‹ Les ennemis de Racine au 17è siècleChapitre 108 sur 146 · Act. H, se. l · texte numérisé non relu

Act. H, se. l

278 IPlllGÉiME.

Loin (le là, il la mettra sur le compte des dieux, et Achille aura le droit de lui dire :

Vous pouvez excuser ce lâche scélérat,

Qui, par son imposture et par son attentat,

A supposé mon nom et votre caractère

Pour immoler la lille et pour tromper sa mère ?

Mais pourquoi en vouloir à Agamemnon? Sa placidité ne se dénient jamais, et loin de répondre fièrement aux reproches d'Achille, il courbe la tête avec une humilité vraiment chrétienne. Il est vrai qu'Achille lui-même est assez bénin : il faut l'en louer; il y aurait eu cruauté de sa part à trop maltraiter un si bon homme.

Le caractère de Clytemnestre est-il plus vigoureusement tracé que celui d' Agamemnon? Il faut reconnaître que certaines parties de ce rôle contrastent par l'expression du style avec la platitude et la froideur de tout le reste. Par malheur, ces passages sont presque littéralement empruntés àRotrou, et là où Le Clerc n'a pas copié le vieux poète, le mouvement et le tour de ses périodes sont évidemment calqués sur Racine. Ces emprunlsà Rotrou sont continuels; mais nulle part ils ne sont plus complets, plus suivis, plus impudents que dans les scènes où Clytemnestre et Iphigéniearriventaucamp *, où la reine implore la protection d'Achille -, et dans celle où elle reproche à Agamemnon sa résolution barbare ^

I. Act. III, se. ^2, dans les deux tragédies. i. Act. m, se. 6; Rotrou, act. 111, se. 5. 3. Act. IV, se. 4; Rotrou, act. IV, se. 3.

Voici un exemple de ces plagiats. Nous marquons en caractères italiques tous les emprunts laits à Rotrou :

Ci.YT. D'où vient ce triste accueil que l'on nous fait ici "?

ftiiclle morne douleur ternit ce front auguste? Agam. Ne la condamnez pas ; elle n'est que trop juste. li'H. Et qnd sujet, seigneur, aurien-votis de pleurer 9

IPHIGÉNIK. -279

Ouant A riinitiitioii de l^acinc, (|iioiqnc rauteur la déguise avec plus de soin et se garde de tout emprunt matériel qui le trahirait, la comparaison des morceaux la rend incontestable '.

ACAM. Le loiuj iHoùjni'meiU qui va nous si'.iiarcr.

IPH. Souffrci qu'auprè» de vous je sois toute ma vie.

(Rotrou : Je consume ma vie.) \gam. \iiie ne (tout ton destin rôpomiro à Ion envie! Iph. Qui peut, si vous voulez, m'éloigner de vos tjeu.c ?

\e suis- je pas à vous?

AuAM. .Von, tu dépends des dieux.

Clyt. J'ignore quel secret cet entretien nous cache. \CAM. Il n'est pas à propos qu'une fille le sache.

ACAM. Les dieux sont irrités, ne letir demandez rien. Laisse-nous un moment ; ta prési^ncc nie tue.

(Rotrou : ¥Â ce regard me tue.) J'ai peine à i'()lal)Iir ma coMstanco abattue, !l était nécessaire au repos de mes jours Ou de ne le voir plus, ou de te voir toujours.

1. Les réminiscences de Racim; sont surtout nontbreuses dans l'expression lie la douleur et du désespoir de Clytemnestre.

Rarbare, lu crois Jonc que sa mère y consente, Qu'elle livro au supplice une fille innocente ?

io. serais de sa mort la première complice?

Moi-même je l'aurais conduite au sacrifice?

Non, non, de ses beaux jours mes joui"s sont le siiutien ;

Il faut percer mon cœur pour aller jusqu'au sien.

Je défendrai sans toi les droits de la nature

Contre la tyrannie et contre l'imposture.

Car la divinité que fait parler Ca'chas

S'a jamais approuvé de tels assassitiats ;

On ne la rit jamais autoriser les crimes. (Act. IV, se. 3.)

Quoi 1 Calclias l'inhumain

Tremperait dans ton sang sa parricide main!

Il pourrait datis ton cœur observer avec joie

Les pi'ésag;es heureux de la chute do Troie! (Ibid.. se. 4.)

One d<' rapports entre ces vers et ceux de Racine :

Le ciel, le juste ciol, par le niourtre honoré,

Que si ce double secours fait défaut à Le Clerc, il lui reste encore celui de Coras. Bien que, dans sa préface comme dans l'épigramme, il s'eflorce de réduire la part de son collaborateur, il avoue pourtant qu'il lui doit environ cent vers. Or, nous serions porté à placer dans la centaine une ou deux tirades qui n'appartiennent ni à Rotrou ni à Racine, et dont le tour précis et ferme n'a rien de commun avec les périphrases banales, les impropriétés, les faiblesses qui sont le caractère général de la tragédie ^

Au reste, si le personnage de Clytemnestre est moins effacé que les autres, ce n'est pas qu'il approche de la déchirante et sublime expression de la Clytemnestre de Racine, et que la scène où Agamemnon doit répondre

Du sang de l'imiocenco est-il donc altéré?

