensifie au même point où elle a débuté, qu’elle apparaisse ailleurs, elle étend ses ravages. Cette fois, il n’y a plus rien à espérer que de l’art, et la chirurgie entre en scène. Un fragment plus ou moins étendu du membre tombe sous le couteau. Joffre, Courteline, exemples que l’on évoque de soi-même.
Un espoir^ cependant, nous est venu le jour où l’on a imaginé la sympathectomie. Ce mot barbare, prononcé à tort, paraît-il, à propos de l’illustre soldat que je viens de nommer, demande une explication. Les vaisseaux artériels reçoivent, du sys-
tème nerveux sympathique chargé de faire fonctionner nos appareils en dehors de notre volonté, de petits filets qui ont pour mission de régler selon les nécessités du moment la contraction, des parois de ces conduits. On jugera qu’en ce qui concerne une artère à calibre déjà restreint, l’utilité d’agents de constriction ne se fait pas sentir. Des opérateurs audacieux, qui étaient en même temps des biologistes avertis, ont „songé à supprimer ces nerfs plutôt nuisibles. Je n’essayerai pas d’exposer par quelles techniques délicates ils y parviennent. Toujours est-il que la tentative réussit fréquemment. Ces filets une fois détruits, l’artère se dilate et donne alors passage à une quantité de sang infiniment supérieure ; la région déshéritée est irriguée de nouveau, la gangrène est vaincue. Il i est regrettable que cette belle opération, très perfectionnée par le professeur Leriche (de Strasbourg), ne connaisse pas que des succès.
Nous voici arrivés au dénouement. L’amputation est achevée. C’est, pour le malheureux qui a gravi tout le calvaire, tout au moins un moment de répit. Laissant une fois de plus de côté ceux qui guérissent, j e vais tenter de montrer pou rquoi d’autres succombent.
Ce peut être qu’un jour la gangrène reparaît. Son siège nouveau peut être très divers. Ce sera parfois sur le moignon d’amputation ; dans d’autres circonstances, elle frappera une fois de plus, en un autre point, le membre déjà mutilé, ou bien elle s’en prendra à l’autre jambe, parce que l’athérome est rarement limité à l’une des deux. 11 y en a toujours une plus malade que l’autre, voilà tout. Où que réapparaisse la gangrène, le drame recommence, mais avec, pour victime, un homme déjà
très diminué dans ses possibilités de résistance. On comprend sans plus que ces atteintes ne puissent se renouveler souvent sans que la terminaison fatale intervienne. De maladies aussi graves, encore fautil, malgré l’aide de la thérapeutique même la plus efficace, que l’organisme, comme on dit, puisse « faire les frais ». Ceux-ci deviennent de plus en plus onéreux alors que les ressources se raréfient. Le dénouement sera ce que l’on devine.
Il peut, d’ailleurs, se produire plus tôt, alors que l’espoir était encore permis. Ce n’est pas impunément que la gangrène s’attache à une région quelconque du corps, qu’elle tue et détruit les tissus. Cette destruction a pour conséquence la fabrication de matériaux toxiques qui passent dans la circulation au point limite où elle existe encore. De là l’empoisonnement de l’organisme entier. Plus ou moins longtemps, celui-ci lutte contre ce nouveau et terrible danger, mais, à cette défense, il s’épuise. Le cœur faiblit, le système nerveux, sidéré, cesse de commander la résistance. Le jour où il renonce à combattre, c’est le coma, antichambre de la mort.
Et voilà, sauf erreur (car jamais médecins ne furent-plus discrets) comment la France a perdu celui qui, à la Marne, l’avait sauvée.