Ah ! toute ma raison

Cède à la cruauté de celte trahison !

Un prêtre, environné d'une foule cruelle, Portera sur ma fille une main criminelle. Déchirera son flanc, et d'un œil curieux, Dans son cœur palpitant consultera les dieux !

Non, je ne l'aurai point amenée au supplice.

Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice.

Ni crainte ni respect ne m'en peut détacher ;

De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher. (Acte IV, se. 4.)

1. Le passage suivant, qui n'appartient pas à Rotrou- et qui contraste avec le style de Le Clerc, pourrait être attribué à Coras : De tout ce que je voi« quelle sera la suite? Que dois-je, Agamemnon, juger de ta conduite? Qu'ai-jc fait qui mérite un si dur traitement? De ce grand hyménéc est-ce l'apprêt charmant? Je n'entends que soupirs, que murmures, que plaintes, Que mots entrecoupés qui redoublent mes craintes; Et je sens malgré moi se glisser dans mon cœur Je ne sais quels soupçons qui me comblent d'horreur. Kn quelque lieu du camp que je porte la vue, Je vois de tous côtés la terreur répandue. J'en ignore la cause et veux m'en éclaircir ; .l'en cherche la raison et crains d'y réussir. (Ad. 111, ><•. i.)

Il'IlKiKME. tii\

auv prières de sa lillc el aux reproches de s;i reimiie puisse être comparée à celle du grand poète. Racine, avec beaucoup d'art el de profondeur, avait renversé Tordre adopté par Euripide. Il avait compris que les vœux timides d'Ipliigénie devaient précéder les imprécations de Clvtemnestre. Celle-ci, avant d'éclater, devait attendre l'eflèt des larmes et de la touchante résignation de sa fille ; et la réponse d'Agamemnon, en lui enlevant tout espoir, devait rendre le déchaînement de sa fureur plus violent et plus terrible. Jusque-là, il fallait qu'elle contînt les sentiments qui grondaient en elle, et qu'elle restât dans une inquiète et menaçante immobilité. Quel- (pies critiques cependant blâmèrent celle admirable disposition de scène : ils auraient préféré à ces trois discours si bien motivés, si vraisemblables dans leur étendue comme dans leur expression, les interruptions et les brusques réparties d'un dialogue. Sans doute, Le Clerc a voulu se garder de ce reproche ; mais la scène, telle qu'il l'a composée, est une éclatanle justilicalion de celle de Racine. Non -seulement le langage d'iphigénie est d'une extrême faiblesse, et son héroïsme qui accepte la mort est aussi froid qu'invraisemblable; mais son intervention coupe mal à propos les plaintes de Clytemnestre, el les rend moins palhélicjues, en diminuant l'odieux du rôle d'Agamenmon. Enfin, la partie la plus violente des emportements de Clytemnestre j)erd de sa force par l'absence du roi. Celui-ci, en elVet, après avoir répondu à sa fille, non sans beaucoup de réminiscences de l'Agamemnon de Racine, s'esquive toul à coup : il disparaît, on ne sait comment, mais fort à propos pour lui, car il n'entendra pas les menaces (jue sa femme lui adresse en arrière :

Digae liériticr d'Atrée, achève une aveiUure Dont la simple pensée étonne la nature;

'JS2 IPHir.ÉME.

Donne un spectacle aux Grecs, plus triste, plus affreux,

Que celui du festin qu'il fit de ses neveux !

Une seconde fois de sa route ordinaire

Fais reculer d'horreur l'astre qui nous éclaire ;

Mais crains que ce ne soit une leçon piur moi,

Qu'un exemple si grand ne me serve de loi,

Et que sur toi, d'un coup également funeste.

Je ne venge et ma fille et les fils de Thyeste !

Voilà des vers d'une précision assez remarquable : il est vrai que llolrou en a sa bonne part. Le Clerc en conservant les idées, les rimes et une grande partie des expressions, s'est borné à eiïacer quelques traits de mauvais goût et à corriger quelques tournures vieillies ou languissantes ^

Nous avons déjà dit que l'Iphigénie de Le Clerc court au-devant de la mort. Elle mérite en bonne justice les reproches que le critique anonyme adressait à la première Iphigénie, et qu'il n'épargne pas non plus, il est vrai, à la seconde. p]lle rougirait d'exprimer un vœu timide, un regret pour la vie, d'affaiblir ainsi la résolution d'Agamemnon; elle ne veut plus même l'appeler son père :

Grand roi, car j'aurais p<'ine à vous nommer mon père, De peur de réveiller des sentiments trop doux

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